Avant de quitter Londres, lord Nelvil était retourné chez son banquier;
et quand il sut qu'aucune lettre de Corinne n'était arrivée, il se
demanda avec amertume s'il devait sacrifier un bonheur domestique
certain et durable à une personne qui peut-être ne se ressouvenait plus
de lui. Cependant il résolut d'écrire encore en Italie, comme il l'avait
déjà fait plusieurs fois depuis six semaines, pour demander à Corinne la
cause de son silence, et pour lui déclarer encore que, tant qu'elle ne
lui renverrait pas son anneau, il ne serait jamais l'époux d'une autre.
Il fit son voyage dans des dispositions très-pénibles: il aimait Lucile
presque sans la connaître, car il ne lui avait pas entendu prononcer
vingt paroles; mais il regrettait Corinne, et s'affligeait des
circonstances qui les séparaient; tour à tour le charme timide de l'une
le captivait, et il se retraçait la grâce brillante, l'éloquence sublime
de l'autre. Si dans ce moment il avait su que Corinne l'aimait plus que
jamais, qu'elle avait tout quitté pour le suivre, il n'aurait jamais
revu Lucile: mais il se croyait oublié; et, réfléchissant sur le
caractère de Lucile et sur celui de Corinne, il se disait qu'un
extérieur froid et réservé cachait souvent les sentiments les plus
profonds. Il se trompait: les âmes passionnées se trahissent de mille
manières, et ce que l'on contient toujours est bien faible.
Une circonstance vint ajouter encore à l'intérêt que Lucile inspirait à
lord Nelvil. En retournant dans sa terre, il passa si près de celle qui
appartenait à lady Edgermond, que la curiosité l'y conduisit. Il se fit
ouvrir le cabinet où Lucile avait coutume de travailler. Ce cabinet
était rempli des souvenirs du temps que le père d'Oswald y avait passé
près de Lucile pendant que son fils était en France. Elle avait élevé un
piédestal de marbre à la place même où, peu de mois avant sa mort, il
lui donnait des leçons, et sur ce piédestal était gravé: _A la mémoire
de mon second père!_ Enfin un livre était posé sur la table, Oswald
l'ouvrit; il y reconnut le recueil des pensées de son père, et sur la
première page il trouva ces mots écrits par son père lui-même: _A celle
qui m'a consolé dans mes peines, à l'âme la plus pure, à la femme
angélique qui fera la gloire et le bonheur de son époux!_ Avec quelle
émotion Oswald lut ces lignes, où l'opinion de celui qu'il révérait
était si vivement exprimée! Il s'étonna du silence de Lucile envers lui
sur les témoignages d'affection qu'elle avait reçus de son père. Il crut
voir dans ce silence la délicatesse la plus rare, la crainte de forcer
son choix par l'idée d'un devoir; enfin il fut frappé de ces paroles: _A
celle qui m'a consolé dans mes peines!_ «C'est donc Lucile,
s'écria-t-il, c'est elle qui adoucissait le mal que je faisais à mon
père; et je l'abandonnerais quand sa mère est mourante, quand elle
n'aura plus que moi pour consolateur! Ah! Corinne, vous si brillante, si
recherchée, avez-vous besoin, comme Lucile, d'un ami fidèle et dévoué?
Elle n'était plus brillante, elle n'était plus recherchée, cette Corinne
qui errait seule d'auberge en auberge, ne voyant pas même celui pour qui
elle avait tout quitté, et n'ayant pas la force de s'en éloigner. Elle
était tombé malade dans une petite ville, à moitié chemin d'Édimbourg,
et n'avait pu, malgré ses efforts, continuer sa route. Elle pensait
souvent, pendant les longues nuits de ses souffrances, que, si elle
était morte dans ce lieu, Thérésine seule aurait su son nom, et l'aurait
inscrit sur sa tombe. Quel changement, quel sort pour une femme qui ne
pouvait pas faire un pas en Italie, sans que la foule des hommages se
précipitât sur ses pas! Et faut-il qu'un seul sentiment dépouille ainsi
toute la vie? Enfin, après huit jours d'angoisses inexprimables, elle
reprit sa triste route; car, bien que l'espérance de voir Oswald en fût
le terme, il y avait tant de pénibles sentiments confondus avec cette
vive attente, que son coeur n'en éprouvait qu'une inquiétude
douloureuse. Avant d'arriver à la demeure de lord Nelvil, Corinne eut le
désir de s'arrêter quelques heures dans la terre de son père, qui n'en
était pas éloignée, et où lord Edgermond avait ordonné que son tombeau
fût placé. Elle n'y avait point été depuis ce temps, et elle n'avait
passé dans cette terre qu'un mois, seule avec son père. C'était l'époque
la plus heureuse de son séjour en Angleterre. Ces souvenirs lui
inspiraient le besoin de revoir son habitation, et elle ne croyait pas
que lady Edgermond dût y être déjà.
A quelques milles du château, Corinne aperçut sur le grand chemin une
voiture renversée. Elle fit arrêter la sienne, et vit sortir de celle
qui était brisée un vieillard très-effrayé de la chute qu'il venait de
faire. Corinne se hâta de le secourir, et lui offrit de le conduire
elle-même jusqu'à la ville voisine. Il accepta avec reconnaissance, et
dit qu'il se nommait M. Dickson. Corinne reconnut ce nom qu'elle avait
souvent entendu prononcer à lord Nelvil. Elle dirigea l'entretien de
manière à faire parler ce bon vieillard sur le seul objet qui
l'intéressât dans la vie. M. Dickson était l'homme du monde qui causait
le plus volontiers; et, ne se doutant pas que Corinne, dont il ignorait
le nom, et qu'il prenait pour une Anglaise, eût aucun intérêt
particulier dans les questions qu'elle lui faisait, il se mit à dire
tout ce qu'il savait avec le plus grand détail; et comme il désirait de
plaire à Corinne, dont les soins l'avaient touché, il fut indiscret pour
l'amuser.
Il raconta comment il avait appris lui-même à lord Nelvil que son père
s'était opposé d'avance au mariage qu'il voulait contracter maintenant,
et fit l'extrait de la lettre qu'il lui avait remise, en répétant
plusieurs fois ces mots, qui perçaient le coeur de Corinne: _Son père
lui a défendu d'épouser cette Italienne; ce serait outrager sa mémoire
que de braver sa volonté._
M. Dickson ne se borna point encore à ces cruelles paroles; il affirma
de plus qu'Oswald aimait Lucile, que Lucile l'aimait; que lady Edgermond
souhaitait vivement ce mariage, mais qu'un engagement pris en Italie
empêchait lord Nelvil d'y consentir. «Quoi! dit Corinne à M. Dickson, en
tâchant de contenir le trouble affreux qui l'agitait, vous croyez que
c'est seulement à cause de l'engagement qu'il a contracté que lord
Nelvil ne se marie pas avec miss Lucile Edgermond?--J'en suis bien sûr,
reprit M. Dickson, charmé d'être interrogé de nouveau; il y a trois
jours encore, j'ai vu lord Nelvil; et, bien qu'il ne m'ait pas expliqué
la nature des liens qu'il avait formés en Italie, il m'a dit ces
paroles, que j'ai mandées à lady Edgermond: _Si j'étais libre,
j'épouserais Lucile._--S'il était libre!» répéta Corinne; et dans ce
moment sa voiture s'arrêta devant la porte de l'auberge où elle
conduisait M. Dickson. Il voulut la remercier, lui demander dans quel
lieu il pourrait la revoir; Corinne ne l'entendait plus. Elle lui serra
la main sans pouvoir lui répondre, et le quitta sans avoir prononcé un
seul mot. Il était tard; cependant elle voulut aller encore dans les
lieux où reposaient les cendres de son père: le désordre de son esprit
lui rendait ce pèlerinage sacré plus nécessaire que jamais.