LETTRE DU PÈRE D'OSWALD A LORD EDGERMOND.

«Me pardonnerez-vous, mon ami, si je vous propose un changement dans

le projet d'union entre nos deux familles? Mon fils a dix-huit mois de

moins que votre fille aînée; il vaut mieux lui destiner Lucile, votre

seconde fille, qui est plus jeune que sa soeur de douze années. Je

pourrais m'en tenir à ce motif; mais comme je savais l'âge de miss

Edgermond quand je vous l'ai demandée pour Oswald, je croirais manquer

à la confiance de l'amitié si je ne vous disais pas quelles sont les

raisons qui me font désirer que ce mariage n'ait pas lieu. Nous sommes

liés depuis vingt ans; nous pouvons nous parler avec franchise sur nos

enfants, d'autant plus qu'ils sont assez jeunes pour pouvoir être

encore modifiés par nos conseils. Votre fille est charmante; mais il

me semble voir en elle une de ces belles Grecques qui enchantaient et

subjuguaient le monde. Ne vous offensez pas de l'idée que cette

comparaison peut suggérer. Sans doute votre fille n'a reçu de vous,

n'a trouvé dans son coeur que les principes et les sentiments les plus

purs; mais elle a besoin de plaire, de captiver, de faire effet. Elle

a plus de talents encore que d'amour-propre; mais des talents si rares

doivent nécessairement exciter le désir de les développer; et je ne

sais pas quel théâtre peut suffire à cette activité d'esprit, à cette

impétuosité d'imagination, à ce caractère ardent enfin, qui se fait

sentir dans toutes ses paroles: elle entraînerait nécessairement mon

fils hors de l'Angleterre; car une telle femme ne peut y être

heureuse, et l'Italie seule lui convient.

«Il lui faut cette existence indépendante qui n'est soumise qu'à la

fantaisie. Notre vie de campagne, nos habitudes domestiques

contrarieraient nécessairement tous ses goûts. Un homme né dans notre

heureuse patrie doit être Anglais avant tout: il faut qu'il remplisse

ses devoirs de citoyen, puisqu'il a le bonheur de l'être; et dans les

pays où les institutions politiques donnent aux hommes des occasions

honorables d'agir et de se montrer, les femmes doivent rester dans

l'ombre. Comment voulez-vous qu'une personne aussi distinguée que

votre fille se contente d'un tel sort? Croyez-moi, mariez-la en

Italie: sa religion, ses goûts et ses talents l'y appellent. Si mon

fils épousait miss Edgermond, il l'aimerait sûrement beaucoup, car il

est impossible d'être plus séduisante, et il essayerait alors, pour

lui plaire, d'introduire dans sa maison les coutumes étrangères.

Bientôt il perdrait cet esprit national, ces préjugés, si vous le

voulez, qui nous unissent entre nous, et font de notre nation un

corps, une association libre, mais indissoluble, qui ne peut périr

qu'avec le dernier de nous. Mon fils se trouverait bientôt mal en

Angleterre, en voyant que sa femme n'y serait pas heureuse. Il a, je

le sais, toute la faiblesse que donne la sensibilité; il irait donc

s'établir en Italie, et cette expatriation, si je vivais encore, me

ferait mourir de douleur. Ce n'est pas seulement parce qu'elle me

priverait de mon fils, c'est parce qu'elle lui ravirait l'honneur de

servir son pays.

«Quel sort pour un habitant de nos montagnes, que de traîner une vie

oisive au sein des plaisirs de l'Italie! Un Écossais _sigisbée_ de sa

femme, s'il ne l'est pas de celle d'un autre! inutile à sa famille,

dont il n'est plus ni le guide ni l'appui! Tel que je connais Oswald,

votre fille prendrait un grand empire sur lui. Je m'applaudis donc de

ce que son séjour actuel en France lui a ôté l'occasion de voir miss

Edgermond; et j'ose vous conjurer, mon ami, si je mourais avant le

mariage de mon fils, de ne pas lui faire connaître votre fille aînée

avant que votre fille cadette soit en âge de le fixer. Je crois notre

liaison assez ancienne, assez sacrée, pour attendre de vous cette

marque d'affection. Dites à mon fils, s'il le fallait, mes volontés à

cet égard; je suis sûr qu'il les respectera, et plus encore si j'avais

cessé de vivre.

«Donnez aussi, je vous prie, tous vos soins à l'union d'Oswald avec

Lucile. Quoiqu'elle soit bien enfant, j'ai démêlé dans ses traits,

dans l'expression de sa physionomie, dans le son de sa voix, la

modestie la plus touchante. Voilà quelle est la femme vraiment

anglaise qui fera le bonheur de mon fils: si je ne vis pas assez pour

être témoin de cette union, je m'en réjouirai dans le ciel; quand nous

y serons un jour réunis, mon cher ami, notre bénédiction et nos

prières protégeront encore nos enfants.

«Tout à vous.

«NELVIL.»

Après cette lecture, Oswald garda le plus profond silence, ce qui laissa

le temps à M. Dickson de continuer ses longs discours sans être

interrompu. Il admira la sagacité de son ami, qui avait si bien jugé

miss Edgermond, quoiqu'il fût loin, disait-il, de pouvoir s'imaginer

encore la conduite condamnable qu'elle a tenue depuis. Il prononça, au

nom du père d'Oswald, qu'un tel mariage serait une offense mortelle à sa

mémoire. Oswald apprit par lui que pendant son fatal séjour en France,

un an après que cette lettre avait été écrite, en 1792, son père n'avait

trouvé de consolations que chez lady Edgermond, où il avait passé tout

un été, et qu'il s'était occupé de l'éducation de Lucile, qui lui

plaisait singulièrement. Enfin, sans art, mais aussi sans ménagement, M.

Dickson attaqua le coeur d'Oswald par les endroits les plus sensibles.

C'était ainsi que tout se réunissait pour renverser le bonheur de

Corinne absente, et qui n'avait pour se défendre que ses lettres, qui la

rappelaient de temps en temps au souvenir d'Oswald. Elle avait à

combattre la nature des choses, l'influence de la patrie, le souvenir

d'un père, la conjuration des amis en faveur des résolutions faciles et

de la route commune, et le charme naissant d'une jeune fille, qui

semblait si bien en harmonie avec les espérances pures et calmes de la

vie domestique.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 124 / 167 题