CHAPITRE IX

«Il ne faut pas, dit Corinne à lord Nelvil, que vous vous en teniez

seulement aux impressions pénibles que ces moyens silencieux du pouvoir

ont produites sur vous; il faut que vous observiez aussi les grandes

qualités de ce sénat qui faisait de Venise une république pour les

nobles, et leur inspirait autrefois cette énergie, cette grandeur

aristocratique, fruit de la liberté, alors même qu'elle est concentrée

dans le petit nombre. Vous les verrez, sévères les uns pour les autres,

établir du moins dans leur sein les vertus et les droits qui devaient

appartenir à tous; vous les verrez paternels pour leurs sujets, autant

qu'on peut l'être quand on considère cette classe d'hommes uniquement

sous le rapport de son bien-être physique. Enfin vous leur trouverez un

grand orgueil pour leur patrie, pour cette patrie qui est leur

propriété, mais qu'ils savent néanmoins faire aimer du peuple même, qui,

à tant d'égards, en est exclu.»

Corinne et Oswald allèrent voir ensemble la salle où le grand conseil se

rassemblait alors: elle est entourée des portraits de tous les doges;

mais, à la place du portrait de celui qui fut décapité comme traître à

sa patrie, on a peint un rideau noir sur lequel on a écrit le jour de sa

mort et le genre de son supplice. Les habits royaux et magnifiques dont

les images des autres doges sont revêtues ajoutent à l'impression de ce

terrible rideau noir. Il y a dans cette salle un tableau qui représente

le jugement dernier, et un autre le moment où le plus puissant des

empereurs, Frédéric Barberousse, s'humilia devant le sénat de Venise.

C'est une belle idée que de réunir ainsi tout ce qui doit exalter la

fierté d'un gouvernement sur la terre, et courber cette même fierté

devant le ciel. Corinne et lord Nelvil allèrent voir l'arsenal. Il y a

devant la porte de l'arsenal deux lions sculptés en Grèce, puis

transportés du port d'Athènes, pour être les gardiens de la puissance

vénitienne; immobiles gardiens qui ne défendent que ce qu'on respecte.

L'arsenal est rempli des trophées de la marine; la fameuse cérémonie des

noces du doge avec la mer Adriatique, toutes les institutions de Venise,

enfin, attestaient leur reconnaissance pour la mer. Ils ont, à cet

égard, quelques rapports avec les Anglais, et lord Nelvil sentit

vivement l'intérêt que ces rapports devaient exciter en lui.

Corinne le conduisit au sommet de la tour appelée le clocher Saint-Marc,

qui est à quelques pas de l'église. C'est de là que l'on découvre toute

la ville au milieu des flots, et la digue immense qui la défend de la

mer. On aperçoit dans le lointain les côtes de l'Istrie et de la

Dalmatie. «Du côté de ces nuages, dit Corinne, il y a la Grèce; cette

idée ne suffit-elle pas pour émouvoir? Là sont encore des hommes d'une

imagination vive, d'un caractère enthousiaste, avilis par leur sort,

mais destinés peut-être ainsi que nous à ranimer une fois les cendres de

leurs ancêtres. C'est toujours quelque chose qu'un pays qui a existé,

les habitants y rougissent au moins de leur état actuel, mais, dans les

contrées que l'histoire n'a jamais consacrées, l'homme ne soupçonne pas

même qu'il y ait une autre destinée que la servile obscurité qui lui a

été transmise par ses aïeux.

«Cette Dalmatie que vous apercevez d'ici, continua Corinne, et qui fut

autrefois habitée par un peuple si guerrier, conserve encore quelque

chose de sauvage. Les Dalmates savent si peu ce qui s'est passé depuis

quinze siècles, qu'ils appellent encore les Romains les

_tout-puissants_. Il est vrai qu'ils montrent des connaissances plus

modernes en vous nommant, vous autres Anglais, les _guerriers de la

mer_, parce que vous avez souvent abordé dans leurs ports; mais ils ne

savent rien du reste de la terre. Je me plairais à voir, continua

Corinne, tous les pays où il y a dans les moeurs, dans les costumes,

dans le langage, quelque chose d'original. Le monde civilisé est bien

monotone, et l'on en connaît tout en peu de temps; j'ai déjà vécu assez

pour cela.--Quand on vit près de vous, interrompit lord Nelvil, voit-on

jamais le terme de ce qui fait penser et sentir?--Dieu veuille, répondit

Corinne, que ce charme ne s'épuise pas!

«Mais donnons encore, poursuivit-elle, un moment à cette Dalmatie; quand

nous serons descendus de la hauteur où nous sommes, nous n'apercevrons

même plus les lignes incertaines qui nous indiquent ce pays de loin

aussi confusément qu'un souvenir dans la mémoire des hommes. Il y a des

improvisateurs parmi les Dalmates, les sauvages en ont aussi; on en

trouvait chez les anciens Grecs; il y en a presque toujours parmi les

peuples qui ont de l'imagination et point de vanité sociale; mais

l'esprit naturel se tourne en épigrammes plutôt qu'en poésie dans les

pays où la crainte d'être l'objet de la moquerie fait que chacun se hâte

de saisir cette arme le premier. Les peuples aussi qui sont restés plus

près de la nature ont conservé pour elle un respect qui sert très-bien

l'imagination. _Les cavernes sont sacrées_, disent les Dalmates; sans

doute qu'ils expriment ainsi une terreur vague des secrets de la terre.

Leur poésie ressemble un peu à celle d'Ossian, bien qu'ils soient

habitants du Midi; mais il n'y a que deux manières très-distinctes de

sentir la nature: l'aimer comme les anciens, la perfectionner sous mille

formes brillantes, ou se laisser aller, comme les bardes écossais, à

l'effroi du mystère, à la mélancolie qu'inspirent l'incertain et

l'inconnu. Depuis que je vous connais, Oswald, ce dernier genre me

plaît. Autrefois j'avais assez d'espérance et de vivacité pour aimer les

images riantes, et jouir de la nature sans craindre la destinée.--Ce

serait donc moi, dit Oswald, moi qui aurais flétri cette belle

imagination à laquelle j'ai dû les jouissances les plus enivrantes de ma

vie.--Ce n'est pas vous qu'il faut en accuser, répondit Corinne, mais

une passion profonde. Le talent a besoin d'une indépendance intérieure

que l'amour véritable ne permet jamais.--Ah! s'il est ainsi, s'écria

lord Nelvil, que ton génie se taise, et que ton coeur soit tout à moi!»

Il ne put prononcer ces paroles sans émotion, car elles promettaient

dans sa pensée plus encore qu'il ne disait. Corinne le comprit, et n'osa

répondre, de peur de rien déranger à la douce impression qu'elle

éprouvait.

Elle se sentait aimée; et comme elle était habituée à vivre dans un pays

où les hommes sacrifient tout au sentiment, elle se rassurait

facilement, et se persuadait que lord Nelvil ne pourrait pas se séparer

d'elle; tout à la fois indolente et passionnée, elle s'imaginait qu'il

suffisait de gagner des jours, et que le danger dont on ne parlait plus

était passé. Corinne vivait enfin comme vivent la plupart des hommes

lorsqu'ils sont menacés longtemps du même malheur; ils finissent par

croire qu'il n'arrivera pas, seulement parce qu'il n'est pas encore

arrivé.

L'air de Venise, la vie qu'on y mène est singulièrement propre à bercer

l'âme d'espérances: le tranquille balancement des barques porte à la

rêverie et à la paresse. On entend quelquefois un gondolier qui, placé

sur un pont de Rialto, se met à chanter une stance du Tasse, tandis

qu'un autre gondolier lui répond par la stance suivante à l'autre

extrémité du canal. La musique très-ancienne de ces stances ressemble au

chant d'église, et de près on s'aperçoit de sa monotonie; mais en plein

air, le soir, lorsque les sons se prolongent sur le canal comme les

reflets du soleil couchant, et que les vers du Tasse prêtent aussi leurs

beautés de sentiment à tout cet ensemble d'images et d'harmonie, il est

impossible que ces chants n'inspirent pas une douce mélancolie. Oswald

et Corinne se promenaient sur l'eau de longues heures, à côté l'un de

l'autre; quelquefois ils disaient un mot; plus souvent, se tenant la

main, ils se livraient en silence aux pensées vagues que font naître la

nature et l'amour.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 113 / 167 题