«Il ne faut pas, dit Corinne à lord Nelvil, que vous vous en teniez
seulement aux impressions pénibles que ces moyens silencieux du pouvoir
ont produites sur vous; il faut que vous observiez aussi les grandes
qualités de ce sénat qui faisait de Venise une république pour les
nobles, et leur inspirait autrefois cette énergie, cette grandeur
aristocratique, fruit de la liberté, alors même qu'elle est concentrée
dans le petit nombre. Vous les verrez, sévères les uns pour les autres,
établir du moins dans leur sein les vertus et les droits qui devaient
appartenir à tous; vous les verrez paternels pour leurs sujets, autant
qu'on peut l'être quand on considère cette classe d'hommes uniquement
sous le rapport de son bien-être physique. Enfin vous leur trouverez un
grand orgueil pour leur patrie, pour cette patrie qui est leur
propriété, mais qu'ils savent néanmoins faire aimer du peuple même, qui,
à tant d'égards, en est exclu.»
Corinne et Oswald allèrent voir ensemble la salle où le grand conseil se
rassemblait alors: elle est entourée des portraits de tous les doges;
mais, à la place du portrait de celui qui fut décapité comme traître à
sa patrie, on a peint un rideau noir sur lequel on a écrit le jour de sa
mort et le genre de son supplice. Les habits royaux et magnifiques dont
les images des autres doges sont revêtues ajoutent à l'impression de ce
terrible rideau noir. Il y a dans cette salle un tableau qui représente
le jugement dernier, et un autre le moment où le plus puissant des
empereurs, Frédéric Barberousse, s'humilia devant le sénat de Venise.
C'est une belle idée que de réunir ainsi tout ce qui doit exalter la
fierté d'un gouvernement sur la terre, et courber cette même fierté
devant le ciel. Corinne et lord Nelvil allèrent voir l'arsenal. Il y a
devant la porte de l'arsenal deux lions sculptés en Grèce, puis
transportés du port d'Athènes, pour être les gardiens de la puissance
vénitienne; immobiles gardiens qui ne défendent que ce qu'on respecte.
L'arsenal est rempli des trophées de la marine; la fameuse cérémonie des
noces du doge avec la mer Adriatique, toutes les institutions de Venise,
enfin, attestaient leur reconnaissance pour la mer. Ils ont, à cet
égard, quelques rapports avec les Anglais, et lord Nelvil sentit
vivement l'intérêt que ces rapports devaient exciter en lui.
Corinne le conduisit au sommet de la tour appelée le clocher Saint-Marc,
qui est à quelques pas de l'église. C'est de là que l'on découvre toute
la ville au milieu des flots, et la digue immense qui la défend de la
mer. On aperçoit dans le lointain les côtes de l'Istrie et de la
Dalmatie. «Du côté de ces nuages, dit Corinne, il y a la Grèce; cette
idée ne suffit-elle pas pour émouvoir? Là sont encore des hommes d'une
imagination vive, d'un caractère enthousiaste, avilis par leur sort,
mais destinés peut-être ainsi que nous à ranimer une fois les cendres de
leurs ancêtres. C'est toujours quelque chose qu'un pays qui a existé,
les habitants y rougissent au moins de leur état actuel, mais, dans les
contrées que l'histoire n'a jamais consacrées, l'homme ne soupçonne pas
même qu'il y ait une autre destinée que la servile obscurité qui lui a
été transmise par ses aïeux.
«Cette Dalmatie que vous apercevez d'ici, continua Corinne, et qui fut
autrefois habitée par un peuple si guerrier, conserve encore quelque
chose de sauvage. Les Dalmates savent si peu ce qui s'est passé depuis
quinze siècles, qu'ils appellent encore les Romains les
_tout-puissants_. Il est vrai qu'ils montrent des connaissances plus
modernes en vous nommant, vous autres Anglais, les _guerriers de la
mer_, parce que vous avez souvent abordé dans leurs ports; mais ils ne
savent rien du reste de la terre. Je me plairais à voir, continua
Corinne, tous les pays où il y a dans les moeurs, dans les costumes,
dans le langage, quelque chose d'original. Le monde civilisé est bien
monotone, et l'on en connaît tout en peu de temps; j'ai déjà vécu assez
pour cela.--Quand on vit près de vous, interrompit lord Nelvil, voit-on
jamais le terme de ce qui fait penser et sentir?--Dieu veuille, répondit
Corinne, que ce charme ne s'épuise pas!
«Mais donnons encore, poursuivit-elle, un moment à cette Dalmatie; quand
nous serons descendus de la hauteur où nous sommes, nous n'apercevrons
même plus les lignes incertaines qui nous indiquent ce pays de loin
aussi confusément qu'un souvenir dans la mémoire des hommes. Il y a des
improvisateurs parmi les Dalmates, les sauvages en ont aussi; on en
trouvait chez les anciens Grecs; il y en a presque toujours parmi les
peuples qui ont de l'imagination et point de vanité sociale; mais
l'esprit naturel se tourne en épigrammes plutôt qu'en poésie dans les
pays où la crainte d'être l'objet de la moquerie fait que chacun se hâte
de saisir cette arme le premier. Les peuples aussi qui sont restés plus
près de la nature ont conservé pour elle un respect qui sert très-bien
l'imagination. _Les cavernes sont sacrées_, disent les Dalmates; sans
doute qu'ils expriment ainsi une terreur vague des secrets de la terre.
Leur poésie ressemble un peu à celle d'Ossian, bien qu'ils soient
habitants du Midi; mais il n'y a que deux manières très-distinctes de
sentir la nature: l'aimer comme les anciens, la perfectionner sous mille
formes brillantes, ou se laisser aller, comme les bardes écossais, à
l'effroi du mystère, à la mélancolie qu'inspirent l'incertain et
l'inconnu. Depuis que je vous connais, Oswald, ce dernier genre me
plaît. Autrefois j'avais assez d'espérance et de vivacité pour aimer les
images riantes, et jouir de la nature sans craindre la destinée.--Ce
serait donc moi, dit Oswald, moi qui aurais flétri cette belle
imagination à laquelle j'ai dû les jouissances les plus enivrantes de ma
vie.--Ce n'est pas vous qu'il faut en accuser, répondit Corinne, mais
une passion profonde. Le talent a besoin d'une indépendance intérieure
que l'amour véritable ne permet jamais.--Ah! s'il est ainsi, s'écria
lord Nelvil, que ton génie se taise, et que ton coeur soit tout à moi!»
Il ne put prononcer ces paroles sans émotion, car elles promettaient
dans sa pensée plus encore qu'il ne disait. Corinne le comprit, et n'osa
répondre, de peur de rien déranger à la douce impression qu'elle
éprouvait.
Elle se sentait aimée; et comme elle était habituée à vivre dans un pays
où les hommes sacrifient tout au sentiment, elle se rassurait
facilement, et se persuadait que lord Nelvil ne pourrait pas se séparer
d'elle; tout à la fois indolente et passionnée, elle s'imaginait qu'il
suffisait de gagner des jours, et que le danger dont on ne parlait plus
était passé. Corinne vivait enfin comme vivent la plupart des hommes
lorsqu'ils sont menacés longtemps du même malheur; ils finissent par
croire qu'il n'arrivera pas, seulement parce qu'il n'est pas encore
arrivé.
L'air de Venise, la vie qu'on y mène est singulièrement propre à bercer
l'âme d'espérances: le tranquille balancement des barques porte à la
rêverie et à la paresse. On entend quelquefois un gondolier qui, placé
sur un pont de Rialto, se met à chanter une stance du Tasse, tandis
qu'un autre gondolier lui répond par la stance suivante à l'autre
extrémité du canal. La musique très-ancienne de ces stances ressemble au
chant d'église, et de près on s'aperçoit de sa monotonie; mais en plein
air, le soir, lorsque les sons se prolongent sur le canal comme les
reflets du soleil couchant, et que les vers du Tasse prêtent aussi leurs
beautés de sentiment à tout cet ensemble d'images et d'harmonie, il est
impossible que ces chants n'inspirent pas une douce mélancolie. Oswald
et Corinne se promenaient sur l'eau de longues heures, à côté l'un de
l'autre; quelquefois ils disaient un mot; plus souvent, se tenant la
main, ils se livraient en silence aux pensées vagues que font naître la
nature et l'amour.