La puissance du gouvernement de Venise, pendant les dernières années de
son existence, consistait presque en entier dans l'empire de l'habitude
et de l'imagination. Il avait été terrible, il était devenu très-doux;
il avait été courageux, il était devenu timide. La haine contre lui
s'est facilement réveillée parce qu'il avait été redoutable; on l'a
facilement renversé, parce qu'il ne l'était plus. C'était une
aristocratie qui cherchait beaucoup la faveur populaire, mais qui la
cherchait à la manière du despotisme, en amusant le peuple, mais non en
l'éclairant. Cependant c'est un état assez agréable pour un peuple que
d'être amusé, surtout dans les pays où les goûts de l'imagination sont
développés par le climat et les beaux-arts jusque dans la dernière
classe de la société. On ne donnait point au peuple les grossiers
plaisirs qui l'abrutissent, mais de la musique, des tableaux, des
improvisateurs, des fêtes; et le gouvernement soignait là ses sujets,
comme un sultan son sérail. Il leur demandait seulement, comme à des
femmes, de ne point se mêler de politique, de ne point juger l'autorité;
mais, à ce prix, il leur promettait beaucoup d'amusement, et même assez
d'éclat; car les dépouilles de Constantinople qui enrichissent les
églises, les étendards de Chypre et de Candie qui flottent sur la place
publique, les chevaux de Corinthe, réjouissent les regards du peuple, et
le lion ailé de Saint-Marc lui paraît l'emblème de sa gloire.
Le système du gouvernement interdisant à ses sujets l'occupation des
affaires politiques, et la situation de la ville rendant impossibles
l'agriculture, la promenade et la chasse, il ne restait aux Vénitiens
d'autre intérêt que l'amusement: aussi cette ville était-elle une ville
de plaisirs. Le dialecte vénitien est doux et léger comme un souffle
agréable: on ne conçoit pas comment ceux qui ont résisté à la ligue de
Cambrai parlaient une langue si flexible. Ce dialecte est charmant,
quand on le consacre à la grâce ou à la plaisanterie; mais quand on s'en
sert pour des objets plus graves, quand on entend des vers sur la mort,
avec ces sons si délicats et presque enfantins, on croirait que cet
événement, ainsi chanté, n'est qu'une fiction poétique.
Les hommes, en général, ont plus d'esprit encore à Venise que dans le
reste de l'Italie, parce que le gouvernement, tel qu'il était, leur a
plus souvent offert des occasions de penser; mais leur imagination n'est
pas naturellement aussi ardente que dans le midi de l'Italie; et la
plupart des femmes, quoique très-aimables, ont pris, par l'habitude de
vivre dans le monde, un langage de _sentimentalité_ qui, ne gênant en
rien la liberté des moeurs, ne fait que mettre de l'affectation dans la
galanterie. Le grand mérite des Italiennes, à travers tous leurs torts,
c'est de n'avoir aucune vanité: ce mérite est un peu perdu à Venise, où
il y a plus de société que dans aucune autre ville d'Italie; car la
vanité se développe surtout par la société. On y est applaudi si vite et
si souvent, que tous les calculs y sont instantanés, et que, pour le
succès, _l'on n'y fait pas de crédit au temps_ d'une minute. Néanmoins
on trouvait encore à Venise beaucoup de traces de l'originalité et de la
facilité des manières italiennes. Les plus grandes dames recevaient
toutes leurs visites dans les cafés de la place Saint-Marc, et cette
confusion bizarre empêchait que les salons ne devinssent trop
sérieusement une arène pour les prétentions de l'amour-propre.
Il restait aussi quelques traces des moeurs populaires et des usages
antiques. Or ces usages supposent toujours du respect pour les ancêtres,
et une certaine jeunesse de coeur qui ne se lasse point du passé ni de
l'attendrissement qu'il cause; l'aspect de la ville est d'ailleurs à lui
seul singulièrement propre à réveiller une foule de souvenirs et
d'idées. La place de Saint-Marc, tout environnée de tentes bleues, sous
lesquelles se reposent une foule de Turcs, de Grecs et d'Arméniens, est
terminée à l'extrémité par l'église, dont l'extérieur ressemble plutôt à
une mosquée qu'à un temple chrétien: ce lieu donne une idée de la vie
indolente des Orientaux, qui passent leurs jours dans les cafés à boire
du sorbet et à fumer des parfums; on voit quelquefois à Venise des Turcs
et des Arméniens passer nonchalamment couchés dans des barques
découvertes, et des pots de fleurs à leurs pieds.
Les hommes et les femmes de la première qualité ne sortaient jamais que
revêtus d'un domino noir; souvent aussi des gondoles toujours noires,
car le système de l'égalité porte à Venise principalement sur les objets
extérieurs, sont conduites par des bateliers vêtus de blanc, avec des
ceintures roses: ce contraste a quelque chose de frappant: on dirait que
l'habit de fête est abandonné au peuple, tandis que les grands de l'État
sont toujours voués au deuil. Dans la plupart des villes européennes, il
faut que l'imagination des écrivains écarte soigneusement ce qui se
passe tous les jours, parce que nos usages, et même notre luxe, ne sont
pas poétiques. Mais à Venise rien n'est vulgaire en ce genre; les canaux
et les barques font un tableau pittoresque des plus simples événements
de la vie.
Sur le quai des Esclavons, l'on rencontre habituellement des
marionnettes, des charlatans et des conteurs, qui s'adressent de toutes
les manières à l'imagination du peuple; les conteurs surtout sont dignes
d'attention; ce sont ordinairement des épisodes du Tasse et de l'Arioste
qu'ils récitent en prose, à la grande admiration de ceux qui les
écoutent. Les auditeurs, assis en rond autour de celui qui parle, sont
pour la plupart, à demi vêtus, immobiles par excès d'attention; on leur
apporte de temps en temps des verres d'eau, qu'ils paient comme du vin
ailleurs; et ce simple rafraîchissement est tout ce qu'il faut à ce
peuple pendant des heures entières, tant son esprit est occupé. Le
conteur fait des gestes les plus animés du monde; sa voix est haute, il
se fâche, il se passionne; et cependant on voit qu'il est, au fond,
parfaitement tranquille, et l'on pourrait lui dire, comme Sapho à la
bacchante qui s'agitait de sang-froid: _Bacchante, qui n'es pas ivre,
que me veux-tu?_ Néanmoins la pantomime animée des habitants du Midi ne
donne pas l'idée de l'affectation: c'est une habitude singulière qui
leur a été transmise par les Romains, aussi grands gesticulateurs; elle
tient à leur disposition vive, brillante et poétique.
L'imagination d'un peuple captivé par les plaisirs était facilement
effrayée par le prestige de puissance dont le gouvernement vénitien
était environné. L'on ne voyait jamais un soldat à Venise; on courait au
spectacle quand par hasard, dans les comédies, on en faisait paraître un
avec un tambour; mais il suffisait que le sbire de l'inquisition d'État,
portant un ducat sur son bonnet, se montrât, pour faire rentrer dans
l'ordre trente mille hommes rassemblés un jour de fête publique. Ce
serait une belle chose si ce simple pouvoir venait du respect pour la
loi; mais il était fortifié par la terreur des mesures secrètes
qu'employait le gouvernement pour maintenir le repos dans l'État. Les
prisons (chose unique) étaient dans le palais même du doge; il y en
avait au-dessous de son appartement; _la Bouche du Lion_, où toutes les
dénonciations étaient jetées, se trouve aussi dans le palais dont le
chef du gouvernement faisait sa demeure: la salle où se tenaient les
inquisiteurs d'État était tendue de noir, et le jour n'y venait que d'en
haut; le jugement ressemblait d'avance à la condamnation; _le Pont des
Soupirs_, c'est ainsi qu'on l'appelait, conduisait du palais du doge à
la prison des criminels d'État. En passant sur le canal qui bordait ces
prisons, on entendait crier: _Justice! secours!_ et ces voix gémissantes
et confuses ne pouvaient pas être reconnues. Enfin, quand un criminel
d'État était condamné, une barque venait le prendre pendant la nuit; il
sortait par une petite porte qui s'ouvrait sur le canal; on le
conduisait à quelque distance de la ville, et on le noyait dans un
endroit des lagunes où il était défendu de pêcher: horrible idée, qui
perpétue le secret jusqu'après la mort, et ne laisse pas au malheureux
l'espoir que ses restes du moins apprendront à ses amis qu'il a souffert
et qu'il n'est plus!
A l'époque où Corinne et lord Nelvil vinrent à Venise, il y avait près
d'un siècle que de telles exécutions n'avaient plus lieu, mais le
mystère qui frappe l'imagination existait encore; et bien que lord
Nelvil fût plus loin que personne de se mêler en aucune manière des
intérêts politiques d'un pays étranger, cependant il se sentait oppressé
par cet arbitraire sans appel qui planait à Venise sur toutes les têtes.