Corinne avait résolu de donner une fête à lord Nelvil, pendant les huit
jours de délai qu'elle avait demandés, et cette idée d'une fête
s'unissait pour elle aux sentiments les plus mélancoliques. En examinant
le caractère d'Oswald, il était impossible qu'elle ne fût pas inquiète
de l'impression qu'il recevrait par ce qu'elle avait à lui dire. Il
fallait juger Corinne en poëte, en artiste, pour lui pardonner le
sacrifice de son rang, de sa famille, de son nom, à l'enthousiasme du
talent et des beaux-arts. Lord Nelvil avait sans doute tout l'esprit
nécessaire pour admirer l'imagination et le génie; mais il croyait que
les relations de la vie sociale devaient l'emporter sur tout, et que la
première destination des femmes, et même des hommes, n'était pas
l'exercice des facultés intellectuelles, mais l'accomplissement des
devoirs particuliers à chacun. Les remords cruels qu'il avait éprouvés,
en s'écartant de la ligne qu'il s'était tracée, avaient encore fortifié
les principes sévères de morale innés en lui. Les moeurs d'Angleterre,
les habitudes et les opinions d'un pays où l'on se trouve si bien du
respect le plus scrupuleux pour les devoirs comme pour les lois, le
retenaient dans des liens assez étroits à beaucoup d'égards; enfin le
découragement qui naît d'une profonde tristesse fait aimer ce qui est,
dans l'ordre naturel, ce qui va de soi-même, et n'exige point de
résolution nouvelle, ni de décision contraire aux circonstances qui nous
sont marquées par le sort.
L'amour d'Oswald pour Corinne avait modifié toute sa manière de sentir:
mais l'amour n'efface jamais entièrement le caractère, et Corinne
apercevait ce caractère à travers la passion qui en triomphait; et
peut-être même le charme de lord Nelvil tenait-il beaucoup à cette
opposition entre sa nature et son sentiment, opposition qui donnait un
nouveau prix à tous les témoignages de sa tendresse. Mais l'instant
approchait où les inquiétudes fugitives que Corinne avait constamment
écartées, et qui n'avaient mêlé qu'un trouble léger et rêveur à la
félicité dont elle jouissait, devaient décider de sa vie. Cette âme née
pour le bonheur, accoutumée aux sensations mobiles du talent et de la
poésie, s'étonnait de l'âpreté, de la fixité de la douleur: un
frémissement que n'éprouvent point les femmes résignées depuis longtemps
à souffrir agitait alors tout son être.
Cependant, au milieu de la plus cruelle anxiété, elle préparait
secrètement une journée brillante qu'elle voulait encore passer avec
Oswald. Son imagination et sa sensibilité s'unissaient ainsi d'une
manière romanesque. Elle invita les Anglais qui étaient à Naples,
quelques Napolitains et Napolitaines dont la société lui plaisait; et le
matin du jour qu'elle avait choisi pour être tout à la fois et celui
d'une fête et la veille d'un aveu qui pouvait détruire à jamais son
bonheur, un trouble singulier animait ses traits, et leur donnait une
expression toute nouvelle. Des yeux distraits pouvaient prendre cette
expressions si vive pour de la joie; mais ses mouvements agités et
rapides, ses regards qui ne s'arrêtaient sur rien, ne prouvaient que
trop à lord Nelvil ce qui se passait dans son âme. C'est en vain qu'il
essayait de la calmer par les protestations les plus tendres. «Vous me
direz cela dans deux jours, lui disait-elle, si vous pensez toujours de
même; à présent, ces douces paroles ne me font que du mal.» Et elle
s'éloignait de lui.
Les voitures qui devaient conduire la société que Corinne avait invitée
arrivèrent à la fin du jour, au moment où le vent de mer se lève, et,
rafraîchissant l'air, permet à l'homme de contempler la nature. La
première station de la promenade fut au tombeau de Virgile. Corinne et
sa société s'y arrêtèrent avant de traverser la grotte de Pausilippe. Ce
tombeau est placé dans le plus beau site du monde; le golfe de Naples
lui sert de perspective. Il y a tant de repos et de magnificence dans
cet aspect, qu'on est tenté de croire que c'est Virgile lui-même qui l'a
choisi; ce simple vers des Géorgiques aurait pu servir d'épitaphe:
_Illo Virgilium me tempore dulcis alebat
Parthenope[13]..._
Ses cendres y reposent encore, et la mémoire de son nom attire dans ce
lieu les hommages de l'univers. C'est tout ce que l'homme, sur cette
terre, peut arracher à la mort.
[13] Dans ce temps-là la douce Parthénope m'accueillait.
Pétrarque a planté un laurier sur ce tombeau, et Pétrarque n'est plus,
et le laurier se meurt. Les étrangers qui sont venus en foule honorer la
mémoire de Virgile ont écrit leurs noms sur les murs qui environnent
l'urne. On est importuné par ces noms obscurs, qui semblent là seulement
pour troubler la paisible idée de solitude que ce séjour fait naître. Il
n'y a que Pétrarque qui fût digne de laisser une trace durable de son
voyage au tombeau de Virgile. On redescend en silence de cet asile
funéraire de la gloire: on se rappelle et les pensées et les images que
le talent du poëte a consacrées pour toujours. Admirable entretien avec
les races futures, entretien que l'art d'écrire perpétue et renouvelle!
Ténèbres de la mort, qu'êtes-vous donc? Les idées, les sentiments, les
expressions d'un homme subsistent, et ce qui était lui ne subsisterait
plus! Non, une telle contradiction dans la nature est impossible.
«Oswald, dit Corinne à lord Nelvil, les impressions que vous venez
d'éprouver préparent mal pour une fête; mais combien, ajouta-t-elle avec
une sorte d'exaltation dans le regard, combien de fêtes se sont passées
non loin des tombeaux!--Chère amie, répondit Oswald, d'où vient cette
peine secrète qui vous agite? confiez-vous à moi; je vous ai dû six mois
les plus fortunés de ma vie, peut-être aussi pendant ce temps ai-je
répandu quelque douceur sur vos jours. Ah! qui pourrait être impie
envers le bonheur? qui pourrait se ravir la jouissance suprême de faire
du bien à une âme telle que la vôtre? Hélas! c'est déjà beaucoup que de
se sentir nécessaire au plus humble des mortels; mais être nécessaire à
Corinne, croyez-moi, c'est trop de gloire, c'est trop de délices pour y
renoncer.--Je crois à vos promesses, répondit Corinne, mais n'y a-t-il
pas des moments où quelque chose de violent et de bizarre s'empare du
coeur, et accélère ses battements avec une agitation douloureuse?»
Ils traversèrent la grotte de Pausilippe aux flambeaux: on la passe
ainsi, même à l'heure de midi, car c'est une route creusée sous la
montagne pendant près d'un quart de lieue; et lorsqu'on est au milieu,
l'on aperçoit à peine le jour aux deux extrémités. Un retentissement
extraordinaire se fait entendre sous cette longue voûte; les pas des
chevaux, les cris de leurs conducteurs, font un bruit étourdissant qui
ne laisse dans la tête aucune pensée suivie. Les chevaux de Corinne
entraînaient sa voiture avec une étonnante rapidité, et cependant elle
n'était pas encore contente de leur vitesse, et disait à lord Nelvil:
«Mon cher Oswald, comme ils avancent lentement! faites donc qu'ils se
pressent.--D'où vous vient cette impatience, Corinne? répondit Oswald;
autrefois, quand nous étions ensemble, vous ne cherchiez pas à
précipiter les heures, vous en jouissiez.--A présent, dit Corinne, il
faut que tout se décide, il faut que tout arrive à son terme, et je me
sens le besoin de tout hâter, fût-ce ma mort!»
Au sortir de la grotte on éprouve une vive sensation de plaisir en
retrouvant le jour et la nature; et quelle nature que celle qui s'offre
alors aux regards! Ce qui manque souvent à la campagne d'Italie, ce sont
les arbres: l'on en voit dans ce lieu en abondance. La terre,
d'ailleurs, y est couverte de tant de fleurs, que c'est le pays où l'on
peut le mieux se passer de ces forêts qui sont la plus grande beauté de
la nature dans toute autre contrée. La chaleur est si grande à Naples,
qu'il est impossible de se promener, même à l'ombre, pendant le jour;
mais, le soir, ce pays couvert, entouré par la mer et le ciel, s'offre
en entier à la vue, et l'on respire la fraîcheur de toutes parts. La
transparence de l'air, la variété des sites, les formes pittoresques des
montagnes caractérisent si bien l'aspect du royaume de Naples, que les
peintres en dessinent les paysages de préférence. La nature a dans ce
pays une puissance et une originalité que l'on ne peut expliquer par
aucun des charmes que l'on recherche ailleurs.
«Je vous fais passer, dit Corinne à ceux qui l'accompagnaient, sur les
bords du lac d'Averne, près du Phlégéthon, et voilà devant vous le
temple de la sibylle de Cumes. Nous traversons les lieux célébrés sous
le nom des Délices de Bayes, mais je vous propose de ne pas vous y
arrêter dans ce moment. Nous recueillerons les souvenirs de l'histoire
et de la poésie qui nous entourent ici quand nous serons arrivés dans un
lieu d'où nous pourrons les apercevoir tous à la fois.»
C'était sur le cap Misène que Corinne avait fait préparer les danses et
la musique. Rien n'était plus pittoresque que l'arrangement de cette
fête. Tous les matelots de Bayes étaient vêtus avec des couleurs vives
et bien contrastées; quelques Orientaux, qui venaient d'un bâtiment
levantin alors dans le port, dansaient avec des paysannes des îles
voisines d'Ischia et de Procida, dont l'habillement a conservé de la
ressemblance avec le costume grec; des voix parfaitement justes se
faisaient entendre dans l'éloignement, et les instruments se répondaient
derrière les rochers, d'échos en échos, comme si les sons allaient se
perdre dans la mer. L'air qu'on respirait était ravissant; il pénétrait
l'âme d'un sentiment de joie qui animait tous ceux qui étaient là, et
s'empara même de Corinne. On lui proposa de se mêler à la danse des
paysannes, et d'abord elle y consentit avec plaisir; mais à peine
eut-elle commencé, que les sentiments les plus sombres lui rendirent
odieux les amusements auxquels elle prenait part; et, s'éloignant
rapidement de la danse et de la musique, elle alla s'asseoir à
l'extrémité du cap, sur le bord de la mer. Oswald se hâta de l'y suivre;
mais, comme il arrivait près d'elle, la société qui les accompagnait les
rejoignit aussitôt pour supplier Corinne d'improviser dans ce beau lieu.
Son trouble était tel en ce moment, qu'elle se laissa ramener vers le
tertre élevé où l'on avait placé sa lyre, sans pouvoir réfléchir à ce
qu'on attendait d'elle.