CHAPITRE III

Corinne avait résolu de donner une fête à lord Nelvil, pendant les huit

jours de délai qu'elle avait demandés, et cette idée d'une fête

s'unissait pour elle aux sentiments les plus mélancoliques. En examinant

le caractère d'Oswald, il était impossible qu'elle ne fût pas inquiète

de l'impression qu'il recevrait par ce qu'elle avait à lui dire. Il

fallait juger Corinne en poëte, en artiste, pour lui pardonner le

sacrifice de son rang, de sa famille, de son nom, à l'enthousiasme du

talent et des beaux-arts. Lord Nelvil avait sans doute tout l'esprit

nécessaire pour admirer l'imagination et le génie; mais il croyait que

les relations de la vie sociale devaient l'emporter sur tout, et que la

première destination des femmes, et même des hommes, n'était pas

l'exercice des facultés intellectuelles, mais l'accomplissement des

devoirs particuliers à chacun. Les remords cruels qu'il avait éprouvés,

en s'écartant de la ligne qu'il s'était tracée, avaient encore fortifié

les principes sévères de morale innés en lui. Les moeurs d'Angleterre,

les habitudes et les opinions d'un pays où l'on se trouve si bien du

respect le plus scrupuleux pour les devoirs comme pour les lois, le

retenaient dans des liens assez étroits à beaucoup d'égards; enfin le

découragement qui naît d'une profonde tristesse fait aimer ce qui est,

dans l'ordre naturel, ce qui va de soi-même, et n'exige point de

résolution nouvelle, ni de décision contraire aux circonstances qui nous

sont marquées par le sort.

L'amour d'Oswald pour Corinne avait modifié toute sa manière de sentir:

mais l'amour n'efface jamais entièrement le caractère, et Corinne

apercevait ce caractère à travers la passion qui en triomphait; et

peut-être même le charme de lord Nelvil tenait-il beaucoup à cette

opposition entre sa nature et son sentiment, opposition qui donnait un

nouveau prix à tous les témoignages de sa tendresse. Mais l'instant

approchait où les inquiétudes fugitives que Corinne avait constamment

écartées, et qui n'avaient mêlé qu'un trouble léger et rêveur à la

félicité dont elle jouissait, devaient décider de sa vie. Cette âme née

pour le bonheur, accoutumée aux sensations mobiles du talent et de la

poésie, s'étonnait de l'âpreté, de la fixité de la douleur: un

frémissement que n'éprouvent point les femmes résignées depuis longtemps

à souffrir agitait alors tout son être.

Cependant, au milieu de la plus cruelle anxiété, elle préparait

secrètement une journée brillante qu'elle voulait encore passer avec

Oswald. Son imagination et sa sensibilité s'unissaient ainsi d'une

manière romanesque. Elle invita les Anglais qui étaient à Naples,

quelques Napolitains et Napolitaines dont la société lui plaisait; et le

matin du jour qu'elle avait choisi pour être tout à la fois et celui

d'une fête et la veille d'un aveu qui pouvait détruire à jamais son

bonheur, un trouble singulier animait ses traits, et leur donnait une

expression toute nouvelle. Des yeux distraits pouvaient prendre cette

expressions si vive pour de la joie; mais ses mouvements agités et

rapides, ses regards qui ne s'arrêtaient sur rien, ne prouvaient que

trop à lord Nelvil ce qui se passait dans son âme. C'est en vain qu'il

essayait de la calmer par les protestations les plus tendres. «Vous me

direz cela dans deux jours, lui disait-elle, si vous pensez toujours de

même; à présent, ces douces paroles ne me font que du mal.» Et elle

s'éloignait de lui.

Les voitures qui devaient conduire la société que Corinne avait invitée

arrivèrent à la fin du jour, au moment où le vent de mer se lève, et,

rafraîchissant l'air, permet à l'homme de contempler la nature. La

première station de la promenade fut au tombeau de Virgile. Corinne et

sa société s'y arrêtèrent avant de traverser la grotte de Pausilippe. Ce

tombeau est placé dans le plus beau site du monde; le golfe de Naples

lui sert de perspective. Il y a tant de repos et de magnificence dans

cet aspect, qu'on est tenté de croire que c'est Virgile lui-même qui l'a

choisi; ce simple vers des Géorgiques aurait pu servir d'épitaphe:

_Illo Virgilium me tempore dulcis alebat

Parthenope[13]..._

Ses cendres y reposent encore, et la mémoire de son nom attire dans ce

lieu les hommages de l'univers. C'est tout ce que l'homme, sur cette

terre, peut arracher à la mort.

[13] Dans ce temps-là la douce Parthénope m'accueillait.

Pétrarque a planté un laurier sur ce tombeau, et Pétrarque n'est plus,

et le laurier se meurt. Les étrangers qui sont venus en foule honorer la

mémoire de Virgile ont écrit leurs noms sur les murs qui environnent

l'urne. On est importuné par ces noms obscurs, qui semblent là seulement

pour troubler la paisible idée de solitude que ce séjour fait naître. Il

n'y a que Pétrarque qui fût digne de laisser une trace durable de son

voyage au tombeau de Virgile. On redescend en silence de cet asile

funéraire de la gloire: on se rappelle et les pensées et les images que

le talent du poëte a consacrées pour toujours. Admirable entretien avec

les races futures, entretien que l'art d'écrire perpétue et renouvelle!

Ténèbres de la mort, qu'êtes-vous donc? Les idées, les sentiments, les

expressions d'un homme subsistent, et ce qui était lui ne subsisterait

plus! Non, une telle contradiction dans la nature est impossible.

«Oswald, dit Corinne à lord Nelvil, les impressions que vous venez

d'éprouver préparent mal pour une fête; mais combien, ajouta-t-elle avec

une sorte d'exaltation dans le regard, combien de fêtes se sont passées

non loin des tombeaux!--Chère amie, répondit Oswald, d'où vient cette

peine secrète qui vous agite? confiez-vous à moi; je vous ai dû six mois

les plus fortunés de ma vie, peut-être aussi pendant ce temps ai-je

répandu quelque douceur sur vos jours. Ah! qui pourrait être impie

envers le bonheur? qui pourrait se ravir la jouissance suprême de faire

du bien à une âme telle que la vôtre? Hélas! c'est déjà beaucoup que de

se sentir nécessaire au plus humble des mortels; mais être nécessaire à

Corinne, croyez-moi, c'est trop de gloire, c'est trop de délices pour y

renoncer.--Je crois à vos promesses, répondit Corinne, mais n'y a-t-il

pas des moments où quelque chose de violent et de bizarre s'empare du

coeur, et accélère ses battements avec une agitation douloureuse?»

Ils traversèrent la grotte de Pausilippe aux flambeaux: on la passe

ainsi, même à l'heure de midi, car c'est une route creusée sous la

montagne pendant près d'un quart de lieue; et lorsqu'on est au milieu,

l'on aperçoit à peine le jour aux deux extrémités. Un retentissement

extraordinaire se fait entendre sous cette longue voûte; les pas des

chevaux, les cris de leurs conducteurs, font un bruit étourdissant qui

ne laisse dans la tête aucune pensée suivie. Les chevaux de Corinne

entraînaient sa voiture avec une étonnante rapidité, et cependant elle

n'était pas encore contente de leur vitesse, et disait à lord Nelvil:

«Mon cher Oswald, comme ils avancent lentement! faites donc qu'ils se

pressent.--D'où vous vient cette impatience, Corinne? répondit Oswald;

autrefois, quand nous étions ensemble, vous ne cherchiez pas à

précipiter les heures, vous en jouissiez.--A présent, dit Corinne, il

faut que tout se décide, il faut que tout arrive à son terme, et je me

sens le besoin de tout hâter, fût-ce ma mort!»

Au sortir de la grotte on éprouve une vive sensation de plaisir en

retrouvant le jour et la nature; et quelle nature que celle qui s'offre

alors aux regards! Ce qui manque souvent à la campagne d'Italie, ce sont

les arbres: l'on en voit dans ce lieu en abondance. La terre,

d'ailleurs, y est couverte de tant de fleurs, que c'est le pays où l'on

peut le mieux se passer de ces forêts qui sont la plus grande beauté de

la nature dans toute autre contrée. La chaleur est si grande à Naples,

qu'il est impossible de se promener, même à l'ombre, pendant le jour;

mais, le soir, ce pays couvert, entouré par la mer et le ciel, s'offre

en entier à la vue, et l'on respire la fraîcheur de toutes parts. La

transparence de l'air, la variété des sites, les formes pittoresques des

montagnes caractérisent si bien l'aspect du royaume de Naples, que les

peintres en dessinent les paysages de préférence. La nature a dans ce

pays une puissance et une originalité que l'on ne peut expliquer par

aucun des charmes que l'on recherche ailleurs.

«Je vous fais passer, dit Corinne à ceux qui l'accompagnaient, sur les

bords du lac d'Averne, près du Phlégéthon, et voilà devant vous le

temple de la sibylle de Cumes. Nous traversons les lieux célébrés sous

le nom des Délices de Bayes, mais je vous propose de ne pas vous y

arrêter dans ce moment. Nous recueillerons les souvenirs de l'histoire

et de la poésie qui nous entourent ici quand nous serons arrivés dans un

lieu d'où nous pourrons les apercevoir tous à la fois.»

C'était sur le cap Misène que Corinne avait fait préparer les danses et

la musique. Rien n'était plus pittoresque que l'arrangement de cette

fête. Tous les matelots de Bayes étaient vêtus avec des couleurs vives

et bien contrastées; quelques Orientaux, qui venaient d'un bâtiment

levantin alors dans le port, dansaient avec des paysannes des îles

voisines d'Ischia et de Procida, dont l'habillement a conservé de la

ressemblance avec le costume grec; des voix parfaitement justes se

faisaient entendre dans l'éloignement, et les instruments se répondaient

derrière les rochers, d'échos en échos, comme si les sons allaient se

perdre dans la mer. L'air qu'on respirait était ravissant; il pénétrait

l'âme d'un sentiment de joie qui animait tous ceux qui étaient là, et

s'empara même de Corinne. On lui proposa de se mêler à la danse des

paysannes, et d'abord elle y consentit avec plaisir; mais à peine

eut-elle commencé, que les sentiments les plus sombres lui rendirent

odieux les amusements auxquels elle prenait part; et, s'éloignant

rapidement de la danse et de la musique, elle alla s'asseoir à

l'extrémité du cap, sur le bord de la mer. Oswald se hâta de l'y suivre;

mais, comme il arrivait près d'elle, la société qui les accompagnait les

rejoignit aussitôt pour supplier Corinne d'improviser dans ce beau lieu.

Son trouble était tel en ce moment, qu'elle se laissa ramener vers le

tertre élevé où l'on avait placé sa lyre, sans pouvoir réfléchir à ce

qu'on attendait d'elle.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 89 / 167 题