En effet, le lendemain matin Corinne voulut s'imposer l'effort qu'elle
avait promis; et bien que la connaissance plus intime qu'elle avait
acquise du caractère d'Oswald redoublât son inquiétude, elle sortit de
sa chambre, portant ce qu'elle avait écrit, tremblante, et résolue
néanmoins à le donner. Elle entra dans le salon de l'auberge où ils
demeuraient tous les deux. Oswald y était, et venait de recevoir des
lettres de l'Angleterre. Une de ces lettres était sur la cheminée, et
l'écriture frappa tellement Corinne, qu'avec un trouble inexprimable
elle lui demanda de qui elle était. «C'est de lady Edgermond, répondit
Oswald.--Vous êtes en correspondance avec elle? interrompit
Corinne.--Lord Edgermond était l'ami de mon père, reprit Oswald; et
puisque le hasard m'a fait vous parler d'elle, je ne vous dissimulerai
point que mon père avait pensé qu'il pouvait me convenir un jour
d'épouser Lucile Edgermond, sa fille.--Grand Dieu!» s'écria Corinne, et
elle tomba sur une chaise, presque évanouie.
«D'où vient cette émotion cruelle? dit lord Nelvil; que pouvez-vous
craindre de moi, Corinne, quand je vous aime avec idolâtrie? Si mon père
m'avait, en mourant, demandé d'épouser Lucile, sans doute je ne me
croirais pas libre, et je me serais éloigné de votre charme
irrésistible; mais il n'a fait que me conseiller ce mariage, en
m'écrivant lui-même qu'il ne pouvait pas juger Lucile, puisqu'elle
n'était encore qu'une enfant. Je ne l'ai vue moi-même qu'une fois; à
peine alors avait-elle douze ans. Je n'ai pris avec sa mère aucun
engagement avant de partir; cependant les incertitudes, le trouble que
vous avez pu remarquer dans ma conduite, venaient uniquement de ce désir
de mon père: avant de vous connaître, je souhaitais de pouvoir
l'accomplir, tout fugitif qu'il était, comme une espèce d'expiation
envers lui, comme une manière de prolonger après sa mort l'empire de sa
volonté sur mes résolutions; mais vous avez triomphé de ce sentiment,
vous avez triomphé de tout moi-même, et j'ai seulement besoin de me
faire pardonner ce qui, dans ma conduite, a dû vous paraître de la
faiblesse ou de l'irrésolution. Corinne, on ne se relève jamais
entièrement de la douleur que j'ai éprouvée: elle flétrit l'espérance,
elle donne un sentiment de timidité pénible et douloureux; la destinée
m'a tant fait de mal, qu'alors même qu'elle semble m'offrir le plus
grand bien, je me défie encore d'elle. Mais, chère amie, ces inquiétudes
sont dissipées; je suis à toi pour toujours, à toi! Je me dis que si mon
père vous avait connue, c'est vous qu'il aurait choisie pour la compagne
de ma vie; c'est vous...--Arrêtez, s'écria Corinne en fondant en pleurs,
je vous en conjure, ne me parlez pas ainsi.
--Pourquoi vous opposeriez-vous, dit lord Nelvil, au plaisir que je
trouve à vous unir dans ma pensée avec le souvenir de mon père, à
confondre ainsi dans mon coeur tout ce qui m'est cher et sacré?--Vous ne
le pouvez pas, interrompit Corinne; Oswald, je sais trop que vous ne le
pouvez pas.--Juste ciel! reprit lord Nelvil, qu'avez-vous à m'apprendre?
Donnez-moi cet écrit qui doit contenir l'histoire de votre vie,
donnez-le-moi.--Vous l'aurez, reprit Corinne; mais je vous en conjure,
encore huit jours de grâce, seulement huit jours. Ce que j'ai appris ce
matin m'oblige à quelques détails de plus.--Comment! dit Oswald, quel
rapport avez-vous?...--N'exigez pas que je vous réponde à présent,
interrompit Corinne; bientôt vous saurez tout, et ce sera peut-être la
fin, la terrible fin de mon bonheur; mais, avant cet instant, je veux
que nous voyions ensemble la campagne heureuse de Naples, avec un
sentiment encore doux, avec une âme encore accessible à cette ravissante
nature: je veux consacrer de quelque manière, dans ces beaux lieux,
l'époque la plus solennelle de la vie; il faut que vous conserviez un
dernier souvenir de moi, telle que j'étais, telle que j'aurais toujours
été, si mon coeur s'était défendu de vous aimer.
--Ah! Corinne, dit Oswald, que voulez-vous m'annoncer par ces paroles
sinistres? Il ne se peut pas que vous ayez rien à m'apprendre qui
refroidisse et ma tendresse et mon admiration. Pourquoi donc prolonger
encore de huit jours cette anxiété, ce mystère, qui semble élever une
barrière entre nous?--Cher Oswald, je le veux, répondit Corinne,
pardonnez-moi ce dernier acte de pouvoir; bientôt vous seul déciderez de
nous deux; j'attendrai mon sort de votre bouche, sans murmurer, s'il est
cruel; car je n'ai sur cette terre ni sentiments ni liens qui me
condamnent à survivre à votre amour.» En achevant ces mots, elle sortit,
en repoussant doucement avec sa main Oswald qui voulait la suivre.