Ils arrivèrent à Naples, de jour, au milieu de cette immense population
qui est si animée et si oisive tout à la fois; ils traversèrent d'abord
la rue de Tolède, et virent les lazzaroni couchés sur les pavés, ou
retirés dans un panier d'osier qui leur sert d'habitation jour et nuit.
Cet état sauvage qui se voit là, mêlé avec la civilisation, a quelque
chose de très-original. Il en est, parmi ces hommes, qui ne savent pas
même leur propre nom, et vont à confesse avouer des péchés anonymes, ne
pouvant dire comment s'appelle celui qui les a commis. Il existe à
Naples une grotte sous terre, où des milliers de lazzaroni passent leur
vie, en sortant seulement à midi pour voir le soleil, et dormant le
reste du jour, pendant que leurs femmes filent. Dans les climats où le
vêtement et la nourriture sont si faciles, il faudrait un gouvernement
très-indépendant et très-actif pour donner à la nation une émulation
suffisante; car il est si aisé pour le peuple de subsister
matériellement à Naples, qu'il peut se passer du genre d'industrie
nécessaire ailleurs pour gagner sa vie. La paresse et l'ignorance,
combinées avec l'air volcanique qu'on respire dans ce séjour, doivent
produire la férocité quand les passions sont excitées; mais ce peuple
n'est pas plus méchant qu'un autre. Il a de l'imagination, ce qui
pourrait être le principe d'actions désintéressées; et avec cette
imagination on le conduirait au bien, si ses institutions politiques et
religieuses étaient bonnes.
On voit des Calabrois qui se mettent en marche pour aller cultiver les
terres, avec un joueur de violon à leur tête, et dansant de temps en
temps pour se reposer de marcher. Il y a tous les ans, près de Naples,
une fête consacrée à la _Madone_ de la grotte, dans laquelle les jeunes
filles dansent au son du tambourin et des castagnettes; et il n'est pas
rare qu'elles fassent mettre pour condition, dans leur contrat de
mariage, que leurs époux les conduiront tous les ans à cette fête. On
voit à Naples, sur le théâtre, un acteur de quatre-vingts ans, qui,
depuis soixante ans, fait rire les Napolitains, dans leur rôle comique
national, le polichinelle. Se représente-t-on ce que sera l'immortalité
de l'âme pour un homme qui remplit ainsi sa longue vie? Le peuple de
Naples n'a d'autre idée du bonheur que le plaisir; mais l'amour du
plaisir vaut encore mieux qu'un égoïsme aride.
Il est vrai que c'est le peuple du monde qui aime le plus l'argent: si
vous demandez à un homme du peuple votre chemin dans la rue, il tend la
main après avoir fait un signe, car ils sont plus paresseux pour les
paroles que pour les gestes. Mais leur goût pour l'argent n'est point
méthodique ni réfléchi; ils le dépensent aussitôt qu'ils le reçoivent.
Si l'argent s'introduisait chez les sauvages, les sauvages le
demanderaient comme cela. Ce qui manque le plus à cette nation en
général, c'est le sentiment de la dignité. Ils font des actions
généreuses et bienveillantes par bon coeur plutôt que par principe; car
leur théorie, en tout genre, ne vaut rien, et l'opinion, en ce pays, n'a
point de force. Mais lorsque des hommes ou des femmes échappent à cette
anarchie morale, leur conduite est plus remarquable en elle-même, et
plus digne d'admiration que partout ailleurs, puisque rien, dans les
circonstances extérieures, ne favorise la vertu; on la prend tout
entière dans son âme. Les lois ni les moeurs ne récompensent ni ne
punissent. Celui qui est vertueux est d'autant plus héroïque qu'il n'en
est pour cela ni plus considéré ni plus recherché.
A quelques honorables exceptions près, les hautes classes ont assez de
ressemblance avec les dernières: l'esprit des unes n'est guère plus
cultivé que celui des autres, et l'usage du monde fait la seule
différence à l'extérieur. Mais, au milieu de cette ignorance, il y a un
fonds d'esprit naturel et d'aptitude à tout, tel qu'on ne peut prévoir
ce que deviendrait une semblable nation, si toute la force du
gouvernement était dirigée dans le sens des lumières et de la morale.
Comme il y a peu d'instruction à Naples, on y trouve, jusqu'à présent,
plus d'originalité dans le caractère que dans l'esprit. Mais les hommes
remarquables de ce pays, tels que l'abbé Galiani, Caraccioli, etc.,
possédaient, dit-on, au plus haut degré la plaisanterie et la réflexion,
rares puissances de la pensée, réunion sans laquelle la pédanterie ou la
frivolité vous empêche de connaître la véritable valeur des choses!
Le peuple napolitain, à quelques égards, n'est point du tout civilisé;
mais il n'est point vulgaire à la manière des autres peuples. Sa
grossièreté même frappe l'imagination. La rive africaine, qui borde la
mer de l'autre côté, se fait presque déjà sentir, et il y a je ne sais
quoi de numide dans les cris sauvages qu'on entend de toutes parts. Ces
visages brunis, ces vêtements formés de quelques morceaux d'étoffe rouge
ou violette dont la couleur foncée attire les regards; ces lambeaux
d'habillements que ce peuple artiste drape encore avec art, donnent
quelque chose de pittoresque à la populace, tandis qu'ailleurs l'on ne
peut voir en elle que les misères de la civilisation. Un certain goût
pour la parure et les décorations se trouvent souvent, à Naples, à côté
du manque absolu des choses nécessaires ou commodes. Les boutiques sont
ornées agréablement avec des fleurs et des fruits: quelques-unes ont un
air de fête qui ne tient ni à l'abondance ni à la félicité publique,
mais seulement à la vivacité de l'imagination; on veut réjouir les yeux
avant tout. La douceur du climat permet aux ouvriers en tout genre de
travailler dans la rue. Les tailleurs y font des habits, les traiteurs
leurs repas; et les occupations de la maison, se passant ainsi au
dehors, multiplient les mouvements de mille manières. Les chants, les
danses, les jeux bruyants accompagnent assez bien tout ce spectacle, et
il n'y a point de pays où l'on sente plus clairement la différence de
l'amusement au bonheur; enfin, l'on sort de l'intérieur de la ville pour
arriver sur les quais, d'où l'on voit et la mer et le Vésuve, et l'on
oublie alors tout ce que l'on sait des hommes.
Oswald et Corinne arrivèrent à Naples pendant que l'éruption du Vésuve
durait encore. Ce n'était de jour qu'une fumée noire, qui pouvait se
confondre avec les nuages; mais le soir, en s'avançant sur le balcon de
leur demeure, ils éprouvèrent une émotion tout à fait inattendue. Le
fleuve de feu descend vers la mer; et ses vagues de flamme, semblables
aux vagues de l'onde, expriment, comme elles, la succession rapide et
continuelle d'un infatigable mouvement. On dirait que la nature,
lorsqu'elle se transforme en des éléments divers, conserve néanmoins
toujours quelques traces d'une pensée unique et première. Ce phénomène
du Vésuve cause un véritable battement de coeur. On est si familiarisé
d'ordinaire avec les objets extérieurs, qu'on aperçoit à peine leur
existence, et l'on ne reçoit guère d'émotion nouvelle, en ce genre, au
milieu de nos prosaïques contrées; mais tout à coup l'étonnement que
doit causer l'univers se renouvelle à l'aspect d'une merveille inconnue
de la création: tout notre être est agité par cette puissance de la
nature, dont les combinaisons sociales nous avaient distraits longtemps;
nous sentons que les plus grands mystères de ce monde ne consistent pas
tous dans l'homme, et qu'une force indépendante de lui le menace ou le
protége, selon des lois qu'il ne peut pénétrer. Oswald et Corinne se
promirent de monter sur le Vésuve, et ce qu'il pouvait y avoir de
périlleux dans cette entreprise répandait un charme de plus sur un
projet qu'ils devaient exécuter ensemble.