Oswald était fier d'emmener sa conquête; lui, qui se sentait presque
toujours troublé dans ses jouissances par les réflexions et les regrets,
n'éprouvait plus cette fois la peine de l'incertitude. Ce n'était pas
qu'il fût décidé, mais il ne s'occupait pas de l'être, et il se laissait
aller aux événements, espérant bien être entraîné par eux à ce qu'il
souhaitait. Ils traversèrent la campagne d'Albano, lieu où l'on montre
encore ce qu'on croit être le tombeau des Horaces et des Curiaces. Ils
passèrent près du lac de Nemi et des bois sacrés qui l'entourent. On dit
qu'Hippolyte fut ressuscité par Diane dans ces lieux; elle ne permettait
pas aux chevaux d'en approcher, et perpétuait, par cette défense, le
souvenir du malheur de son jeune favori. C'est ainsi qu'en Italie,
presque à chaque pas, la poésie et l'histoire viennent se retracer à
l'esprit, et les sites charmants qui les rappellent adoucissent tout ce
qu'il y a de mélancolique dans le passé, et semblent lui conserver une
jeunesse éternelle.
Oswald et Corinne traversèrent ensuite les marais Pontins, campagne
fertile et pestilentielle tout à la fois, où l'on ne voit pas une seule
habitation, quoique la nature y semble féconde. Quelques hommes malades
attellent vos chevaux, et vous recommandent de ne pas vous endormir en
passant les marais, car le sommeil est là le véritable avant-coureur de
la mort. Des buffles, d'une physionomie tout à la fois basse et féroce,
traînent la charrue que d'imprudents cultivateurs conduisent encore
quelquefois sur cette terre fatale, et le plus brillant soleil éclaire
ce triste spectacle. Les lieux marécageux et malsains, dans le Nord,
sont annoncés par leur effrayant aspect; mais, dans les contrées les
plus funestes du Midi, la nature conserve une sérénité dont la douceur
trompeuse fait illusion aux voyageurs. S'il est vrai qu'il soit
très-dangereux de s'endormir en traversant les marais Pontins,
l'invincible penchant au sommeil qu'ils inspirent dans la chaleur est
encore une des impressions perfides que ce lieu fait éprouver. Lord
Nelvil veillait constamment sur Corinne: quelquefois elle penchait sa
tête sur Thérésine, qui les accompagnait; quelquefois elle fermait les
yeux, vaincue par la langueur de l'air. Oswald se hâtait de la réveiller
avec une inexprimable terreur; et, bien qu'il fût silencieux
naturellement, il était inépuisable en sujets de conversation, toujours
soutenus, toujours nouveaux, pour l'empêcher de succomber un moment à ce
fatal sommeil. Ah! ne faut-il pas pardonner au coeur des femmes les
regrets déchirants qui s'attachent à ces jours où elles étaient aimées,
où leur existence était si nécessaire à l'existence d'un autre, lorsqu'à
tous les instants elles se sentaient soutenues et protégées? Quel
isolement doit succéder à ces temps de délices! et qu'elles sont
heureuses celles que le lien sacré du mariage a conduites doucement de
l'amour à l'amitié, sans qu'un moment cruel ait déchiré leur vie!
Oswald et Corinne, après le passage inquiétant des marais Pontins,
arrivèrent enfin à Terracine, sur le bord de la mer, aux confins du
royaume de Naples. C'est là que commence véritablement le Midi; c'est là
qu'il accueille les voyageurs avec toute sa magnificence. Cette terre de
Naples, cette _campagne heureuse_, est comme séparée du reste de
l'Europe, et par la mer qui l'entoure, et par cette contrée dangereuse
qu'il faut traverser pour y arriver. On dirait que la nature s'est
réservé le secret de ce séjour de délices, et qu'elle a voulu que les
abords en fussent périlleux. Rome n'est point encore le Midi: on en
pressent les douceurs, mais son enchantement ne commence véritablement
que sur le territoire de Naples. Non loin de Terracine est le
promontoire choisi par les poëtes comme la demeure de Circé; et derrière
Terracine s'élève le mont Anxur, où Théodoric, roi des Goths, avait
placé l'un des châteaux forts dont les guerriers du Nord couvrirent la
terre. Il y a très-peu de traces de l'invasion des barbares en Italie;
ou du moins là où ces traces consistent en destructions, elles se
confondent avec l'effet du temps. Les nations septentrionales n'ont
point donné à l'Italie cet aspect guerrier que l'Allemagne a conservé.
Il semble que la molle terre de l'Ausonie n'ait pu garder les
fortifications et les citadelles dont les pays du Nord sont hérissés.
Rarement un édifice gothique, un château féodal s'y rencontre encore; et
les souvenirs des antiques Romains règnent seuls à travers les siècles,
malgré les peuples qui les ont vaincus.
Toute la montagne qui domine Terracine est couverte d'orangers et de
citronniers qui embaument l'air d'une manière délicieuse. Rien ne
ressemble, dans nos climats, au parfum méridional des citronniers en
pleine terre; il produit sur l'imagination presque le même effet qu'une
musique mélodieuse; il donne une disposition poétique, excite le talent,
et l'enivre de la nature. Les aloès, les cactus à larges feuilles, que
vous rencontrez à chaque pas, ont une physionomie particulière qui
rappelle ce que l'on sait des redoutables productions de l'Afrique. Ces
plantes causent une sorte d'effroi: elles ont l'air d'appartenir à une
nature violente et dominatrice. Tout l'aspect du pays est étranger: on
se sent dans un autre monde, dans un monde qu'on n'a connu que par les
descriptions des poëtes de l'antiquité, qui ont tout à la fois dans
leurs peintures tant d'imagination et d'exactitude. En entrant à
Terracine, les enfants jetèrent dans la voiture de Corinne une immense
quantité de fleurs qu'ils cueillaient au bord du chemin, qu'ils allaient
chercher sur la montagne, et qu'ils répandaient au hasard, tant ils se
confiaient dans la prodigalité de la nature! Les chariots qui
rapportaient la moisson des champs étaient ornés tous les jours avec des
guirlandes de roses, et quelquefois les enfants entouraient leurs coupes
de fleurs: car l'imagination du peuple même devient poétique sous un
beau ciel. On voyait, on entendait, à côté de ces riants tableaux, la
mer dont les vagues se brisaient avec fureur. Ce n'était point l'orage
qui l'agitait, mais les rochers, obstacle habituel qui s'opposait à ses
flots, et dont sa grandeur était irritée.
_E non udite ancor come risuona
Il roco ed alto fremito marino?_
_Et n'entendez-vous pas encore comme retentit le frémissement rauque et
profond de la mer?_ Ce mouvement sans but, cette force sans objet, qui
se renouvelle pendant l'éternité, sans que nous puissions connaître ni
sa cause ni sa fin, nous attire sur le rivage, où ce grand spectacle
s'offre à nos regards; et l'on éprouve comme un besoin mêlé de terreur
de s'approcher des vagues, et d'étourdir sa pensée par leur tumulte.
Vers le soir tout se calma. Corinne et lord Nelvil se promenèrent
lentement et avec délices dans la campagne. Chaque pas, en pressant les
fleurs, faisait sortir des parfums de leur sein. Les rossignols venaient
se reposer plus volontiers sur les arbustes qui portaient les roses.
Ainsi les chants les plus purs se réunissaient aux odeurs les plus
suaves; tous les charmes de la nature s'attiraient mutuellement: mais ce
qui est surtout ravissant et inexprimable, c'est la douceur de l'air
qu'on respire. Quand on contemple un beau site dans le Nord, le climat,
qui se fait sentir, trouble toujours un peu le plaisir qu'on pourrait
goûter. C'est comme un son faux dans un concert, que ces petites
sensations de froid et d'humidité qui détournent plus ou moins votre
attention de ce que vous voyez; mais, en approchant de Naples, vous
éprouvez un bien-être si parfait, une si grande amitié de la nature pour
vous, que rien n'altère les sensations agréables qu'elle vous cause.
Tous les rapports de l'homme, dans nos climats, sont avec la société. La
nature, dans les pays chauds, met en relation avec les objets
extérieurs, et les sentiments s'y répandent doucement au dehors. Ce
n'est pas que le Midi n'ait aussi sa mélancolie; dans quels lieux la
destinée de l'homme ne produit-elle pas cette impression! Mais il n'y a
dans cette mélancolie ni mécontentement, ni anxiété, ni regret.
Ailleurs, c'est la vie qui, telle qu'elle est, ne suffit pas aux
facultés de l'âme; ici, ce sont les facultés de l'âme qui ne suffisent
pas à la vie, et la surabondance des sensations inspire une rêveuse
indolence, dont on se rend à peine compte en l'éprouvant.
Pendant la nuit, des mouches luisantes se montraient dans les airs; on
eût dit que la montagne étincelait, et que la terre brûlante laissait
échapper quelques-unes de ses flammes. Ces mouches volaient à travers
les arbres, se reposaient quelquefois sur les feuilles, et le vent
balançait ces petites étoiles, et variait de mille manières leurs
lumières incertaines. Le sable aussi contenait un grand nombre de
petites pierres ferrugineuses qui brillaient de toutes parts; c'était la
terre de feu, conservant encore dans son sein les traces du soleil dont
les rayons venaient de l'échauffer. Il y a tout à la fois dans cette
nature une vie et un repos qui satisfont en entier les voeux divers de
l'existence. Corinne se livrait au charme de cette soirée, s'en
pénétrait avec joie; Oswald ne pouvait cacher son émotion. Plusieurs
fois il serra Corinne contre son coeur, plusieurs fois il s'éloigna,
puis revint, puis s'éloigna de nouveau, pour respecter celle qui devait
être la compagne de sa vie. Corinne ne pensait point aux dangers qui
auraient pu l'alarmer; car telle était son estime pour Oswald, que, s'il
lui avait demandé le don entier de son être, elle n'eût pas douté que
cette prière ne fût le serment solennel de l'épouser; mais elle était
bien aise qu'il triomphât de lui-même, et l'honorât par ce sacrifice; et
il y avait dans son âme cette plénitude de bonheur et d'amour qui ne
permet pas de former un désir de plus. Oswald était bien loin de ce
calme: il se sentait embrasé par les charmes de Corinne. Une fois il
embrassa ses genoux avec violence, et semblait avoir perdu tout empire
sur sa passion; mais Corinne le regarda avec tant de douceur et de
crainte, elle semblait tellement reconnaître son pouvoir, en lui
demandant de n'en pas abuser, que cette humble défense lui inspira plus
de respect que toute autre.
Ils aperçurent alors dans la mer le reflet d'un flambeau qu'une main
inconnue portait sur le rivage, en se rendant secrètement dans la maison
voisine. «Il va voir celle qu'il aime, dit Oswald.--Oui, répondit
Corinne.--Et pour moi, reprit Oswald, le bonheur de ce jour va finir.»
Les regards de Corinne, élevés vers le ciel en cet instant, se
remplirent de larmes. Oswald craignit de l'avoir offensée, et se
prosterna devant elle pour obtenir le pardon de l'amour qui
l'entraînait. «Non, lui dit Corinne, en lui tendant la main et
l'invitant à s'en retourner ensemble; non, Oswald, j'en suis assurée,
vous respecterez celle qui vous aime. Vous le savez, une simple prière
de vous serait toute-puissante; c'est donc vous qui répondez de moi;
c'est vous qui me refuseriez à jamais pour votre épouse si vous me
rendiez indigne de l'être.--Eh bien, répondit Oswald, puisque vous
croyez à ce cruel empire de votre volonté sur mon coeur, d'où vient,
Corinne, d'où vient donc votre tristesse?--Hélas! reprit-elle, je me
disais que ces moments que je passe avec vous à présent étaient les plus
heureux de ma vie: et comme je tournais mes regards vers le ciel pour
l'en remercier, je ne sais par quel hasard une superstition de mon
enfance s'est ranimée dans mon coeur. La lune, que je contemplais, s'est
couverte d'un nuage, et l'aspect de ce nuage était funeste. J'ai
toujours trouvé que le ciel avait une expression, tantôt paternelle,
tantôt irritée; et je vous le dis, Oswald, ce soir il condamnait notre
amour.--Chère amie, répondit lord Nelvil, les seuls augures de la vie de
l'homme, ce sont ses actions, bonnes ou mauvaises; et n'ai-je pas, ce
soir même, immolé mes plus ardents désirs à un sentiment de vertu?--Eh
bien, tant mieux si vous n'êtes pas compris dans ce présage, reprit
Corinne; en effet, il se peut que ce ciel orageux n'ait menacé que moi.»