Le jour de Pâques s'était passé, et Corinne ne parlait point d'accomplir
sa promesse, en confiant son histoire à lord Nelvil. Blessé de ce
silence, il dit un jour devant elle qu'on vantait beaucoup les beautés
de Naples, et qu'il avait envie d'y aller. Corinne, pénétrant à
l'instant ce qui se passait dans son âme, lui proposa de faire le voyage
avec lui. Elle se flattait de reculer les aveux qu'il exigeait d'elle,
en lui donnant cette preuve d'amour qui devait le satisfaire. Et
d'ailleurs elle pensait que s'il l'emmenait, c'était sans doute parce
qu'il avait dessein de lui consacrer sa vie. Elle attendait donc avec
anxiété ce qu'il dirait, et ses regards, presque suppliants, lui
demandaient une réponse favorable. Oswald ne put y résister; il avait
d'abord été surpris de cette offre, et de la simplicité avec laquelle
Corinne la faisait; il hésita quelque temps à l'accepter; mais en voyant
le trouble de son amie, l'agitation de son sein, ses yeux remplis de
larmes, il consentit à partir avec elle, sans se rendre compte à
lui-même de l'importance d'une telle résolution. Corinne fut au comble
de la joie, car son coeur se fia tout à fait, dans ce moment, au
sentiment d'Oswald.
Le jour fut pris, et la douce perspective de voyager ensemble fit
disparaître toute autre idée. Ils s'amusèrent à ordonner les détails de
ce voyage, et il n'y avait pas un de ces détails qui ne fût une source
de plaisir. Heureuse disposition de l'âme, où tous les arrangements de
la vie ont un charme particulier en se rattachant à quelque espérance du
coeur! Il ne vient que trop tôt, le moment où l'existence fatigue dans
chacune de ses heures comme dans son ensemble, où chaque matin exige un
travail pour supporter le réveil et conduire le jour jusqu'au soir.
Au moment où lord Nelvil sortait de chez Corinne, afin de tout préparer
pour leur départ, le comte d'Erfeuil y arriva, et apprit d'elle le
projet qu'ils venaient d'arrêter ensemble. «Y pensez-vous? lui dit-il;
quoi! vous mettre en route avec lord Nelvil sans qu'il soit votre époux,
sans qu'il vous ait promis de l'être! et que deviendrez-vous s'il vous
abandonne?--Ce que je deviendrais, répondit Corinne, dans toutes les
situations de la vie, s'il cessait de m'aimer: la plus malheureuse
personne du monde.--Oui; mais si vous n'avez rien fait qui vous
compromette, vous resterez, vous, tout entière.--Moi tout entière,
s'écria Corinne, quand le plus profond sentiment de ma vie serait
flétri! quand mon coeur serait brisé!--Le public ne le saurait pas, et
vous pourriez, en dissimulant, ne rien perdre dans l'opinion.--Et
pourquoi ménager cette opinion, répondit Corinne, si ce n'est pour avoir
un charme de plus aux yeux de ce qu'on aime?--On cesse d'aimer, reprit
le comte d'Erfeuil, mais l'on ne cesse pas de vivre au milieu de la
société, et d'avoir besoin d'elle.--Ah! si je pouvais penser, répondit
Corinne, qu'il arrivera, le jour où l'affection d'Oswald ne serait pas
tout pour moi dans ce monde; si je pouvais le penser, j'aurais déjà
cessé de l'aimer. Qu'est-ce donc que l'amour quand il prévoit, quand il
calcule le moment où il n'existera plus? S'il y a quelque chose de
religieux dans ce sentiment, c'est parce qu'il fait disparaître tous les
autres intérêts, et se complaît, comme la dévotion, dans le sacrifice
entier de soi-même.
--Que me dites-vous là? reprit le comte d'Erfeuil; une personne d'esprit
comme vous peut-elle se remplir la tête de pareilles folies! C'est notre
avantage, à nous autres hommes, que les femmes pensent comme vous: nous
avons alors bien plus d'ascendant sur elles; mais il ne faut pas que
votre supériorité soit perdue, il faut qu'elle vous serve à quelque
chose.--Me servir! dit Corinne; ah! je lui dois beaucoup, si elle me
fait mieux sentir tout ce qu'il y a de touchant et de généreux dans le
caractère de lord Nelvil.
--Lord Nelvil est un homme tout comme un autre, reprit le comte
d'Erfeuil; il retournera dans son pays, suivra sa carrière, il sera
raisonnable enfin; et vous exposez imprudemment votre réputation en
allant à Naples avec lui.--J'ignore les intentions de lord Nelvil, dit
Corinne, et peut-être aurais-je mieux fait d'y réfléchir avant de
l'aimer; mais, à présent, qu'importe un sacrifice de plus! ma vie ne
dépend-elle pas toujours de son sentiment pour moi? Je trouve, au
contraire, quelque douceur à ne me laisser aucune ressource: il n'en est
jamais quand le coeur est blessé; néanmoins le monde peut quelquefois
croire qu'il vous en reste, et j'aime à penser que, même sous ce
rapport, mon malheur serait complet si lord Nelvil se séparait de
moi.--Et sait-il à quel point vous vous compromettez pour lui? continua
le comte d'Erfeuil.--J'ai pris grand soin de le lui dissimuler, répondit
Corinne; et, comme il ne connaît pas bien les usages de ce pays, j'ai pu
lui exagérer un peu la facilité qu'ils donnent. Je vous demande votre
parole de ne pas lui dire un mot à cet égard; je veux qu'il soit libre,
et toujours libre dans ses relations avec moi: il ne peut faire mon
bonheur par aucun genre de sacrifice. Le sentiment qui me rend heureuse
est la fleur de la vie, et ni la bonté ni la délicatesse ne pourraient
la ranimer si elle venait à se flétrir. Je vous en conjure donc, mon
cher comte, ne vous mêlez pas de ma destinée; rien de ce que vous savez
sur les affections du coeur ne peut me convenir. Ce que vous dites est
sage, bien raisonné, fort applicable aux situations comme aux personnes
ordinaires; mais vous me feriez très-innocemment un mal affreux, en
voulant juger mon caractère d'après ces grandes divisions communes, pour
lesquelles il y a des maximes toutes faites. Je souffre, je jouis, je
sens à ma manière; et ce serait moi seule qu'il faudrait observer, si
l'on voulait influer sur mon bonheur.»
L'amour-propre du comte d'Erfeuil était un peu blessé de l'inutilité de
ses conseils, et de la grande marque d'amour que Corinne donnait à lord
Nelvil; il savait bien qu'il n'était pas aimé d'elle; il savait
également qu'Oswald l'était; mais il lui était désagréable que tout cela
fût constaté si publiquement. Il y a toujours dans le succès d'un homme
auprès d'une femme quelque chose qui déplaît, même aux meilleurs amis de
cet homme. «Je vois que je n'y peux rien, dit le comte d'Erfeuil; mais
quand vous serez bien malheureuse, vous vous souviendrez de moi: en
attendant, je vais quitter Rome; puisque ni vous ni lord Nelvil n'y
serez plus, je m'y ennuierais trop en votre absence; je vous reverrai
sûrement l'un et l'autre en Écosse ou en Italie, car j'ai pris goût aux
voyages, en attendant mieux. Pardonnez-moi mes conseils, charmante
Corinne, et croyez toujours à mon dévouement.» Corinne le remercia, et
se sépara de lui avec un sentiment de regret. Elle l'avait connu en même
temps qu'Oswald, et ce souvenir formait entre elle et lui des liens
qu'elle n'aimait pas à voir brisés. Elle se conduisit comme elle l'avait
annoncé au comte d'Erfeuil. Quelques inquiétudes troublèrent un moment
la joie avec laquelle lord Nelvil avait accepté le projet du voyage: il
craignait que le départ pour Naples ne pût faire tort à Corinne, et
voulait obtenir d'elle son secret avant ce départ, pour savoir avec
certitude s'ils n'étaient point séparés par quelque obstacle invincible:
mais elle lui déclara qu'elle ne s'expliquerait qu'à Naples, et lui fit
doucement illusion sur ce qu'on pourrait dire du parti qu'elle prenait.
Oswald se prêtait à cette illusion: l'amour, dans un caractère incertain
et faible, trompe à demi, la raison éclaire à demi, et c'est l'émotion
présente qui décide laquelle des deux moitiés sera le tout. L'esprit de
lord Nelvil était singulièrement étendu et pénétrant, mais il ne se
jugeait bien lui-même que dans le passé. Sa situation actuelle ne
s'offrait jamais à lui que confusément. Susceptible tout à la fois
d'entraînement et de remords, de passions et de timidité, ces contrastes
ne lui permettaient de se connaître que quand l'événement avait décidé
du combat qui se passait en lui.
Lorsque les amis de Corinne, et particulièrement le prince Castel-Forte,
furent instruits de son projet, ils en éprouvèrent un grand chagrin. Le
prince Castel-Forte surtout en ressentit une telle peine, qu'il résolut
d'aller la rejoindre dans peu de temps. Il n'y avait pas, assurément, de
vanité à se mettre ainsi à la suite d'un amant préféré; mais ce qu'il ne
pouvait supporter, c'était le vide affreux de l'absence de son amie; il
n'avait pas un ami qu'il ne rencontrât chez Corinne, et jamais il
n'allait dans une autre maison que la sienne.
La société qui se rassemblait autour d'elle devait se disperser quand
elle n'y serait plus; il deviendrait impossible d'en réunir les débris.
Le prince Castel-Forte avait peu l'habitude de vivre dans sa famille;
bien que fort spirituel, l'étude le fatiguait: le jour entier eût donc
été pour lui d'un poids insupportable, s'il n'était pas venu le soir et
le matin chez Corinne; elle partait, il ne savait plus que devenir, il
se promit en secret de se rapprocher d'elle comme un ami sans exigence,
mais qui est toujours là pour nous consoler dans le malheur; et cet ami
doit être bien sûr que son moment arrivera.
Corinne éprouvait un sentiment de mélancolie en rompant ainsi toutes ses
habitudes; elle s'était fait depuis quelques années dans Rome une
manière d'être qui lui plaisait; elle était le centre de tout ce qu'il y
avait d'artistes célèbres et d'hommes éclairés; une indépendance
parfaite d'idées et d'habitudes donnait beaucoup de charmes à son
existence; qu'allait-elle maintenant devenir? Si elle était destinée au
bonheur d'avoir Oswald pour époux, c'était en Angleterre qu'il devait la
conduire; et de quelle manière y serait-elle jugée? comment elle-même
saurait-elle s'astreindre à ce genre de vie si différent de celui
qu'elle venait de mener depuis six ans? Mais ces réflexions ne faisaient
que traverser son esprit, et toujours son sentiment pour Oswald en
effaçait les légères traces. Elle le voyait, elle l'entendait, et ne
comptait les heures que par son absence ou sa présence. Qui sait
disputer avec le bonheur? qui ne le reçoit pas quand il vient? Corinne
surtout avait peu de prévoyance; la crainte ni l'espérance n'étaient pas
faites pour elle; sa foi dans l'avenir était confuse, et son imagination
lui faisait en ce genre peu de bien et peu de mal.
Le matin de son départ, le prince Castel-Forte entra chez elle, et, les
larmes aux yeux, il lui dit: «Ne reviendrez-vous plus à Rome?--O mon
Dieu, oui, répondit-elle, dans un mois nous y serons.--Mais si vous
épousez lord Nelvil, il faudra quitter l'Italie.--Quitter l'Italie!» dit
Corinne; et elle soupira. «Ce pays, continua le prince Castel-Forte, où
l'on parle votre langue, où l'on vous entend si bien, où vous êtes si
vivement admirée! Et vos amis, Corinne, et vos amis! Où serez-vous aimée
comme ici? où trouverez-vous l'imagination et les beaux-arts qui vous
plaisent? Est-ce donc un seul sentiment qui fait la vie? N'est-ce pas la
langue, les coutumes, les moeurs, dont se compose l'amour de la patrie,
cet amour qui donne le mal du pays, terrible douleur des exilés!--Ah!
que me dites-vous! s'écria Corinne; ne l'ai-je pas éprouvée! N'est-ce
pas cette douleur qui a décidé de mon sort!» Elle regarda tristement sa
chambre et les statues qui la décoraient, puis le Tibre qui coulait sous
ses fenêtres, et le ciel dont la beauté semblait l'inviter à rester.
Mais, dans ce moment, Oswald passait à cheval sur le pont Saint-Ange, il
venait avec la rapidité de l'éclair. «Le voilà!» s'écria Corinne. A
peine avait-elle dit ces mots, que déjà il était arrivé; elle courut
au-devant de lui; tous les deux, impatients de partir, se hâtèrent de
monter en voiture. Corinne dit cependant un aimable adieu au prince
Castel-Forte; mais ses paroles obligeantes se perdirent dans les airs,
au milieu des cris des postillons, des hennissements des chevaux, et de
tout ce bruit de départ, quelquefois triste, quelquefois enivrant, selon
la crainte ou l'espoir qu'inspirent les nouvelles chances de la
destinée.