«La différence de nos religions, mon cher Oswald, continua Corinne, est
cause du blâme secret que vous ne pouvez vous empêcher de me laisser
voir. La vôtre est sévère et sérieuse, la nôtre est vive et tendre. On
croit généralement que le catholicisme est plus rigoureux que le
protestantisme, et cela peut être vrai dans les pays où la lutte a
existé entre les deux religions; mais en Italie nous n'avons point eu de
dissensions religieuses, et en Angleterre vous en avez beaucoup éprouvé;
il est résulté de cette différence que le catholicisme a pris, en
Italie, un caractère de douceur et d'indulgence, et que, pour détruire
le catholicisme en Angleterre, la réformation s'est armée de la plus
grande sévérité dans les principes et dans la morale. Notre religion,
comme celle des anciens, anime les arts, inspire les poëtes, fait
partie, pour ainsi dire, de toutes les jouissances de notre vie; tandis
que la vôtre, s'établissant dans un pays où la raison dominait plus
encore que l'imagination, a pris un caractère d'austérité morale dont
elle ne s'écartera jamais. La nôtre parle au nom de l'amour, la vôtre au
nom du devoir. Nos principes sont libéraux, nos dogmes sont absolus; et
néanmoins, dans l'application, notre despotisme orthodoxe transige avec
les circonstances particulières; et votre liberté religieuse fait
respecter ses lois, sans aucune exception. Il est vrai que notre
catholicisme impose à ceux qui sont entrés dans l'état monastique des
pénitences très-dures: cet état, choisi librement, est un rapport
mystérieux entre l'homme et la Divinité; mais la religion des séculiers,
en Italie, est une source habituelle d'émotions touchantes. L'amour,
l'espérance et la foi sont les vertus principales de cette religion, et
toutes ces vertus annoncent et donnent le bonheur. Loin donc que nos
prêtres nous interdisent en aucun temps le pur sentiment de la joie, ils
nous disent que ce sentiment exprime notre reconnaissance envers les
dons du Créateur. Ce qu'ils exigent de nous, c'est l'observation des
pratiques qui prouvent notre respect pour notre culte et notre désir de
plaire à Dieu; c'est la charité pour les malheureux et la repentance
dans nos faiblesses. Mais ils ne se refusent point à nous absoudre quand
nous le leur demandons avec zèle; et les attachements du coeur inspirent
ici plus qu'ailleurs une indulgente pitié. Jésus-Christ n'a-t-il pas dit
de la Madeleine: _Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'elle a
beaucoup aimé?_ Ces mots ont été prononcés sous un ciel aussi beau que
le nôtre; ce même ciel implore pour nous la miséricorde de la Divinité.
--Corinne, répondit lord Nelvil, comment combattre des paroles si
douces, et dont mon coeur a tant de besoin! Mais je le ferai cependant,
parce que ce n'est pas pour un jour que j'aime Corinne, et que j'espère
avec elle un long avenir de bonheur et de vertu. La religion la plus
pure est celle qui fait du sacrifice de nos passions, et de
l'accomplissement de nos devoirs, un hommage continuel à l'Être suprême.
La moralité de l'homme est son culte envers Dieu: c'est dégrader l'idée
que nous avons du Créateur que de lui supposer, dans ses rapports avec
la créature, une volonté qui ne soit pas relative à son perfectionnement
intellectuel. La paternité, cette noble image d'un maître souverainement
bon, ne demande rien aux enfants que pour les rendre meilleurs ou plus
heureux; comment donc s'imaginer que Dieu exigerait de l'homme ce qui
n'aurait pas l'homme même pour objet! Aussi voyez quelle confusion il
résulte, dans la tête de votre peuple, de l'habitude où il est
d'attacher plus d'importance aux pratiques religieuses qu'aux devoirs de
la morale: c'est après la semaine sainte, vous le savez, que se commet à
Rome le plus grand nombre de meurtres. Le peuple se croit, pour ainsi
dire, en fonds par le carême, et dépense en assassinats les trésors de
sa pénitence. On a vu des criminels qui, tout dégouttants encore de
meurtre, se faisaient scrupule de manger de la viande le vendredi; et
les esprits grossiers, à qui l'on a persuadé que le plus grand des
crimes consiste à désobéir aux pratiques ordonnées par l'Église,
épuisent leur conscience sur ce sujet, et considèrent la Divinité comme
les gouvernements du monde, qui font plus de cas de la soumission à leur
pouvoir que de toute autre vertu: ce sont des rapports de courtisan mis
à la place du respect qu'inspire le Créateur, comme la source et la
récompense d'une vie scrupuleuse et délicate. Le catholicisme italien,
tout en démonstrations extérieures, dispense l'âme de la méditation et
du recueillement. Quand le spectacle est fini, l'émotion cesse, le
devoir est rempli; et l'on n'est pas, comme chez nous, longtemps absorbé
dans les pensées et les sentiments que fait naître l'examen rigoureux de
sa conduite et de son coeur.
--Vous êtes sévère, mon cher Oswald, reprit Corinne, ce n'est pas la
première fois que je l'ai remarqué. Si la religion consistait seulement
dans la stricte observation de la morale, qu'aurait-elle de plus que la
philosophie et la raison? et quel sentiment de piété se développerait en
nous, si notre principal but était d'étouffer les sentiments du coeur?
Les stoïciens en savaient presque autant que nous sur les devoirs et
l'austérité de la conduite; mais ce qui n'est dû qu'au christianisme,
c'est l'enthousiasme religieux qui s'unit à toutes les affections de
l'âme; c'est la puissance d'aimer et de plaindre; c'est le culte de
sentiment et d'indulgence qui favorise si bien l'essor de l'âme vers le
ciel! Que signifie la parabole de l'Enfant prodigue, si ce n'est
l'amour, l'amour sincère, préféré même à l'accomplissement le plus exact
de tous les devoirs? Il avait quitté, cet enfant, la maison paternelle,
et son frère y était resté; il s'était plongé dans tous les plaisirs du
monde, et son frère ne s'était pas écarté un seul instant de la
régularité de la vie domestique; mais il revint, mais il pleura, mais il
aima, et son père fit une fête pour son retour. Ah! sans doute que, dans
les mystères de notre nature, aimer, encore aimer, est ce qui nous est
resté de notre héritage céleste. Nos vertus mêmes sont souvent trop
compliquées avec la vie pour que nous puissions toujours comprendre ce
qui est bien, ce qui est mieux, et quel est le sentiment secret qui nous
dirige et nous égare. Je demande à mon Dieu de m'apprendre à l'adorer,
et je sens l'effet de mes prières par les larmes que je répands. Mais,
pour se soutenir dans cette disposition, les pratiques religieuses sont
plus nécessaires que vous ne pensez; c'est une relation constante avec
la Divinité; ce sont des actions journalières sans rapport avec aucun
des intérêts de la vie, et seulement dirigées vers le monde invisible.
Les objets extérieurs aussi sont d'un grand secours pour la piété; l'âme
retombe sur elle-même, si les beaux-arts, les grands monuments, les
chants harmonieux, ne viennent pas ranimer ce génie poétique, qui est
aussi le génie religieux.
«L'homme le plus vulgaire, lorsqu'il prie, lorsqu'il souffre, et qu'il
espère dans le ciel, cet homme, dans ce moment, a quelque chose en lui
qui s'exprimerait comme Milton, comme Homère, ou comme le Tasse, si
l'éducation lui avait appris à revêtir de paroles ses pensées. Il n'y a
que deux classes d'hommes distinctes sur la terre: celle qui sent
l'enthousiasme, et celle qui le méprise; toutes les autres différences
sont le travail de la société. Celui-là n'a pas de mots pour ses
sentiments; celui-ci sait ce qu'il faut dire pour cacher le vide de son
coeur. Mais la source qui jaillit du rocher même à la voix du ciel,
cette source est le vrai talent, la vraie religion, le véritable amour.
«La pompe de notre culte, ces tableaux, où les saints à genoux expriment
dans leurs regards une prière continuelle; ces statues, placées sur les
tombeaux comme pour se réveiller un jour avec les morts; ces églises et
leurs voûtes immenses, ont un rapport intime avec les idées religieuses.
J'aime cet hommage éclatant rendu par les hommes à ce qui ne leur promet
ni la fortune ni la puissance, à ce qui ne les punit ou ne les
récompense que par un sentiment du coeur; je me sens alors plus fière de
mon être; je reconnais dans l'homme quelque chose de désintéressé; et,
dût-on multiplier trop les magnificences religieuses, j'aime cette
prodigalité des richesses terrestres pour une autre vie, du temps pour
l'éternité: assez de choses se font pour demain, assez de soins se
prennent pour l'économie des affaires humaines. Oh! que j'aime
l'inutile! l'inutile, si l'existence n'est qu'un travail pénible pour un
misérable gain! Mais si nous sommes sur cette terre en marche vers le
ciel, qu'y a-t-il de mieux à faire que d'élever assez notre âme pour
qu'elle sente l'infini, l'invisible et l'éternel, au milieu de toutes
les bornes qui l'entourent?
«Jésus-Christ laissait une femme faible, et peut-être repentante,
arroser ses pieds des parfums les plus précieux; il repoussa ceux qui
conseillaient de réserver ces parfums pour un usage plus profitable:
_Laissez-la faire_, disait-il, _car je suis pour peu de temps avec
vous._ Hélas! tout ce qu'il y a de bon, de sublime sur cette terre, est
pour peu de temps avec nous; l'âge, les infirmités, la mort tariront
bientôt cette goutte de rosée qui tombe du ciel et ne se repose que sur
des fleurs. Cher Oswald, laissez-nous donc tout confondre, amour,
religion, génie et le soleil, et les parfums, et la musique, et la
poésie; il n'y a d'athéisme que dans la froideur, l'égoïsme, la
bassesse. Jésus-Christ a dit: _Quand deux ou trois seront rassemblés en
mon nom, je serai au milieu d'eux._ Et qu'est-ce, ô mon Dieu! que d'être
rassemblé en votre nom, si ce n'est jouir des dons sublimes de notre
belle nature, et vous en faire hommage, et vous remercier de la vie, et
vous en remercier surtout quand un coeur aussi créé par vous répond tout
entier au nôtre!»
Une inspiration céleste animait dans cet instant la physionomie de
Corinne. Oswald put à peine s'empêcher de se jeter à genoux devant elle
au milieu du temple, et se tut pendant longtemps, pour se livrer au
plaisir de se rappeler ses paroles, et de les retrouver encore dans ses
regards. Enfin, cependant, il voulut répondre, il ne voulut point
abandonner la cause qui lui était chère. «Corinne, dit-il alors,
permettez encore quelques mots à votre ami. Son âme n'a point de
sécheresse; non, Corinne, elle n'en a point, croyez-le; et si j'aime
l'austérité dans les principes et dans les actions, c'est parce qu'elle
donne aux sentiments plus de profondeur et plus de durée. Si j'aime la
raison dans la religion, c'est-à-dire si je repousse les dogmes
contradictoires et les moyens humains de faire effet sur les hommes,
c'est parce que je vois la Divinité dans la raison comme dans
l'enthousiasme; et si je ne puis souffrir qu'on prive l'homme d'aucune
de ses facultés, c'est qu'il n'a pas trop de toutes pour reconnaître une
vérité que la réflexion lui révèle, aussi bien que l'instinct du coeur,
l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Que peut-on ajouter à ces
idées sublimes, à leur union avec la vertu? que peut-on y ajouter qui ne
soit au-dessous d'elles? L'enthousiasme poétique, qui vous donne tant de
charmes, n'est pas, j'ose le dire, la dévotion la plus salutaire.
Corinne, comment pourrait-on se préparer par cette disposition aux
sacrifices sans nombre qu'exige de nous le devoir? Il n'y avait de
révélation que par les élans de l'âme, quand la destinée humaine, future
et présente, ne s'offrait à l'esprit qu'à travers les nuages; mais pour
nous, à qui le christianisme l'a rendue claire et positive, le sentiment
peut être notre récompense, mais il ne doit pas être notre seul guide:
vous décrivez l'existence des bienheureux, et non pas celle des mortels.
La vie religieuse est un combat, et non pas un hymne. Si nous n'étions
pas condamnés à réprimer dans ce monde les mauvais penchants des autres
et de nous-mêmes, il n'y aurait, en effet, d'autre distinction à faire
qu'entre les âmes froides et les âmes exaltées. Mais l'homme est une
créature plus âpre et plus redoutable que votre coeur ne vous le peint;
et la raison dans la piété, et l'autorité dans le devoir, sont un frein
nécessaire à ses orgueilleux égarements.
«De quelque manière que vous considériez les pompes extérieures et les
pratiques multipliées de votre religion, croyez-moi, chère amie, la
contemplation de l'univers et de son auteur sera toujours le premier des
cultes, celui qui remplira l'imagination sans que l'examen y puisse
trouver rien de futile ni d'absurde. Les dogmes qui blessent ma raison
refroidissent aussi mon enthousiasme. Sans doute le monde, tel qu'il
est, est un mystère que nous ne pouvons ni nier ni comprendre; il serait
donc bien fou, celui qui se refuserait à croire tout ce qu'il ne peut
expliquer; mais ce qui est contradictoire est toujours de la création
des hommes. Le mystère, tel que Dieu nous l'a donné, est au-dessus des
lumières de l'esprit, mais non en opposition avec elles. Un philosophe
allemand a dit: _Je ne connais que deux belles choses dans l'univers: le
ciel étoilé sur nos têtes, et le sentiment du devoir dans nos coeurs._
En effet, toutes les merveilles de la création sont réunies dans ces
paroles.
«Loin qu'une religion simple et sévère dessèche le coeur, j'aurais pensé
avant de vous connaître, Corinne, qu'elle seule pouvait concentrer et
perpétuer les affections. J'ai vu la conduite la plus austère et la plus
pure développer dans un homme une inépuisable tendresse; j'ai l'ai vu
conserver jusque dans la vieillesse une virginité d'âme que les orages
des passions et les fautes qu'elles font commettre auraient
nécessairement flétrie. Sans doute le repentir est une belle chose, et
j'ai besoin plus que personne de croire à son efficacité; mais le
repentir qui se répète fatigue l'âme, ce sentiment ne régénère qu'une
fois. C'est la rédemption qui s'accomplit au fond de notre âme; et ce
grand sacrifice ne peut se renouveler. Quand la faiblesse humaine s'y
accoutume, elle perd la force d'aimer: car il faut de la force pour
aimer, du moins avec constance.
«Je ferai des objections du même genre à ce culte plein de splendeur
qui, selon vous, agit si vivement sur l'imagination; je crois
l'imagination modeste et retirée comme le coeur; les émotions qu'on lui
commande sont moins puissantes que celles qui naissent d'elle-même. J'ai
vu dans les Cévennes un ministre protestant qui prêchait, vers le soir,
dans le fond des montagnes. Il invoquait les tombeaux des Français
bannis et proscrits par leurs frères, et dont les cendres avaient été
rapportées dans ces lieux; il promettait à leurs amis qu'ils les
retrouveraient dans un meilleur monde; il disait qu'une vie vertueuse
nous assurait ce bonheur; il disait: _Faites du bien aux hommes, pour
que Dieu cicatrise dans votre coeur la blessure de la douleur._ Il
s'étonnait de l'inflexibilité, de la dureté que l'homme d'un jour montre
à l'homme d'un jour comme lui, et s'emparait de cette terrible pensée de
la mort, que les vivants ont conçue, mais qu'ils n'épuiseront jamais.
Enfin il n'annonçait rien qui ne fût touchant et vrai: c'étaient des
paroles parfaitement en harmonie avec la nature. Le torrent qu'on
entendait dans l'éloignement, la lumière scintillante des étoiles
semblaient exprimer la même pensée sous une autre forme. La magnificence
de la nature était là, cette magnificence, la seule qui donne des fêtes
sans offenser l'infortune; et toute cette imposante simplicité remuait
l'âme bien plus profondément que des cérémonies éclatantes.»
Le surlendemain de cet entretien, le jour de Pâques, Corinne et lord
Nelvil étaient ensemble sur la place de Saint-Pierre, au moment où le
pape s'avance sur le balcon le plus élevé de l'église, et demande au
ciel la bénédiction qu'il va répandre sur la terre; lorsqu'il prononce
ces mots: _urbi et orbi_ (à la ville et au monde), tout le peuple
rassemblé se jette à genoux; et Corinne et lord Nelvil sentirent, par
l'émotion qu'ils éprouvèrent en ce moment, que tous les cultes se
ressemblent. Le sentiment religieux unit intimement les hommes entre
eux, quand l'amour-propre et le fanatisme n'en font pas un objet de
jalousie et de haine. Prier ensemble, dans quelque langue, dans quelque
rite que ce soit, c'est la plus touchante fraternité d'espérance et de
sympathie que les hommes puissent contracter sur cette terre.