CHAPITRE III

On a souvent parlé des cérémonies de la semaine sainte à Rome. Tous les

étrangers viennent exprès pendant le carême pour jouir de ce spectacle;

et comme la musique de la chapelle Sixtine et l'illumination de

Saint-Pierre sont des beautés uniques dans leur genre, il est naturel

qu'elles attirent vivement la curiosité; mais l'attente n'est pas

également satisfaite par les cérémonies proprement dites. Le dîner des

douze apôtres, servi par le pape, leurs pieds lavés par lui, enfin les

diverses coutumes de ces temps solennels, rappellent toutes des idées

touchantes; mais mille circonstances inévitables nuisent souvent à

l'intérêt et à la dignité de ce spectacle. Tous ceux qui y contribuent

ne sont pas également recueillis, également occupés d'idées pieuses; ces

cérémonies, tant de fois répétées, sont devenues une sorte d'exercice

machinal pour la plupart de ceux qui s'en mêlent, et les jeunes prêtres

dépêchent le service des grandes fêtes avec une activité et une

dextérité peu imposantes. Ce vague, cet inconnu, ce mystérieux qui

convient tant à la religion, est tout à fait dissipé par l'espèce

d'attention qu'on ne peut s'empêcher de donner à la manière dont chacun

s'acquitte de ses fonctions. L'avidité des uns pour les mets qui leur

sont présentés, et l'indifférence des autres pour les génuflexions

qu'ils multiplient ou les prières qu'ils récitent, rendent souvent la

fête peu solennelle.

Les anciens costumes qui servent encore aujourd'hui d'habillement aux

ecclésiastiques s'accordent mal avec la coiffure moderne; l'évêque grec

avec sa longue barbe est celui dont le vêtement paraît le plus

respectable. Les vieux usages aussi, tels que celui de faire la

révérence comme les femmes, au lieu de saluer à la manière actuelle des

hommes, produisent une impression peu sérieuse. L'ensemble, enfin, n'est

pas en harmonie, et l'antique et le nouveau s'y mêlent sans qu'on prenne

aucun soin pour frapper l'imagination, et surtout pour éviter tout ce

qui peut la distraire. Un culte éclatant et majestueux dans les formes

extérieures est certainement très-propre à remplir l'âme des sentiments

les plus élevés; mais il faut prendre garde que les cérémonies ne

dégénèrent en un spectacle, où l'on joue son rôle l'un vis-à-vis de

l'autre, où l'on apprend ce qu'il faut faire, à quel moment il faut le

faire, quand on doit prier, finir de prier, se mettre à genoux, se

relever; la régularité des cérémonies d'une cour, introduite dans un

temple, gêne le libre élan du coeur, qui donne seul à l'homme

l'espérance de se rapprocher de la Divinité.

Ces observations sont assez généralement senties par les étrangers; mais

les Romains, pour la plupart, ne se lassent point de ces cérémonies, et

tous les ans ils y trouvent un nouveau plaisir. Un trait singulier du

caractère des Italiens, c'est que leur mobilité ne les porte point à

l'inconstance, et que leur vivacité ne leur rend point la variété

nécessaire. Ils sont, en toute chose, patients et persévérants; leur

imagination embellit ce qu'ils possèdent; elle occupe leur vie, au lieu

de la rendre inquiète; ils trouvent tout plus magnifique, plus imposant,

plus beau que cela ne l'est réellement; et tandis qu'ailleurs la vanité

consiste à se montrer blasé, celle des Italiens, ou plutôt la chaleur et

la vivacité qu'ils ont en eux-mêmes, leur fait trouver du plaisir dans

le sentiment de l'admiration.

Lord Nelvil s'attendait, d'après tout ce que les Romains lui avaient

dit, à recevoir beaucoup plus d'effet par les cérémonies de la semaine

sainte. Il regretta les nobles et simples fêtes du culte anglican. Il

revint chez lui avec une impression pénible; car rien n'est plus triste

que de n'être pas ému par ce qui devait nous émouvoir: on se croit l'âme

desséchée; on craint d'avoir perdu cette puissance d'enthousiasme, sans

laquelle la faculté de penser ne servirait plus qu'à dégoûter de la vie.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 71 / 167 题