Le désir de connaître et d'étudier la religion de l'Italie décida lord
Nelvil à chercher l'occasion d'entendre quelques-uns des prédicateurs
qui font retentir les églises de Rome pendant le carême. Il comptait les
jours qui devaient le réunir à Corinne; et tant que durait son absence,
il ne voulait rien voir qui pût appartenir aux beaux-arts, rien qui
reçût son charme de l'imagination. Il ne pouvait supporter l'émotion de
plaisir que donnent les chefs-d'oeuvre, quand il n'était pas avec
Corinne; il ne se pardonnait le bonheur que lorsqu'il venait d'elle; la
poésie, la peinture, la musique, tout ce qui embellit la vie par de
vagues espérances lui faisait mal partout ailleurs qu'à ses côtés.
C'est le soir, et avec les lumières presque éteintes, que les
prédicateurs, à Rome, se font entendre pendant la semaine sainte dans
les églises. Toutes les femmes alors sont vêtues de noir, en souvenir de
la mort de Jésus-Christ; et il y a quelque chose de bien touchant dans
ce deuil anniversaire, renouvelé tant de fois depuis tant de siècles.
C'est donc avec une émotion véritable que l'on arrive au milieu de ces
belles églises, où les tombeaux préparent si bien à la prière; mais le
prédicateur dissipe presque toujours cette émotion en peu d'instants.
Sa chaire est une assez longue tribune, qu'il parcourt d'un bout à
l'autre avec autant d'agitation que de régularité. Il ne manque jamais
de partir au commencement d'une phrase, et de revenir à la fin, comme le
balancier d'une pendule; et cependant il fait tant de gestes, il a l'air
si passionné, qu'on le croirait capable de tout oublier. Mais c'est, si
l'on peut s'exprimer ainsi, une fureur systématique, telle qu'on en voit
beaucoup en Italie, où la vivacité des mouvements extérieurs n'indique
souvent qu'une émotion superficielle. Un crucifix est suspendu à
l'extrémité de la chaire; le prédicateur le détache, le baise, le presse
sur son coeur, et puis le remet à sa place avec un très-grand
sang-froid, quand la période pathétique est achevée. Il y a aussi un
moyen de faire effet, dont les prédicateurs ordinaires se servent assez
souvent, c'est le bonnet carré qu'ils portent sur la tête; ils l'ôtent
et le remettent avec une rapidité inconcevable. L'un d'eux s'en prenait
à Voltaire, et surtout à Rousseau, de l'irréligion du siècle. Il jetait
son bonnet au milieu de la chaire, le chargeait de représenter
Jean-Jacques; et en cette qualité il le haranguait, et lui disait: _Eh
bien, philosophe genevois, qu'avez-vous à objecter à mes arguments?_ Il
se taisait alors quelques moments, comme pour attendre la réponse; et le
bonnet ne répondant rien, il le remettait sur sa tête, et terminait
l'entretien par ces mots: _A présent que vous êtes convaincu, n'en
parlons plus._
Ces scènes bizarres se renouvellent souvent parmi les prédicateurs à
Rome; car le véritable talent en ce genre y est très-rare. La religion
est respectée en Italie comme une loi toute-puissante; elle captive
l'imagination par les pratiques et les cérémonies; mais on s'y occupe
beaucoup moins en chaire de la morale que du dogme, et l'on n'y pénètre
point, par les idées religieuses, dans le fond du coeur humain.
L'éloquence de la chaire, ainsi que beaucoup d'autres branches de la
littérature, est donc absolument livrée aux idées communes qui ne
peignent rien, qui n'expriment rien. Une pensée nouvelle causerait
presque une sorte de rumeur dans ces esprits tellement ardents et
paresseux tout à la fois, qu'ils ont besoin de l'uniformité pour se
calmer, et qu'ils l'aiment parce qu'elle les repose. Il y a dans les
sermons une sorte d'étiquette pour les idées et les phrases. Les unes
viennent presque toujours à la suite des autres; et cet ordre serait
dérangé si l'orateur, parlant d'après lui-même, cherchait dans son âme
ce qu'il faut dire. La philosophie chrétienne, celle qui cherche
l'analogie de la religion avec la nature humaine, est aussi peu connue
des prédicateurs italiens que toute autre philosophie. Penser sur la
religion les scandaliserait presque autant que de penser contre, tant
ils sont accoutumés à la routine dans ce genre.
Le culte de la Vierge est particulièrement cher aux Italiens et à toutes
les nations du Midi; il semble s'allier de quelque manière à ce qu'il y
a de plus pur et de plus sensible dans l'affection pour les femmes. Mais
les mêmes formes de rhétorique exagérées se retrouvent encore dans tout
ce que les prédicateurs disent à ce sujet, et l'on ne conçoit pas
comment leurs gestes et leurs discours ne changent pas en plaisanteries
ce qu'il y a de plus sérieux. On ne rencontre presque jamais en Italie,
dans l'auguste fonction de la chaire, un accent vrai ni une parole
naturelle.
Oswald, lassé de la monotonie la plus fatigante de toutes, celle d'une
véhémence affectée, voulut aller au Colisée, pour entendre le capucin
qui devait y prêcher en plein air, au pied de l'un des autels qui
désignent, dans l'intérieur de l'enceinte, ce qu'on appelle _la Route de
la croix_. Quel plus beau sujet pour l'éloquence que l'aspect de ce
monument, que cette arène où les martyrs ont succédé aux gladiateurs!
Mais il ne faut rien espérer, à cet égard, du pauvre capucin; il ne
connaît de l'histoire des hommes que sa propre vie. Néanmoins, si l'on
parvient à ne pas écouter son mauvais sermon, on se sent ému par les
divers objets dont il est entouré. La plupart de ses auditeurs sont de
la confrérie des Camaldules; ils se revêtent, pendant les exercices
religieux, d'une espèce de robe grise qui couvre entièrement la tête et
tout le corps, et ne laisse que deux petites ouvertures pour les yeux:
c'est ainsi que les ombres pourraient être représentées. Ces hommes,
ainsi cachés sous leurs vêtements, se prosternent la face contre terre
et se frappent la poitrine. Quand le prédicateur se jette à genoux en
criant _miséricorde et pitié!_ le peuple qui l'environne se jette aussi
à genoux, et répète ce même cri, qui va se perdre sous les vieux
portiques du Colisée. Il est impossible de ne pas éprouver alors une
émotion profondément religieuse; cet appel de la douleur à la bonté, de
la terre au ciel, remue l'âme jusque dans son sanctuaire le plus intime.
Oswald tressaillit au moment où tous les assistants se mirent à genoux;
il resta debout, pour ne pas professer un culte qui n'était pas le sien;
mais il lui en coûtait de ne pas s'associer publiquement aux mortels,
quels qu'ils fussent, qui se prosternaient devant Dieu. Hélas! en effet,
est-il une invocation à la pitié céleste qui ne convienne pas également
à tous les hommes?
Le peuple avait été frappé de la belle figure de lord Nelvil et de ses
manières étrangères, mais ne fut pas scandalisé de ce qu'il ne se
mettait pas à genoux. Il n'y a point de peuple plus tolérant que les
Romains: ils sont accoutumés à ce qu'on ne vienne chez eux que pour voir
et pour observer; et, soit fierté, soit indolence, ils ne cherchent à
faire partager leurs opinions à personne. Ce qui est plus extraordinaire
encore, c'est que, pendant la semaine sainte surtout, il en est beaucoup
parmi eux qui s'infligent des pénitences corporelles; et, pendant qu'ils
se donnent des coups de discipline, la porte de l'église est ouverte, on
peut y entrer, cela leur est égal. C'est un peuple qui ne s'occupe pas
des autres; il ne fait rien pour être regardé, il ne s'abstient de rien
parce qu'on le regarde; il marche toujours à son but ou à son plaisir,
sans se douter qu'il y ait un sentiment qui s'appelle la vanité, pour
lequel il n'y a ni plaisir ni but, excepté le besoin d'être applaudi.