Tout fut arrangé en peu de jours, les rôles distribués, et la soirée
choisie pour la représentation, dans un palais que possédait une parente
du prince Castel-Forte, amie de Corinne. Oswald avait un mélange
d'inquiétude et de plaisir à l'approche de ce nouveau succès; il en
jouissait par avance, mais par avance aussi il était jaloux, non de tel
homme en particulier, mais du public, témoin des talents de celle qu'il
aimait; il eût voulu connaître seul ce qu'elle avait d'esprit et de
charmes; il eût voulu que Corinne, timide et réservée comme une
Anglaise, possédât cependant pour lui seul son éloquence et son génie.
Quelque distingué que soit un homme, peut-être ne jouit-il jamais sans
mélange de la supériorité d'une femme: s'il l'aime, son coeur s'en
inquiète; s'il ne l'aime pas, son amour-propre s'en offense. Oswald,
près de Corinne, était plus enivré qu'heureux, et l'admiration qu'elle
lui inspirait augmentait son amour, sans donner à ses projets plus de
stabilité. Il la voyait comme un phénomène admirable qui lui
apparaissait de nouveau chaque jour; mais le ravissement et l'étonnement
même qu'elle lui faisait éprouver semblaient éloigner l'espoir d'une vie
tranquille et paisible. Corinne cependant était la femme la plus douce
et la plus facile à vivre; on l'eût aimée pour ses qualités communes,
indépendamment de ses qualités brillantes: mais, encore une fois, elle
réunissait trop de talents, elle était trop remarquable en tout genre.
Lord Nelvil, de quelque avantage qu'il fût doué, ne croyait pas
l'égaler, et cette idée lui inspirait des craintes sur la durée de leur
affection mutuelle. En vain Corinne, à force d'amour, se faisait son
esclave; le maître, souvent inquiet de cette reine dans les fers, ne
jouissait point en paix de son empire.
Quelques heures avant la représentation, lord Nelvil conduisit Corinne
dans le palais de la princesse Castel-Forte, où le théâtre était
préparé. Il faisait un soleil admirable, et d'une des fenêtres de
l'escalier on découvrait Rome et la campagne. Oswald arrêta Corinne un
moment, et lui dit: «Voyez ce beau temps, c'est pour vous, c'est pour
éclairer vos succès.--Ah! si cela était, reprit-elle, c'est vous qui me
porteriez bonheur, c'est à vous que je devrais la protection du
ciel.--Les sentiments doux et purs que cette belle nature inspire
suffiraient-ils à votre bonheur? reprit Oswald; il y a loin de cet air
que nous respirons, de cette rêverie que fait naître la campagne, à la
salle bruyante qui va retentir de votre nom.--Oswald, lui dit Corinne,
ces applaudissements, si je les obtiens, n'est-ce pas parce que vous les
entendrez qu'ils auront le pouvoir de me toucher? et si je montre
quelque talent, ne sera-ce pas mon sentiment pour vous qui me
l'inspirera? La poésie, l'amour, la religion, tout ce qui tient à
l'enthousiasme enfin est en harmonie avec la nature; et en regardant le
ciel azuré, en me livrant à l'impression qu'il me cause, je comprends
mieux les sentiments de Juliette, je suis plus digne de Roméo.--Oui, tu
en es digne, céleste créature! s'écria lord Nelvil; oui, c'est une
faiblesse de l'âme que cette jalousie de tes talents, que ce besoin de
vivre seul avec toi dans l'univers. Va recueillir les hommages du monde,
va; mais que ce regard d'amour, qui est plus divin encore que ton génie,
ne soit dirigé que sur moi.» Ils se quittèrent alors, et lord Nelvil
alla se placer dans la salle, en attendant le plaisir de voir paraître
Corinne.
C'est un sujet italien que Roméo et Juliette; la scène se passe à
Vérone; on y montre encore le tombeau de ces deux amants; Shakspeare a
écrit cette pièce avec cette imagination du Midi, tout à la fois si
passionnée et si riante, cette imagination qui triomphe dans le bonheur,
et passe si facilement, néanmoins, de ce bonheur au désespoir, et du
désespoir à la mort. Tout y est rapide dans les impressions, et l'on
sent cependant que ces impressions rapides seront ineffaçables. C'est la
force de la nature, et non la frivolité du coeur, qui, sous un climat
énergique, hâte le développement des passions. Le sol n'est point léger,
quoique la végétation soit prompte; et Shakspeare, mieux qu'aucun
écrivain étranger, a saisi le caractère national de l'Italie, et cette
fécondité d'esprit qui invente mille manières pour varier l'expression
des mêmes sentiments, cette éloquence orientale qui se sert des images
de toute la nature pour peindre ce qui se passe dans le coeur. Ce n'est
pas, comme dans l'Ossian, une même teinte, un même son, qui répond
constamment à la corde la plus sensible du coeur; mais les couleurs
multipliées que Shakspeare emploie dans Roméo et Juliette ne donnent
point à son style une froide affectation; c'est le rayon divisé,
réfléchi, varié, qui produit ses couleurs, et l'on y sent toujours la
lumière et le feu dont elles viennent. Il y a dans cette composition une
sève de vie, un éclat d'expression qui caractérise et le pays et les
habitants. La pièce de Roméo et Juliette, traduite en italien, semblait
rentrer dans sa langue maternelle.
La première fois que Juliette paraît, c'est à un bal où Roméo Montague
s'est introduit, dans la maison des Capulets les ennemis mortels de sa
famille. Corinne était revêtue d'un habit de fête charmant, et cependant
conforme au costume du temps; ses cheveux étaient artistement mêlés avec
des pierreries et des fleurs. Elle frappait d'abord comme une personne
nouvelle; puis on reconnaissait sa voix et sa figure, mais sa figure
divinisée, qui ne conservait plus qu'une expression poétique. Des
applaudissements unanimes firent retentir la salle à son arrivée. Ses
premiers regards découvrirent à l'instant Oswald, et s'arrêtèrent sur
lui; une étincelle de joie, une espérance douce et vive se peignit dans
sa physionomie. En la voyant, le coeur battait de plaisir et de crainte;
on sentait que tant de félicité ne pouvait pas durer sur la terre:
était-ce pour Juliette, était-ce pour Corinne que ce pressentiment
devait s'accomplir?
Quand Roméo approcha d'elle pour lui adresser à demi-voix des vers si
brillants dans l'anglais, si magnifiques dans la traduction italienne,
sur sa grâce et sa beauté, les spectateurs, ravis d'être interprétés
ainsi, s'unirent tous avec transport à Roméo; et la passion subite qui
le saisit, cette passion allumée par le premier regard, parut à tous les
yeux bien vraisemblable. Oswald commença dès ce moment à se troubler; il
lui semblait que tout était prêt à se révéler, qu'on allait proclamer
Corinne un ange parmi les femmes, l'interroger lui-même sur ce qu'il
ressentait pour elle, la lui disputer, la lui ravir; je ne sais quel
nuage éblouissant passa devant ses yeux; il craignit de ne plus voir, il
craignit de s'évanouir, et se retira derrière une colonne pendant
quelques instants. Corinne inquiète le cherchait avec anxiété, et
prononça ce vers:
_Too early seen unknown, and known too late!_
_Ah! je l'ai vu trop tôt sans le connaître, et je l'ai connu trop tard!_
avec un accent si profond, qu'Oswald tressaillit en l'entendant, parce
qu'il lui sembla que Corinne l'appliquait à leur situation personnelle.
Il ne pouvait se lasser d'admirer la grâce de ses gestes, la dignité de
ses mouvements, une physionomie qui peignait ce que la parole ne pouvait
dire, et découvrait ces mystères du coeur qu'on n'a jamais exprimés, et
qui pourtant disposent de la vie. L'accent, le regard, les moindres
signes d'un acteur vraiment ému, vraiment inspiré, sont une révélation
continuelle du coeur humain; et l'idéal des beaux-arts se mêle toujours
à ces révélations de la nature. L'harmonie des vers, le charme des
attitudes, prêtent à la passion ce qui lui manque souvent dans la
réalité, la dignité et la grâce. Ainsi tous les sentiments du coeur et
tous les mouvements de l'âme passent à travers l'imagination, sans rien
perdre de leur vérité.
Au second acte, Juliette paraît sur le balcon de son jardin pour
s'entretenir avec Roméo. De toute la parure de Corinne, il ne lui
restait plus que les fleurs, et, bientôt après, les fleurs aussi
devaient disparaître; le théâtre, à demi éclairé, pour représenter la
nuit, répandait sur le visage de Corinne une lumière plus douce et plus
touchante. Le son de sa voix était encore plus harmonieux que dans
l'éclat d'une fête. Sa main levée vers les étoiles semblait invoquer les
seuls témoins dignes de l'entendre; et quand elle répétait _Roméo!
Roméo!_ bien qu'Oswald fût certain que c'était à lui qu'elle pensait, il
se sentait jaloux des accents délicieux qui faisaient retentir un autre
nom dans les airs. Oswald se trouvait placé en face du balcon; et celui
qui jouait Roméo étant un peu caché par l'obscurité, tous les regards de
Corinne purent tomber sur Oswald lorsqu'elle dit ces vers ravissants
_In truth, fair Montague, I am too fond,
And therefore thou may'st think my haviour light:
But trust me, gentleman, I'll prove more true,
Than those that have more cunning to be strange.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . therefore pardon me._
«Il est vrai, beau Montague, je me suis montrée trop passionnée, et tu
pourrais penser que ma conduite a été légère: mais crois-moi, noble
Roméo, tu me trouveras plus fidèle que celles qui ont plus d'art pour
cacher ce qu'elles éprouvent; ainsi donc pardonne-moi.»
A ce mot: pardonne-moi! pardonne-moi d'aimer! pardonne-moi de te l'avoir
laissé connaître! il y avait dans le regard de Corinne une prière si
tendre! tant de respect pour son amant, tant d'orgueil de son choix,
lorsqu'elle disait: Noble Roméo! beau Montague! qu'Oswald se sentit
aussi fier qu'il était heureux. Il releva sa tête que l'attendrissement
avait fait pencher, et se crut le roi du monde, puisqu'il régnait sur un
coeur qui renfermait tous les trésors de la vie.
Corinne, en apercevant l'effet qu'elle produisait sur Oswald, s'anima de
plus en plus par cette émotion du coeur qui seule produit des miracles;
et quand, à l'approche du jour, Juliette croit entendre le chant de
l'alouette, signal du départ de Roméo, les accents de Corinne avaient un
charme surnaturel: ils peignaient l'amour, et cependant on y sentait un
mystère religieux, quelques souvenirs du ciel, un présage de retour vers
lui, une douleur toute céleste, telle que celle d'une âme exilée sur la
terre, et que sa divine patrie va bientôt rappeler. Ah! qu'elle était
heureuse, Corinne, le jour où elle représentait ainsi devant l'ami de
son choix un noble rôle dans une belle tragédie! que d'années, combien
de vies seraient ternes auprès d'un tel jour!
Si lord Nelvil avait pu jouer avec Corinne le rôle de Roméo, le plaisir
qu'elle goûtait n'eût pas été si complet. Elle aurait désiré d'écarter
les vers des plus grands poëtes, pour parler elle-même selon son coeur:
peut-être même qu'un sentiment invincible de timidité eût entraîné son
talent; elle n'eût pas osé regarder Oswald, de peur de se trahir; enfin,
la vérité portée jusqu'à ce point aurait détruit le prestige de l'art:
mais qu'il était doux de savoir là celui qu'elle aimait, quand elle
éprouvait ce mouvement d'exaltation que la poésie seule peut donner!
quand elle ressentait tout le charme des émotions sans en avoir le
trouble ni le déchirement réel! quand les affections qu'elle exprimait
n'avaient à la fois rien de personnel ni d'abstrait, et qu'elle semblait
dire à lord Nelvil: «Voyez-vous comme je suis capable d'aimer!»
Il est impossible que, dans sa propre situation, on puisse être contente
de soi, la passion et la timidité tour à tour entraînent ou retiennent,
inspirent trop d'amertume ou trop de soumission: mais se montrer
parfaite, sans qu'il y ait de l'affectation; unir le calme à la
sensibilité quand trop souvent elle l'ôte; enfin, exister pour un moment
dans les plus doux rêves du coeur, telle était la jouissance pure de
Corinne en jouant la tragédie. Elle joignait à ce plaisir celui de tous
les succès, de tous les applaudissements qu'elle obtenait, et son regard
les mettait aux pieds d'Oswald, aux pieds de l'objet dont le suffrage
valait à lui seul plus que la gloire. Ah! du moins un moment, Corinne
sentit le bonheur; un moment elle connut, au prix de son repos, ces
délices de l'âme, que jusqu'alors elle avait souhaitées vainement, et
qu'elle devait regretter toujours.
Juliette, au troisième acte, devient secrètement l'épouse de Roméo. Dans
le quatrième, ses parents voulant la forcer à en épouser un autre, elle
se décide à prendre le breuvage assoupissant qu'elle tient de la main
d'un moine, et qui doit lui donner l'apparence de la mort. Tous les
mouvements de Corinne, sa démarche agitée, ses accents altérés, ses
regards, tantôt vifs, tantôt abattus, peignaient le cruel combat de la
crainte et de l'amour, les images terribles qui la poursuivaient, à
l'idée de se voir transporter vivante dans les tombeaux de ses ancêtres,
et cependant l'enthousiasme de passion qui faisait triompher une âme si
jeune d'un effroi si naturel. Oswald sentait comme un besoin
irrésistible de voler à son secours. Une fois elle leva les yeux vers le
ciel, avec une ardeur qui exprimait profondément ce besoin de la
protection divine dont jamais un être humain n'a pu s'affranchir. Une
autre fois lord Nelvil crut voir qu'elle étendait les bras vers lui,
comme pour l'appeler à son aide, et il se leva dans un transport
insensé, puis se rassit, ramené à lui-même par les regards surpris de
ceux qui l'environnaient; mais son émotion devenait si forte, qu'elle ne
pouvait plus se cacher.
Au cinquième acte, Roméo, qui croit Juliette sans vie, la soulève du
tombeau avant son réveil, et la presse contre son coeur ainsi évanouie.
Corinne était vêtue de blanc, ses cheveux noirs tout épars, sa tête
penchée sur Roméo avec une grâce et cependant avec une vérité de mort si
touchante et si sombre, qu'Oswald se sentit ébranlé tout à la fois par
les impressions les plus opposées. Il ne pouvait supporter de voir
Corinne dans les bras d'un autre; il frémissait en contemplant l'image
de celle qu'il aimait ainsi privée de vie; enfin il éprouvait, comme
Roméo, ce mélange cruel de désespoir et d'amour, de mort et de volupté,
qui fait de cette scène la plus déchirante du théâtre. Enfin, quand
Juliette se réveille de ce tombeau, au pied duquel son amant vient de
s'immoler, et que ses premiers mots, dans son cercueil, sous ces voûtes
funèbres, ne sont point inspirés par l'effroi qu'elles devaient causer,
lorsqu'elle s'écrie:
_Where is my lord? where is my Romeo?_
«_Où est mon époux? où est mon Roméo?_» lord Nelvil répondit à ces cris
par des gémissements, et ne revint à lui que lorsqu'il fut entraîné par
M. Edgermond hors de la salle.
La pièce finie, Corinne s'était trouvée mal d'émotion et de fatigue.
Oswald entra le premier dans sa chambre, et la vit seule avec ses
femmes, encore revêtue du costume de Juliette, et, comme elle, presque
évanouie entre leurs bras. Dans l'excès de son trouble, il ne savait pas
distinguer si c'était la vérité ou la fiction; et se jetant aux pieds de
Corinne, il lui dit en anglais ces paroles de Roméo:
«O mes yeux, regardez-la pour la dernière fois! ô mes bras, serrez-la
pour la dernière fois contre mon coeur!»
_Eyes, look your last! arms, take your last embrace!_
Corinne, encore égarée, s'écria: «Grand Dieu! que dites-vous?
Voudriez-vous me quitter? le voudriez-vous?--Non, non, interrompit
Oswald; non, je le jure...» A l'instant, la foule des amis et des
admirateurs de Corinne força sa porte pour la voir; elle regardait
Oswald, attendant avec anxiété ce qu'il allait dire; mais ils ne purent
se parler de toute la soirée, on ne les laissa pas seuls un instant.
Jamais tragédie n'avait produit un tel effet en Italie. Les Romains
exaltaient avec transport et la traduction, et la pièce, et l'actrice.
Ils disaient que c'était là véritablement la tragédie qui convenait aux
Italiens, peignait leurs moeurs, ranimait leur âme en captivant leur
imagination, et faisait valoir leur belle langue, par un style tour à
tour éloquent et lyrique, inspiré et naturel. Corinne recevait tous ces
éloges avec un air de douceur et de bienveillance; mais son âme était
restée suspendue à ce mot _Je jure..._ qu'Oswald avait prononcé, et dont
l'arrivée du monde avait interrompu la suite; ce mot pouvait en effet
contenir le secret de sa destinée.