CHAPITRE III

Tout fut arrangé en peu de jours, les rôles distribués, et la soirée

choisie pour la représentation, dans un palais que possédait une parente

du prince Castel-Forte, amie de Corinne. Oswald avait un mélange

d'inquiétude et de plaisir à l'approche de ce nouveau succès; il en

jouissait par avance, mais par avance aussi il était jaloux, non de tel

homme en particulier, mais du public, témoin des talents de celle qu'il

aimait; il eût voulu connaître seul ce qu'elle avait d'esprit et de

charmes; il eût voulu que Corinne, timide et réservée comme une

Anglaise, possédât cependant pour lui seul son éloquence et son génie.

Quelque distingué que soit un homme, peut-être ne jouit-il jamais sans

mélange de la supériorité d'une femme: s'il l'aime, son coeur s'en

inquiète; s'il ne l'aime pas, son amour-propre s'en offense. Oswald,

près de Corinne, était plus enivré qu'heureux, et l'admiration qu'elle

lui inspirait augmentait son amour, sans donner à ses projets plus de

stabilité. Il la voyait comme un phénomène admirable qui lui

apparaissait de nouveau chaque jour; mais le ravissement et l'étonnement

même qu'elle lui faisait éprouver semblaient éloigner l'espoir d'une vie

tranquille et paisible. Corinne cependant était la femme la plus douce

et la plus facile à vivre; on l'eût aimée pour ses qualités communes,

indépendamment de ses qualités brillantes: mais, encore une fois, elle

réunissait trop de talents, elle était trop remarquable en tout genre.

Lord Nelvil, de quelque avantage qu'il fût doué, ne croyait pas

l'égaler, et cette idée lui inspirait des craintes sur la durée de leur

affection mutuelle. En vain Corinne, à force d'amour, se faisait son

esclave; le maître, souvent inquiet de cette reine dans les fers, ne

jouissait point en paix de son empire.

Quelques heures avant la représentation, lord Nelvil conduisit Corinne

dans le palais de la princesse Castel-Forte, où le théâtre était

préparé. Il faisait un soleil admirable, et d'une des fenêtres de

l'escalier on découvrait Rome et la campagne. Oswald arrêta Corinne un

moment, et lui dit: «Voyez ce beau temps, c'est pour vous, c'est pour

éclairer vos succès.--Ah! si cela était, reprit-elle, c'est vous qui me

porteriez bonheur, c'est à vous que je devrais la protection du

ciel.--Les sentiments doux et purs que cette belle nature inspire

suffiraient-ils à votre bonheur? reprit Oswald; il y a loin de cet air

que nous respirons, de cette rêverie que fait naître la campagne, à la

salle bruyante qui va retentir de votre nom.--Oswald, lui dit Corinne,

ces applaudissements, si je les obtiens, n'est-ce pas parce que vous les

entendrez qu'ils auront le pouvoir de me toucher? et si je montre

quelque talent, ne sera-ce pas mon sentiment pour vous qui me

l'inspirera? La poésie, l'amour, la religion, tout ce qui tient à

l'enthousiasme enfin est en harmonie avec la nature; et en regardant le

ciel azuré, en me livrant à l'impression qu'il me cause, je comprends

mieux les sentiments de Juliette, je suis plus digne de Roméo.--Oui, tu

en es digne, céleste créature! s'écria lord Nelvil; oui, c'est une

faiblesse de l'âme que cette jalousie de tes talents, que ce besoin de

vivre seul avec toi dans l'univers. Va recueillir les hommages du monde,

va; mais que ce regard d'amour, qui est plus divin encore que ton génie,

ne soit dirigé que sur moi.» Ils se quittèrent alors, et lord Nelvil

alla se placer dans la salle, en attendant le plaisir de voir paraître

Corinne.

C'est un sujet italien que Roméo et Juliette; la scène se passe à

Vérone; on y montre encore le tombeau de ces deux amants; Shakspeare a

écrit cette pièce avec cette imagination du Midi, tout à la fois si

passionnée et si riante, cette imagination qui triomphe dans le bonheur,

et passe si facilement, néanmoins, de ce bonheur au désespoir, et du

désespoir à la mort. Tout y est rapide dans les impressions, et l'on

sent cependant que ces impressions rapides seront ineffaçables. C'est la

force de la nature, et non la frivolité du coeur, qui, sous un climat

énergique, hâte le développement des passions. Le sol n'est point léger,

quoique la végétation soit prompte; et Shakspeare, mieux qu'aucun

écrivain étranger, a saisi le caractère national de l'Italie, et cette

fécondité d'esprit qui invente mille manières pour varier l'expression

des mêmes sentiments, cette éloquence orientale qui se sert des images

de toute la nature pour peindre ce qui se passe dans le coeur. Ce n'est

pas, comme dans l'Ossian, une même teinte, un même son, qui répond

constamment à la corde la plus sensible du coeur; mais les couleurs

multipliées que Shakspeare emploie dans Roméo et Juliette ne donnent

point à son style une froide affectation; c'est le rayon divisé,

réfléchi, varié, qui produit ses couleurs, et l'on y sent toujours la

lumière et le feu dont elles viennent. Il y a dans cette composition une

sève de vie, un éclat d'expression qui caractérise et le pays et les

habitants. La pièce de Roméo et Juliette, traduite en italien, semblait

rentrer dans sa langue maternelle.

La première fois que Juliette paraît, c'est à un bal où Roméo Montague

s'est introduit, dans la maison des Capulets les ennemis mortels de sa

famille. Corinne était revêtue d'un habit de fête charmant, et cependant

conforme au costume du temps; ses cheveux étaient artistement mêlés avec

des pierreries et des fleurs. Elle frappait d'abord comme une personne

nouvelle; puis on reconnaissait sa voix et sa figure, mais sa figure

divinisée, qui ne conservait plus qu'une expression poétique. Des

applaudissements unanimes firent retentir la salle à son arrivée. Ses

premiers regards découvrirent à l'instant Oswald, et s'arrêtèrent sur

lui; une étincelle de joie, une espérance douce et vive se peignit dans

sa physionomie. En la voyant, le coeur battait de plaisir et de crainte;

on sentait que tant de félicité ne pouvait pas durer sur la terre:

était-ce pour Juliette, était-ce pour Corinne que ce pressentiment

devait s'accomplir?

Quand Roméo approcha d'elle pour lui adresser à demi-voix des vers si

brillants dans l'anglais, si magnifiques dans la traduction italienne,

sur sa grâce et sa beauté, les spectateurs, ravis d'être interprétés

ainsi, s'unirent tous avec transport à Roméo; et la passion subite qui

le saisit, cette passion allumée par le premier regard, parut à tous les

yeux bien vraisemblable. Oswald commença dès ce moment à se troubler; il

lui semblait que tout était prêt à se révéler, qu'on allait proclamer

Corinne un ange parmi les femmes, l'interroger lui-même sur ce qu'il

ressentait pour elle, la lui disputer, la lui ravir; je ne sais quel

nuage éblouissant passa devant ses yeux; il craignit de ne plus voir, il

craignit de s'évanouir, et se retira derrière une colonne pendant

quelques instants. Corinne inquiète le cherchait avec anxiété, et

prononça ce vers:

_Too early seen unknown, and known too late!_

_Ah! je l'ai vu trop tôt sans le connaître, et je l'ai connu trop tard!_

avec un accent si profond, qu'Oswald tressaillit en l'entendant, parce

qu'il lui sembla que Corinne l'appliquait à leur situation personnelle.

Il ne pouvait se lasser d'admirer la grâce de ses gestes, la dignité de

ses mouvements, une physionomie qui peignait ce que la parole ne pouvait

dire, et découvrait ces mystères du coeur qu'on n'a jamais exprimés, et

qui pourtant disposent de la vie. L'accent, le regard, les moindres

signes d'un acteur vraiment ému, vraiment inspiré, sont une révélation

continuelle du coeur humain; et l'idéal des beaux-arts se mêle toujours

à ces révélations de la nature. L'harmonie des vers, le charme des

attitudes, prêtent à la passion ce qui lui manque souvent dans la

réalité, la dignité et la grâce. Ainsi tous les sentiments du coeur et

tous les mouvements de l'âme passent à travers l'imagination, sans rien

perdre de leur vérité.

Au second acte, Juliette paraît sur le balcon de son jardin pour

s'entretenir avec Roméo. De toute la parure de Corinne, il ne lui

restait plus que les fleurs, et, bientôt après, les fleurs aussi

devaient disparaître; le théâtre, à demi éclairé, pour représenter la

nuit, répandait sur le visage de Corinne une lumière plus douce et plus

touchante. Le son de sa voix était encore plus harmonieux que dans

l'éclat d'une fête. Sa main levée vers les étoiles semblait invoquer les

seuls témoins dignes de l'entendre; et quand elle répétait _Roméo!

Roméo!_ bien qu'Oswald fût certain que c'était à lui qu'elle pensait, il

se sentait jaloux des accents délicieux qui faisaient retentir un autre

nom dans les airs. Oswald se trouvait placé en face du balcon; et celui

qui jouait Roméo étant un peu caché par l'obscurité, tous les regards de

Corinne purent tomber sur Oswald lorsqu'elle dit ces vers ravissants

_In truth, fair Montague, I am too fond,

And therefore thou may'st think my haviour light:

But trust me, gentleman, I'll prove more true,

Than those that have more cunning to be strange.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . therefore pardon me._

«Il est vrai, beau Montague, je me suis montrée trop passionnée, et tu

pourrais penser que ma conduite a été légère: mais crois-moi, noble

Roméo, tu me trouveras plus fidèle que celles qui ont plus d'art pour

cacher ce qu'elles éprouvent; ainsi donc pardonne-moi.»

A ce mot: pardonne-moi! pardonne-moi d'aimer! pardonne-moi de te l'avoir

laissé connaître! il y avait dans le regard de Corinne une prière si

tendre! tant de respect pour son amant, tant d'orgueil de son choix,

lorsqu'elle disait: Noble Roméo! beau Montague! qu'Oswald se sentit

aussi fier qu'il était heureux. Il releva sa tête que l'attendrissement

avait fait pencher, et se crut le roi du monde, puisqu'il régnait sur un

coeur qui renfermait tous les trésors de la vie.

Corinne, en apercevant l'effet qu'elle produisait sur Oswald, s'anima de

plus en plus par cette émotion du coeur qui seule produit des miracles;

et quand, à l'approche du jour, Juliette croit entendre le chant de

l'alouette, signal du départ de Roméo, les accents de Corinne avaient un

charme surnaturel: ils peignaient l'amour, et cependant on y sentait un

mystère religieux, quelques souvenirs du ciel, un présage de retour vers

lui, une douleur toute céleste, telle que celle d'une âme exilée sur la

terre, et que sa divine patrie va bientôt rappeler. Ah! qu'elle était

heureuse, Corinne, le jour où elle représentait ainsi devant l'ami de

son choix un noble rôle dans une belle tragédie! que d'années, combien

de vies seraient ternes auprès d'un tel jour!

Si lord Nelvil avait pu jouer avec Corinne le rôle de Roméo, le plaisir

qu'elle goûtait n'eût pas été si complet. Elle aurait désiré d'écarter

les vers des plus grands poëtes, pour parler elle-même selon son coeur:

peut-être même qu'un sentiment invincible de timidité eût entraîné son

talent; elle n'eût pas osé regarder Oswald, de peur de se trahir; enfin,

la vérité portée jusqu'à ce point aurait détruit le prestige de l'art:

mais qu'il était doux de savoir là celui qu'elle aimait, quand elle

éprouvait ce mouvement d'exaltation que la poésie seule peut donner!

quand elle ressentait tout le charme des émotions sans en avoir le

trouble ni le déchirement réel! quand les affections qu'elle exprimait

n'avaient à la fois rien de personnel ni d'abstrait, et qu'elle semblait

dire à lord Nelvil: «Voyez-vous comme je suis capable d'aimer!»

Il est impossible que, dans sa propre situation, on puisse être contente

de soi, la passion et la timidité tour à tour entraînent ou retiennent,

inspirent trop d'amertume ou trop de soumission: mais se montrer

parfaite, sans qu'il y ait de l'affectation; unir le calme à la

sensibilité quand trop souvent elle l'ôte; enfin, exister pour un moment

dans les plus doux rêves du coeur, telle était la jouissance pure de

Corinne en jouant la tragédie. Elle joignait à ce plaisir celui de tous

les succès, de tous les applaudissements qu'elle obtenait, et son regard

les mettait aux pieds d'Oswald, aux pieds de l'objet dont le suffrage

valait à lui seul plus que la gloire. Ah! du moins un moment, Corinne

sentit le bonheur; un moment elle connut, au prix de son repos, ces

délices de l'âme, que jusqu'alors elle avait souhaitées vainement, et

qu'elle devait regretter toujours.

Juliette, au troisième acte, devient secrètement l'épouse de Roméo. Dans

le quatrième, ses parents voulant la forcer à en épouser un autre, elle

se décide à prendre le breuvage assoupissant qu'elle tient de la main

d'un moine, et qui doit lui donner l'apparence de la mort. Tous les

mouvements de Corinne, sa démarche agitée, ses accents altérés, ses

regards, tantôt vifs, tantôt abattus, peignaient le cruel combat de la

crainte et de l'amour, les images terribles qui la poursuivaient, à

l'idée de se voir transporter vivante dans les tombeaux de ses ancêtres,

et cependant l'enthousiasme de passion qui faisait triompher une âme si

jeune d'un effroi si naturel. Oswald sentait comme un besoin

irrésistible de voler à son secours. Une fois elle leva les yeux vers le

ciel, avec une ardeur qui exprimait profondément ce besoin de la

protection divine dont jamais un être humain n'a pu s'affranchir. Une

autre fois lord Nelvil crut voir qu'elle étendait les bras vers lui,

comme pour l'appeler à son aide, et il se leva dans un transport

insensé, puis se rassit, ramené à lui-même par les regards surpris de

ceux qui l'environnaient; mais son émotion devenait si forte, qu'elle ne

pouvait plus se cacher.

Au cinquième acte, Roméo, qui croit Juliette sans vie, la soulève du

tombeau avant son réveil, et la presse contre son coeur ainsi évanouie.

Corinne était vêtue de blanc, ses cheveux noirs tout épars, sa tête

penchée sur Roméo avec une grâce et cependant avec une vérité de mort si

touchante et si sombre, qu'Oswald se sentit ébranlé tout à la fois par

les impressions les plus opposées. Il ne pouvait supporter de voir

Corinne dans les bras d'un autre; il frémissait en contemplant l'image

de celle qu'il aimait ainsi privée de vie; enfin il éprouvait, comme

Roméo, ce mélange cruel de désespoir et d'amour, de mort et de volupté,

qui fait de cette scène la plus déchirante du théâtre. Enfin, quand

Juliette se réveille de ce tombeau, au pied duquel son amant vient de

s'immoler, et que ses premiers mots, dans son cercueil, sous ces voûtes

funèbres, ne sont point inspirés par l'effroi qu'elles devaient causer,

lorsqu'elle s'écrie:

_Where is my lord? where is my Romeo?_

«_Où est mon époux? où est mon Roméo?_» lord Nelvil répondit à ces cris

par des gémissements, et ne revint à lui que lorsqu'il fut entraîné par

M. Edgermond hors de la salle.

La pièce finie, Corinne s'était trouvée mal d'émotion et de fatigue.

Oswald entra le premier dans sa chambre, et la vit seule avec ses

femmes, encore revêtue du costume de Juliette, et, comme elle, presque

évanouie entre leurs bras. Dans l'excès de son trouble, il ne savait pas

distinguer si c'était la vérité ou la fiction; et se jetant aux pieds de

Corinne, il lui dit en anglais ces paroles de Roméo:

«O mes yeux, regardez-la pour la dernière fois! ô mes bras, serrez-la

pour la dernière fois contre mon coeur!»

_Eyes, look your last! arms, take your last embrace!_

Corinne, encore égarée, s'écria: «Grand Dieu! que dites-vous?

Voudriez-vous me quitter? le voudriez-vous?--Non, non, interrompit

Oswald; non, je le jure...» A l'instant, la foule des amis et des

admirateurs de Corinne força sa porte pour la voir; elle regardait

Oswald, attendant avec anxiété ce qu'il allait dire; mais ils ne purent

se parler de toute la soirée, on ne les laissa pas seuls un instant.

Jamais tragédie n'avait produit un tel effet en Italie. Les Romains

exaltaient avec transport et la traduction, et la pièce, et l'actrice.

Ils disaient que c'était là véritablement la tragédie qui convenait aux

Italiens, peignait leurs moeurs, ranimait leur âme en captivant leur

imagination, et faisait valoir leur belle langue, par un style tour à

tour éloquent et lyrique, inspiré et naturel. Corinne recevait tous ces

éloges avec un air de douceur et de bienveillance; mais son âme était

restée suspendue à ce mot _Je jure..._ qu'Oswald avait prononcé, et dont

l'arrivée du monde avait interrompu la suite; ce mot pouvait en effet

contenir le secret de sa destinée.

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 54 / 167 题