CHAPITRE II

«Vous m'avouerez au moins, reprit le comte d'Erfeuil, qu'il est un

rapport sous lequel nous n'avons rien à apprendre de personne. Notre

théâtre est décidément le premier de l'Europe, car je ne pense pas que

les Anglais eux-mêmes imaginassent de nous opposer Shakspeare.--Je vous

demande pardon, interrompit M. Edgermond, ils l'imaginent.» Et, ce mot

dit, il rentra dans le silence. «Alors je n'ai rien à dire, continua le

comte d'Erfeuil avec un sourire qui exprimait un dédain gracieux; chacun

peut penser ce qu'il veut, mais enfin je persiste à croire qu'on peut

affirmer sans présomption que nous sommes les premiers dans l'art

dramatique: et quant aux Italiens, s'il m'est permis de parler

franchement, il ne se doutent seulement pas qu'il y ait un art

dramatique dans le monde. La musique est tout chez eux, et la pièce

n'est rien. Si le second acte d'une pièce a une meilleure musique que le

premier, ils commencent par le second acte; si ce sont les deux premiers

actes de deux pièces différentes, ils jouent ces deux actes le même

jour, et mettent entre deux un acte d'une comédie en prose, qui,

contient ordinairement la meilleure morale du monde, mais une morale

toute composée de sentences que nos ancêtres mêmes ont déjà renvoyées à

l'étranger comme trop vieilles pour eux. Vos musiciens fameux disposent

en entier, de vos poëtes; l'un lui déclare qu'il ne peut pas chanter

s'il n'a dans son ariette le mot _felicità_; le ténor demande la

_tomba_; et le troisième chanteur ne peut faire des roulades que sur le

mot _catene_. Il faut que le pauvre poëte arrange ces goûts divers comme

il peut avec la situation dramatique. Ce n'est pas tout encore, il y a

des virtuoses qui ne veulent pas arriver de plain-pied sur le théâtre;

il faut qu'ils se montrent d'abord dans un nuage, ou qu'ils descendent

du haut de l'escalier d'un palais, pour produire plus d'effet à leur

entrée. Quand l'ariette est chantée, dans quelque situation touchante ou

violente que ce soit, l'acteur doit saluer pour remercier des

applaudissements qu'il obtient. L'autre jour, à _Sémiramis_, après que

le spectre de Ninus eut chanté son ariette, l'acteur qui le représentait

fit, en son costume d'ombre, une grande révérence au parterre; ce qui

diminua beaucoup l'effroi de l'apparition.

«On est accoutumé en Italie à regarder le théâtre comme une grande salle

de réunion où l'on n'écoute que les airs et le ballet. C'est avec raison

que je dis _où l'on n'écoute que le ballet_, car c'est seulement

lorsqu'il va commencer que le parterre fait faire silence; et ce ballet

est encore un chef-d'oeuvre de mauvais goût. Excepté les grotesques, qui

sont de véritables caricatures de la danse, je ne sais pas ce qui peut

amuser dans ces ballets, si ce n'est leur ridicule. J'ai vu Gengis-kan,

mis en ballet, tout couvert d'hermine, tout revêtu de beaux sentiments;

car il cédait sa couronne à l'enfant du roi qu'il avait vaincu, et

l'élevait en l'air sur un pied: nouvelle façon d'établir un monarque sur

le trône. J'ai aussi vu le dévouement de Curtius, ballet en trois actes,

avec tous les divertissements. Curtius, habillé en berger d'Arcadie,

dansait longtemps avec sa maîtresse avant de monter sur un véritable

cheval, au milieu du théâtre, et de s'élancer ainsi dans un gouffre de

feu fait avec du satin jaune et du papier doré; ce qui lui donnait

beaucoup plus l'apparence d'un surtout de dessert que d'un abîme. Enfin

j'ai vu tout l'abrégé de l'histoire romaine en ballet, depuis Romulus

jusqu'à César.

--Tout ce que vous dites est vrai, répondit le prince Castel-Forte avec

douceur; mais vous n'avez parlé que de la musique et de la danse, et ce

n'est pas là ce que dans aucun pays l'on considère comme l'art

dramatique.--C'est bien pis, interrompit le comte d'Erfeuil, quand on

représente les tragédies, ou des drames qui ne sont pas nommés _drames

d'une fin joyeuse_; on réunit plus d'horreurs en cinq actes que

l'imagination ne pourrait se le figurer. Dans une des pièces de ce

genre, l'amant tue le frère de sa maîtresse dès le second acte; au

troisième, il brûle la cervelle à sa maîtresse elle-même sur le théâtre;

le quatrième est rempli par l'enterrement; dans l'intervalle du

quatrième au cinquième acte l'acteur qui joue l'amant vient annoncer le

plus tranquillement du monde, au parterre, les arlequinades que l'on

donne le jour suivant, et reparaît en scène au cinquième acte pour se

tuer d'un coup de pistolet. Les acteurs tragiques sont en parfaite

harmonie avec le froid et le gigantesque des pièces. Ils commettent

toutes ces terribles actions avec le plus grand calme. Quand un acteur

s'agite, on dit qu'il se démène comme un prédicateur; car, en effet, il

y a beaucoup plus de mouvement dans la chaire que sur le théâtre, et

c'est bien heureux que ces acteurs soient si paisibles dans le

pathétique; car, comme il n'y a rien d'intéressant dans la pièce ni dans

la situation, plus ils feraient de bruit, plus ils seraient ridicules;

encore si ce ridicule était gai! mais il n'est que monotone. Il n'y a

pas plus en Italie de comédie que de tragédie; et, dans cette carrière

encore, c'est nous qui sommes les premiers. Le seul genre qui

appartienne vraiment à l'Italie, ce sont les arlequinades: un valet

fripon, gourmand et poltron; un vieux tuteur dupe, avare ou amoureux,

voilà tout le sujet de ces pièces. Vous conviendrez qu'il ne faut pas

beaucoup d'efforts pour une telle invention, et que le Tartufe et le

Misanthrope supposent un peu plus de génie.»

Cette attaque du comte d'Erfeuil déplaisait assez aux Italiens qui

l'écoutaient, mais cependant ils en riaient; et le comte d'Erfeuil, en

conversation, aimait beaucoup mieux montrer de l'esprit que de la bonté.

Sa bienveillance naturelle influait sur ses actions, mais son

amour-propre sur ses paroles. Le prince Castel-Forte et tous les

Italiens qui se trouvaient là étaient impatients de réfuter le comte

d'Erfeuil; mais comme ils croyaient leur cause mieux défendue par

Corinne que par tout autre, et que le plaisir de briller en conversation

ne les occupait guère, ils suppliaient Corinne de répondre, et se

contentaient seulement de citer les noms si connus de Maffei, de

Métastase, de Goldoni, d'Alfieri, de Monti. Corinne convint d'abord que

les Italiens n'avaient point de théâtre; mais elle voulut prouver que

les circonstances, et non l'absence du talent, en étaient la cause. La

comédie, qui tient à l'observation des moeurs, ne peut exister que dans

un pays où l'on vit habituellement au centre d'une société nombreuse et

brillante: il n'y a en Italie que des passions violentes ou des

jouissances paresseuses; et les passions violentes produisent des crimes

ou des vices d'une couleur si forte, qu'elles font disparaître toutes

les nuances des caractères. Mais la comédie idéale, pour ainsi dire,

celle qui tient à l'imagination, et peut convenir à tous les temps comme

à tous les pays, c'est en Italie qu'elle a été inventée. Les personnages

d'Arlequin, de Brighella, de Pantalon, etc., se trouvent dans toutes les

pièces avec le même caractère. Ils ont, sous tous les rapports, des

masques et non pas des visages; c'est-à-dire que leur physionomie est

celle de tel genre de personnes, et non pas de tel individu. Sans doute

les auteurs modernes des arlequinades, trouvant tous les rôles donnés

d'avance, comme les pièces d'un jeu d'échecs, n'ont pas le mérite de les

avoir inventés; mais cette première invention est due à l'Italie; et ces

personnages fantasques, qui, d'un bout de l'Europe à l'autre, amusent

tous les enfants et les hommes que l'imagination rend enfants, doivent

être considérés comme une création des Italiens qui leur donne des

droits à l'art de la comédie.

L'observation du coeur humain est une source inépuisable pour la

littérature; mais les nations qui sont plus propres à la poésie qu'à la

réflexion se livrent plutôt à l'enivrement de la joie qu'à l'ironie

philosophique. Il y a quelque chose de triste au fond de la plaisanterie

fondée sur la connaissance des hommes: la gaieté vraiment inoffensive

est celle qui appartient seulement à l'imagination. Ce n'est pas que les

Italiens n'étudient habilement les hommes avec lesquels ils ont affaire,

et ne découvrent plus finement que personne les pensées les plus

secrètes; mais c'est comme esprit de conduite qu'ils ont ce talent, et

ils n'ont point l'habitude d'en faire un usage littéraire. Peut-être

même n'aimeraient-ils pas à généraliser leurs découvertes, à publier

leurs aperçus. Ils ont dans le caractère quelque chose de prudent et de

dissimulé qui leur conseille peut-être de ne pas mettre en dehors, par

les comédies, ce qui leur sert à se guider dans les relations

particulières, et de ne pas révéler, par les fictions de l'esprit, ce

qui peut être utile dans les circonstances de la vie réelle.

Machiavel cependant, bien loin de rien cacher, a fait connaître tous les

secrets d'une politique criminelle, et l'on peut voir par lui de quelle

terrible connaissance du coeur humain les Italiens sont capables: mais

une telle profondeur n'est pas du ressort de la comédie, et les loisirs

de la société proprement dite peuvent seuls apprendre à peindre les

hommes sur la scène comique. Goldoni, qui vivait à Venise, la ville

d'Italie où il y a le plus de société, met déjà dans ses pièces beaucoup

plus de finesse d'observation qu'il ne s'en trouve communément dans les

autres auteurs. Néanmoins, ses comédies sont monotones: on y voit

revenir les mêmes situations, parce qu'il y a peu de variété dans les

caractères. Ses nombreuses pièces semblent faites sur le modèle des

pièces de théâtre en général, et non d'après la vie. Le vrai caractère

de la gaieté italienne, ce n'est pas la moquerie, c'est l'imagination;

ce n'est pas la peinture des moeurs, mais les exagérations poétiques.

C'est l'Arioste, et non pas Molière, qui peut amuser l'Italie.

Gozzi, le rival de Goldoni, a bien plus d'originalité dans ses

compositions; elles ressemblent bien moins à des comédies régulières. Il

a pris son parti de se livrer franchement au génie italien, de

représenter des contes de fées; de mêler les bouffonneries, les

arlequinades au merveilleux des poëmes; de n'imiter en rien la nature,

mais de se laisser aller aux fantaisies de la gaieté, comme aux chimères

de la féerie, et d'entraîner de toutes les manières l'esprit au delà des

bornes de ce qui se passe dans le monde. Il eut un succès prodigieux

dans son temps, et peut-être est-il l'auteur comique dont le genre

convient le mieux à l'imagination italienne; mais, pour savoir avec

certitude quelles pourraient être la comédie et la tragédie en Italie,

il faudrait qu'il y eût quelque part un théâtre et des acteurs. La

multitude des petites villes, qui toutes veulent avoir un théâtre, perd,

en les dispersant, le peu de ressources qu'on pourrait rassembler. La

division des États, si favorable en général à la liberté et au bonheur,

est nuisible à l'Italie. Il lui faudrait un centre de lumières et de

puissance pour résister aux préjugés qui la dévorent. L'autorité des

gouvernements réprime souvent ailleurs l'élan individuel. En Italie

cette autorité serait un bien, si elle luttait contre l'ignorance des

États séparés et des hommes isolés entre eux, si elle combattait par

l'émulation l'indolence naturelle au climat, enfin si elle donnait une

vie à toute cette nation qui se contente d'un rêve.

Ces diverses idées et plusieurs autres encore furent spirituellement

développées par Corinne. Elle entendait aussi très-bien l'art rapide des

entretiens légers, qui n'insistent sur rien, et l'occupation de plaire,

qui fait valoir chacun à son tour, quoiqu'elle s'abandonnât souvent dans

la conversation au genre de talent qui la rendait une improvisatrice

célèbre. Plusieurs fois elle pria le prince Castel-Forte de venir à son

secours, en faisant connaître ses propres opinions sur le même sujet;

mais elle parlait si bien, que tous les auditeurs se plaisaient à

l'écouter, et ne supportaient pas qu'on l'interrompît. M. Edgermond

surtout ne pouvait se rassasier de voir et d'entendre Corinne; il osait

à peine lui exprimer le sentiment d'admiration qu'elle lui inspirait, et

prononçait tout bas quelques mots à sa louange, espérant qu'elle les

comprendrait sans qu'il fût obligé de les lui dire. Il avait cependant

un désir si vif de savoir ce qu'elle pensait de la tragédie, qu'il se

hasarda, malgré sa timidité, à lui adresser la parole sur ce sujet.

«Madame, lui dit-il, ce qui me paraît surtout manquer à la littérature

italienne, ce sont des tragédies; il me semble qu'il y a moins loin des

enfants aux hommes que de vos tragédies aux nôtres; car les enfants,

dans leur mobilité, ont des sentiments légers, mais vrais, tandis que le

sérieux de vos tragédies a quelque chose d'affecté et de gigantesque qui

détruit pour moi toute émotion. N'est-il pas vrai, lord Nelvil?»

continua M. Edgermond en se retournant vers lui, et l'appelant par ses

regards à le soutenir, étonné qu'il était d'avoir osé parler devant tant

de monde.

«Je pense entièrement comme vous, répondit Oswald. Métastase, que l'on

vante comme le poëte de l'amour, donne à cette passion, dans tous les

pays, dans toutes les situations, la même couleur. On doit applaudir à

des ariettes, admirables tantôt par la grâce et l'harmonie, tantôt par

les beautés lyriques du premier ordre qu'elles renferment, surtout quand

on les détache du drame où elles sont placées; mais il nous est

impossible, à nous qui possédons Shakspeare, le poëte qui a le mieux

approfondi l'histoire et les passions de l'homme, de supporter ces deux

couples d'amoureux qui se partagent presque toutes les pièces de

Métastase, et qui s'appellent tantôt Achille, tantôt Tircis, tantôt

Brutus, tantôt Corilas, et chantent tous de la même manière des chagrins

et des martyres d'amour qui remuent à peine l'âme à la superficie, et

peignent comme une fadeur le sentiment le plus orageux qui puisse agiter

le coeur humain. C'est avec un respect profond pour le caractère

d'Alfieri que je me permettrai quelques réflexions sur ses pièces. Leur

but est si noble, les sentiments que l'auteur exprime sont si bien

d'accord avec sa conduite personnelle, que ses tragédies doivent

toujours être louées comme des actions, quand même elles seraient

critiquées à quelques égards comme des ouvrages littéraires. Mais il me

semble que quelques-unes de ses tragédies ont autant de monotonie dans

la force, que Métastase en a dans la douceur. Il y a dans les pièces

d'Alfieri une telle profusion d'énergie et de magnanimité, ou bien une

telle exagération de violence et de crime, qu'il est impossible d'y

reconnaître le véritable caractère des hommes. Ils ne sont jamais ni si

méchants ni si généreux qu'il les peint. La plupart des scènes sont

composées pour mettre en contraste le vice et la vertu; mais ces

oppositions ne sont pas présentées avec les gradations de la vérité. Si

les tyrans supportaient dans la vie ce que les opprimés leur disent en

face dans les tragédies d'Alfieri, on serait presque tenté de les

plaindre. La pièce d'_Octavie_ est une de celles où ce défaut de

vraisemblance est le plus frappant. Sénèque y moralise sans cesse Néron,

comme s'il était le plus patient des hommes, et lui, Sénèque, le plus

courageux de tous. Le maître du monde, dans la tragédie, consent à se

laisser insulter et à se mettre en colère à chaque scène, pour le

plaisir des spectateurs, comme s'il ne dépendait pas de lui de tout

finir avec un mot. Certainement ces dialogues continuels donnent lieu à

de très-belles réponses de Sénèque, et l'on voudrait trouver dans une

harangue ou un ouvrage les nobles pensées qu'il exprime, mais est-ce

ainsi qu'on peut donner l'idée de la tyrannie? Ce n'est pas la peindre

sous ses redoutables couleurs, c'est en faire seulement un but pour

l'escrime de la parole. Mais si Shakspeare avait représenté Néron

entouré d'hommes tremblants, qui osent à peine répondre à la question la

plus indifférente, lui-même cachant son trouble, s'efforçant de paraître

calme, et Sénèque près de lui travaillant à l'apologie du meurtre

d'Agrippine, la terreur n'eût-elle pas été mille fois plus grande? et

pour une réflexion énoncée par l'auteur, mille ne seraient-elles pas

nées dans l'âme des spectateurs, par le silence même de la rhétorique et

la vérité des tableaux?»

Oswald aurait pu parler longtemps encore sans que Corinne l'eût

interrompu; elle se plaisait tellement et dans le son de sa voix, et

dans la noble élégance de son langage, qu'elle eût voulu prolonger cette

impression des heures entières. Ses regards fixés sur lui avaient peine

à s'en détacher, lors même qu'il eut cessé de parler. Elle se tourna

lentement vers le reste de la société, qui lui demandait avec impatience

ce qu'elle pensait de la tragédie italienne; et, revenant à lord Nelvil:

«Milord, dit-elle, je suis de votre avis presque sur tout; ce n'est donc

pas pour vous combattre que je réponds; mais pour présenter quelques

exceptions à vos observations, peut-être trop générales. Il est vrai que

Métastase est plutôt un poëte lyrique que dramatique, et qu'il peint

l'amour comme l'un des beaux arts qui embellissent la vie, et non comme

le secret le plus intime de nos peines ou de notre bonheur. En général,

quoique notre poésie ait été consacrée à chanter l'amour, je hasarderai

de dire que nous avons plus de profondeur et de sensibilité dans la

peinture de toutes les autres passions. A force de faire des vers

amoureux, on s'est créé à cet égard parmi nous un langage convenu: et ce

n'est pas ce qu'on a éprouvé, mais ce qu'on a lu qui sert d'inspiration

aux poëtes. L'amour, tel qu'il existe en Italie, ne ressemble nullement

à l'amour tel que nos écrivains le peignent. Je ne connais qu'un roman,

_Fiammetta_, de Boccace, dans lequel on puisse se faire une idée de

cette passion, décrite avec des couleurs vraiment nationales. Nos poëtes

subtilisent et exagèrent le sentiment, tandis que le véritable caractère

de la nature italienne, c'est une impression rapide et profonde, qui

s'exprimerait bien plutôt par des actions silencieuses et passionnées

que par un ingénieux langage. En général, notre littérature exprime peu

notre caractère et nos moeurs. Nous sommes une nation beaucoup trop

modeste, je dirai presque trop humble, pour oser avoir des tragédies à

nous, composées avec notre histoire, ou du moins caractérisées d'après

nos propres sentiments.

«Alfieri, par un hasard singulier, était, pour ainsi dire, transplanté

de l'antiquité dans les temps modernes; il était né pour agir, et il n'a

pu qu'écrire: son style et ses tragédies se ressentent de cette

contrainte. Il a voulu marcher par la littérature à un but politique: ce

but était le plus noble de tous sans doute; mais n'importe, rien ne

dénature les ouvrages d'imagination comme d'en avoir un. Alfieri,

impatienté de vivre au milieu d'une nation où l'on rencontrait des

savants très-érudits et quelques hommes très-éclairés, mais dont les

littérateurs et les lecteurs ne s'intéressaient pour la plupart à rien

de sérieux, et se plaisaient uniquement dans les contes, dans les

nouvelles, dans les madrigaux; Alfieri, dis-je, a voulu donner à ses

tragédies le caractère le plus austère. Il en a retranché les

confidents, les coups de théâtre, tout, hors l'intérêt du dialogue. Il

semblait qu'il voulût ainsi faire faire pénitence aux Italiens de leur

vivacité et de leur imagination naturelle; il a pourtant été fort

admiré, parce qu'il est vraiment grand par son caractère et par son âme,

et parce que les habitants de Rome surtout applaudissent aux louanges

données aux actions et aux sentiments des anciens Romains, comme si cela

les regardait encore. Ils sont amateurs de l'énergie et de

l'indépendance, comme des beaux tableaux qu'ils possèdent dans leurs

galeries. Mais il n'en est pas moins vrai qu'Alfieri n'a pas créé ce

qu'on pourrait appeler un théâtre italien, c'est-à-dire des tragédies

dans lesquelles on trouvât un mérite particulier à l'Italie. Et même il

n'a pas caractérisé les moeurs des pays et des siècles qu'il a peints.

Sa _Conjuration des Pazzi_, _Virginie_, _Philippe second_, sont

admirables par l'élévation et la force des idées; mais on y voit

toujours l'empreinte d'Alfieri, et non celle des nations et des temps

qu'il met en scène. Bien que l'esprit français et celui d'Alfieri

n'aient pas la moindre analogie, ils se ressemblent en ceci, que tous

les deux font porter leurs propres couleurs à tous les sujets qu'ils

traitent.»

Le comte d'Erfeuil, entendant parler de l'esprit français, prit la

parole: «Il nous serait impossible, dit-il, de supporter sur la scène

les inconséquences des Grecs, ni les monstruosités de Shakspeare; les

Français ont un goût trop pur pour cela. Notre théâtre est le modèle de

la délicatesse et de l'élégance; c'est là ce qui le distingue, et ce

serait nous plonger dans la barbarie que de vouloir introduire rien

d'étranger parmi nous.--Autant vaudrait, dit Corinne en souriant, élever

autour de vous la grande muraille de la Chine. Il y a sûrement de rares

beautés dans vos auteurs tragiques; il s'en développerait peut-être

encore de nouvelles si vous permettiez quelquefois que l'on vous montrât

sur la scène autre chose que des Français. Mais nous qui sommes

Italiens, notre génie dramatique perdrait beaucoup à s'astreindre à des

règles dont nous n'aurions pas l'honneur, et dont nous souffririons la

contrainte. L'imagination, le caractère, les habitudes d'une nation

doivent former son théâtre. Les Italiens aiment passionnément les

beaux-arts, la musique, la peinture, et même la pantomime, enfin tout ce

qui frappe les sens. Comment se pourrait-il donc que l'austérité d'un

dialogue éloquent fût le seul plaisir théâtral dont ils se

contentassent? C'est en vain qu'Alfieri, avec tout son génie, a voulu

les y réduire; il a senti lui-même que son système était trop rigoureux.

«La _Mérope_ de Maffei, le _Saül_ d'Alfieri, l'_Aristodème_ de Monti, et

surtout le poëme du Dante, bien que cet auteur n'ait point composé de

tragédie, me semblent faits pour donner l'idée de ce que pourrait être

l'art dramatique en Italie. Il y a dans la _Mérope_ de Maffei une grande

simplicité d'action, mais une poésie brillante, revêtue des images les

plus heureuses; et pourquoi s'interdirait-on cette poésie dans les

ouvrages dramatiques? La langue des vers est si magnifique en Italie,

que l'on y aurait plus tort que partout ailleurs en renonçant à ses

beautés. Alfieri, qui excellait, quand il le voulait, dans tous les

genres, a fait dans son _Saül_ un superbe usage de la poésie lyrique; et

l'on pourrait y introduire heureusement la musique elle-même, non pas

pour mêler le chant aux paroles, mais pour calmer les transports furieux

de Saül par la harpe de David. Nous possédons une musique si délicieuse,

que ce plaisir peut rendre indolent sur les jouissances de l'esprit.

Loin donc de vouloir les séparer, il faudrait chercher à les réunir, non

en faisant chanter les héros, ce qui détruit toute dignité dramatique,

mais en introduisant ou des choeurs, comme les anciens, ou des effets de

musique qui se lient à la situation par des combinaisons naturelles,

comme cela arrive si souvent dans la vie. Loin de diminuer sur le

théâtre italien les plaisirs de l'imagination, il me semble qu'il

faudrait, au contraire, les augmenter et les multiplier de toutes les

manières. Le goût vif des Italiens pour la musique et pour les ballets à

grand spectacle est un indice de la puissance de leur imagination et de

la nécessité de l'intéresser toujours, même en traitant les objets

sérieux, au lieu de les rendre encore plus sévères qu'ils ne le sont,

comme l'a fait Alfieri.

«La nation croit de son devoir d'applaudir à ce qui est austère et

grave; mais elle retourne bientôt à ses goûts naturels, et ils

pourraient être satisfaits dans la tragédie si on l'embellissait par le

charme et la variété des différents genres de poésie, et par toutes les

diversités théâtrales dont les Anglais et les Espagnols savent jouir.

«L'_Aristodème_ de Monti a quelque chose du terrible pathétique du

Dante, et sûrement cette tragédie est, à juste titre, une des plus

admirées. Le Dante, ce grand maître en tant de genres, possédait le

génie tragique qui aurait produit le plus d'effet en Italie, si de

quelque manière on pouvait l'adapter à la scène; car ce poëte sait

peindre aux yeux ce qui se passe au fond de l'âme, et son imagination

fait sentir et voir la douleur. Si le Dante avait écrit des tragédies,

elles auraient frappé les enfants comme les hommes, la foule comme les

esprits distingués. La littérature dramatique doit être populaire; elle

est comme un événement public, toute la nation en doit juger.

--Lorsque le Dante vivait, dit Oswald, les Italiens jouaient en Europe

et chez eux un grand rôle politique. Peut-être vous est-il impossible

maintenant d'avoir un théâtre tragique national. Pour que ce théâtre

existe, il faut que de grandes circonstances développent dans la vie les

sentiments qu'on exprime sur la scène. De tous les chefs-d'oeuvre de la

littérature, il n'en est point qui tienne autant qu'une tragédie à tout

l'ensemble d'un peuple; les spectateurs y contribuent presque autant que

les auteurs. Le génie dramatique se compose de l'esprit public, de

l'histoire, du gouvernement, des moeurs, enfin de tout ce qui

s'introduit chaque jour dans la pensée et forme l'être moral, comme

l'air que l'on respire alimente la vie physique. Les Espagnols, avec

lesquels votre climat et votre religion doivent vous donner des

rapports, ont bien plus que vous cependant le génie dramatique; leurs

pièces sont remplies de leur histoire, de leur chevalerie, de leur foi

religieuse, et ces pièces sont originales et vivantes; mais aussi leurs

succès en ce genre remontent-ils à l'époque de leur gloire historique.

Comment donc pourrait-on maintenant fonder en Italie ce qui n'y a jamais

existé, un théâtre tragique?--Il est malheureusement possible que vous

ayez raison, milord, reprit Corinne; néanmoins j'espère toujours

beaucoup pour nous de l'essor naturel des esprits en Italie, de leur

émulation individuelle, alors même qu'aucune circonstance extérieure ne

les favorise; mais ce qui nous manque surtout pour la tragédie, ce sont

des acteurs. Des paroles affectées amènent nécessairement une

déclamation fausse; mais il n'est pas de langue dans laquelle un grand

acteur pût montrer autant de talent que dans la nôtre; car la mélodie

des sons ajoute un nouveau charme à la vérité de l'accent; c'est une

musique continuelle, qui se mêle à l'expression des sentiments sans lui

rien ôter de sa force.--Si vous voulez, interrompit le prince

Castel-Forte, convaincre de ce que vous dites, il faut que vous nous le

prouviez: oui, donnez-nous l'inexprimable plaisir de vous voir jouer la

tragédie; il faut que vous accordiez aux étrangers que vous en croyez

dignes la rare jouissance de connaître un talent que vous seule possédez

en Italie, ou plutôt que vous seule dans le monde possédez, puisque

toute votre âme y est empreinte.»

Corinne avait un désir secret de jouer la tragédie devant lord Nelvil,

et de se montrer ainsi fort à son avantage; mais elle n'osait accepter

sans son approbation, et ses regards la lui demandaient. Il les

entendit; et comme il était tout à la fois touché de la timidité qui

l'avait empêchée la veille d'improviser, et ambitieux pour elle du

suffrage de M. Edgermond, il se joignit aux sollicitations de ses amis.

Corinne alors n'hésita plus. «Eh bien, dit-elle en se retournant vers le

prince Castel-Forte, nous accomplirons donc, si vous le voulez, le

projet que j'avais formé depuis longtemps de jouer la traduction que

j'ai faite de _Roméo et Juliette_.--_Roméo et Juliette_ de Shakspeare!

s'écria M. Edgermond: vous savez donc l'anglais?--Oui, répondit

Corinne.--Et vous aimez Shakspeare? dit encore M. Edgermond.--Comme un

ami, reprit-elle, puisqu'il connaît tous les secrets de la douleur.--Et

vous le jouerez en italien! s'écria M. Edgermond, et je l'entendrai! et

vous l'entendrez aussi, mon cher Nelvil! ah! que vous êtes heureux!»

Puis, se repentant à l'instant de cette parole indiscrète, il rougit; et

la rougeur inspirée par la délicatesse et la bonté peut intéresser à

tous les âges. «Que nous serons heureux, reprit-il avec embarras, si

nous assistons à un tel spectacle!»

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 53 / 167 题