La lettre de Corinne fit repentir une seconde fois Oswald d'avoir pu
songer à se détacher d'elle. La dignité spirituelle et la douceur
imposante avec laquelle elle repoussait les paroles dures qu'il s'était
permises, le touchèrent et le pénétrèrent d'admiration. Une supériorité
si grande, si simple, si vraie, lui parut au-dessus de toutes les règles
ordinaires. Il sentait bien toujours que Corinne n'était pas la femme
faible, timide, doutant de tout, hors de ses devoirs et de ses
sentiments, qu'il avait choisie dans son imagination pour la compagne de
sa vie; et le souvenir de Lucile, telle qu'il l'avait vue à l'âge de
douze ans, s'accordait mieux avec cette idée: mais pouvait-on rien
comparer à Corinne? Les lois, les règles communes, pouvaient-elles
s'appliquer à une personne qui réunissait en elle tant de qualités
diverses, dont le génie et la sensibilité étaient le lien? Corinne était
un miracle de la nature; et ce miracle ne se faisait-il pas en faveur
d'Oswald, quand il pouvait se flatter d'intéresser une telle femme? Mais
quel était son nom, quelle était sa destinée, quels seraient ses
projets, s'il lui déclarait l'intention de s'unir à elle? Tout était
encore dans l'obscurité; et, quoique l'enthousiasme qu'Oswald ressentait
pour Corinne lui persuadât qu'il était décidé à l'épouser, souvent aussi
l'idée que la vie de Corinne n'avait pas été tout à fait irréprochable,
et qu'un tel mariage aurait été sûrement condamné par son père,
bouleversait de nouveau toute son âme, et le jetait dans l'anxiété la
plus pénible.
Il n'était pas aussi abattu par la douleur que dans le temps où il ne
connaissait pas Corinne, mais il ne sentait plus cette sorte de calme
qui peut exister même au milieu du repentir lorsque la vie entière est
consacrée à l'expiation d'une grande faute. Il ne craignait pas
autrefois de s'abandonner à ses souvenirs, quelle que fût leur amertume;
maintenant il redoutait les rêveries longues et profondes, qui lui
auraient révélé ce qui se passait au fond de son âme. Il se préparait
cependant à se rendre chez Corinne pour la remercier de sa lettre, et
pour obtenir le pardon de celle qu'il avait écrite, lorsqu'il vit entrer
dans sa chambre M. Edgermond, un parent de la jeune Lucile.
C'était un brave gentilhomme anglais, qui avait presque toujours vécu
dans la principauté de Galles, où il possédait une terre; il avait les
principes et les préjugés qui servent à maintenir en tout pays les
choses comme elles sont; et c'est un bien quand ces choses sont aussi
bonnes que la raison humaine le permet: alors les hommes tels que M.
Edgermond, c'est-à-dire les partisans de l'ordre établi, quoique
fortement et même opiniâtrement attachés à leurs habitudes et à leur
manière de voir, doivent être considérés comme des esprits éclairés et
raisonnables.
Lord Nelvil tressaillit en entendant annoncer chez lui M. Edgermond; il
lui sembla que tous ses souvenirs se représentaient à la fois; mais
bientôt il lui vint dans l'esprit que lady Edgermond, la mère de Lucile,
avait envoyé son parent pour lui faire des reproches, et qu'elle voulait
ainsi gêner son indépendance. Cette pensée lui rendit toute sa fermeté,
et il reçut M. Edgermond avec une froideur extrême. Il avait d'autant
plus tort en l'accueillant ainsi, que M. Edgermond n'avait pas le
moindre projet qui pût concerner lord Nelvil. Il traversait l'Italie
pour sa santé, en faisant beaucoup d'exercice, en chassant, en buvant à
la santé du roi George et de la vieille Angleterre: c'était le plus
honnête homme du monde, et même il avait beaucoup plus d'esprit et
d'instruction que ses habitudes ne devaient le faire croire. Il était
Anglais avant tout, non-seulement comme il devait l'être, mais aussi
comme on aurait pu souhaiter qu'il ne le fût pas; suivant dans tous les
pays les coutumes du sien, ne vivant qu'avec les Anglais, et ne
s'entretenant jamais avec les étrangers, non par dédain, mais par une
sorte de répugnance à parler les langues étrangères, et de timidité,
même à l'âge de cinquante ans, qui lui rendait très-difficile de faire
de nouvelles connaissances.
«Je suis charmé de vous voir, dit-il à lord Nelvil; je vais à Naples
dans quinze jours, vous y trouverai-je? Je le voudrais; car j'ai peu de
temps à rester en Italie, parce que mon régiment doit bientôt
s'embarquer.--Votre régiment?» répéta lord Nelvil; et il rougit, comme
s'il avait oublié qu'il avait un congé d'une année, son régiment ne
devant pas être employé avant cette époque; mais il rougit en pensant
que Corinne pourrait peut-être lui faire oublier même son devoir. «Votre
régiment à vous, continua M. Edgermond, ne sera pas mis en activité de
sitôt; ainsi rétablissez votre santé ici sans inquiétude. J'ai vu, avant
de partir, ma jeune cousine, à laquelle vous vous intéressez; elle est
plus charmante que jamais; et dans un an, quand vous reviendrez, je ne
doute pas qu'elle ne soit la plus belle femme de l'Angleterre.» Lord
Nelvil se tut, et M. Edgermond garda le silence aussi de son côté. Ils
se dirent encore quelques mots d'une manière assez laconique, quoique
bienveillante; et M. Edgermond allait sortir, lorsqu'il revint sur ses
pas et dit: «A propos, milord, vous pouvez me faire un plaisir: on m'a
dit que vous connaissiez la célèbre Corinne; et bien que je n'aime pas
en général les nouvelles connaissances, je suis tout à fait curieux de
celle-là.--Je demanderai à Corinne la permission de vous mener chez
elle, puisque vous le désirez, répondit Oswald.--Faites, je vous prie,
reprit M. Edgermond, que je la voie un jour où elle improvisera,
chantera ou dansera en notre présence.--Corinne, dit lord Nelvil, ne
montre point ainsi ses talents aux étrangers; c'est une femme votre
égale et la mienne sous tous les rapports.--Pardon de ma méprise, reprit
M. Edgermond; comme on ne lui connaît pas d'autre nom que Corinne, et
qu'à vingt-six ans elle vit toute seule, sans aucune personne de sa
famille, je croyais qu'elle existait par ses talents, et saisissait
volontiers l'occasion de les faire connaître.--Sa fortune, répondit
vivement lord Nelvil, est tout à fait indépendante, et son âme encore
plus.» M. Edgermond finit à l'instant de parler sur Corinne, et se
repentit de l'avoir nommée quand il vit que ce sujet intéressait Oswald.
Les Anglais sont les hommes du monde qui ont le plus de discrétion et de
ménagement dans tout ce qui tient aux affections véritables.
M. Edgermond s'en alla. Lord Nelvil, resté seul, ne put s'empêcher de
s'écrier dans son émotion: «Il faut que j'épouse Corinne; il faut que je
sois son protecteur, afin que personne désormais ne puisse la
méconnaître. Je lui donnerai le peu que je puis donner, un rang, un nom,
tandis qu'elle me comblera de toutes les félicités qu'elle seule peut
accorder sur la terre.» Ce fut dans cette disposition qu'il se hâta
d'aller chez Corinne, et jamais il n'y entra avec un plus doux sentiment
d'espérance et d'amour; mais, par un mouvement naturel de timidité, il
commença la conversation en se rassurant lui-même par des paroles
insignifiantes, et de ce nombre fut la demande d'amener M. Edgermond
chez elle. A ce nom, Corinne se troubla visiblement, et refusa d'une
voix émue ce que désirait Oswald. Il en fut singulièrement étonné, et
lui dit: «Je pensais que dans une maison où vous recevez tant de monde,
le titre de mon ami ne serait pas un motif d'exclusion.--Ne vous
offensez pas, milord, reprit Corinne; croyez-moi, il faut que j'aie des
raisons bien puissantes pour ne pas consentir à ce que vous désirez.--Et
ces raisons, me les direz-vous? reprit Oswald.--Impossible! s'écria
Corinne, impossible!--Ainsi donc...» dit Oswald; et la violence de son
émotion lui coupant la parole, il voulut sortir. Corinne alors, tout en
pleurs, lui dit en anglais: «Au nom de Dieu, si vous ne voulez pas
briser mon coeur, ne partez pas.»
Ces paroles, cet accent, remuèrent profondément l'âme d'Oswald, et il se
rassit à quelque distance de Corinne, la tête appuyée contre un vase
d'albâtre qui éclairait sa chambre; puis tout à coup il lui dit:
«Cruelle femme! vous voyez que je vous aime, vous voyez que vingt fois
par jour je suis prêt à vous offrir et ma main et ma vie, et vous ne
voulez pas m'apprendre qui vous êtes! Dites-le-moi, Corinne,
dites-le-moi, répétait-il en lui tendant la main avec la plus touchante
expression de sensibilité.--Oswald, s'écria Corinne, Oswald, vous ne
savez pas le mal que vous me faites. Si j'étais assez insensée pour vous
tout dire, si je l'étais, vous ne m'aimeriez plus.--Grand Dieu!
reprit-il, qu'avez-vous donc à révéler?--Rien qui me rende indigne de
vous; mais des hasards, mais des différences entre nos goûts, nos
opinions, qui jadis ont existé, qui n'existeraient plus. N'exigez pas de
moi que je me fasse connaître à vous; un jour peut-être, un jour, si
vous m'aimez assez, si... Ah! je ne sais ce que je dis, continua
Corinne; vous saurez tout, mais ne m'abandonnez pas avant de m'entendre.
Promettez-le-moi, au nom de votre père qui réside dans le ciel.--Ne
prononcez pas ce nom! s'écria lord Nelvil; savez-vous s'il nous réunit
ou s'il nous sépare? Croyez-vous qu'il consentît à notre union? Si vous
le croyez, attestez-le-moi, je ne serai plus troublé, déchiré. Une fois,
je vous dirai quelle a été ma triste vie; mais à présent voyez dans quel
état je suis, dans quel état vous me mettez.--Et en effet, son front
était couvert d'une froide sueur, son visage était pâle, et ses lèvres
tremblaient en articulant à peine ces dernières paroles. Corinne s'assit
à côté de lui; et tenant ses mains dans les siennes, le rappela
doucement à lui-même. «Mon cher Oswald, lui dit-elle, demandez à M.
Edgermond s'il n'a jamais été dans le Northumberland, ou du moins si ce
n'est que depuis cinq ans qu'il y a été; dans ce cas seulement vous
pouvez l'amener ici.» Oswald regarda fixement Corinne à ces mots; elle
baissa les yeux et se tut. Lord Nelvil lui répondit: «Je ferai ce que
vous m'ordonnez.» Et il partit.
Rentré chez lui, il s'épuisait en conjectures sur les secrets de
Corinne; il lui paraissait évident qu'elle avait passé beaucoup de temps
en Angleterre, et que son nom et sa famille devaient y être connus; mais
quel motif les lui faisait cacher, et pourquoi avait-elle quitté
l'Angleterre, si elle y avait été établie? Ces diverses questions
agitaient extrêmement le coeur d'Oswald; il était convaincu que rien de
mal ne pouvait être découvert dans la vie de Corinne, mais il craignait
une combinaison de circonstances qui pût la rendre coupable aux yeux des
autres; et ce qu'il redoutait le plus pour elle, c'était la
désapprobation de l'Angleterre. Il se sentait fort contre celle de tout
autre pays; mais le souvenir de son père était si intimement uni dans sa
pensée avec sa patrie, que ces deux sentiments s'accroissaient l'un par
l'autre. Oswald sut de M. Edgermond qu'il avait été pour la première
fois dans le Northumberland l'année précédente, et lui promit de le
conduire le soir même chez Corinne. Il arriva le premier pour la
prévenir des idées que M. Edgermond avait conçues sur elle, et la pria
de lui faire sentir par des manières froides et réservées, combien il
s'était trompé.
«Si vous le permettez, reprit Corinne, je serai avec lui comme avec tout
le monde; s'il désire de m'entendre, j'improviserai pour lui; enfin je
me montrerai telle que je suis, et je crois cependant qu'il apercevra
tout aussi bien la dignité de l'âme à travers une conduite simple, que
si je me donnais un air contraint qui serait affecté.--Oui, Corinne,
répondit Oswald, oui, vous avez raison. Ah! qu'il aurait tort celui qui
voudrait altérer en rien votre admirable naturel!» M. Edgermond arriva
dans ce moment avec le reste de la société. Au commencement de la
soirée, lord Nelvil se plaçait à côté de Corinne; et, avec un intérêt
qui tenait à la fois de l'amant et du protecteur, il disait tout ce qui
pouvait la faire valoir; il lui témoignait un respect qui avait encore
plus pour but de commander les égards des autres que de se satisfaire
lui-même; mais il sentit bientôt avec joie l'inutilité de toutes ses
inquiétudes. Corinne captiva tout à fait M. Edgermond; elle le captiva
non-seulement par son esprit et ses charmes, mais en lui inspirant le
sentiment d'estime que les caractères vrais obtiennent toujours des
caractères honnêtes; et lorsqu'il osa lui demander de se faire entendre
sur un sujet de son choix, il aspirait à cette grâce avec autant de
respect que d'empressement. Elle y consentit sans se faire prier un
instant, et sut prouver ainsi que cette faveur avait un prix indépendant
de la difficulté de l'obtenir. Mais elle avait un si vif désir de plaire
à un compatriote d'Oswald, à un homme qui, par la considération qu'il
méritait, pouvait influer sur son opinion en lui parlant d'elle, que ce
sentiment la remplit tout à coup d'une timidité qui lui était nouvelle;
elle voulut commencer, et elle sentit que l'émotion lui coupait la
parole. Oswald souffrait de ce qu'elle ne se montrait pas dans toute sa
supériorité à un Anglais. Il baissait les yeux; et son embarras était si
visible, que Corinne, uniquement occupée de l'effet qu'elle produisait
sur lui, perdait toujours de plus en plus la présence d'esprit
nécessaire pour le talent d'improviser. Enfin, sentant qu'elle hésitait,
que les paroles lui venaient par la mémoire et non par le sentiment, et
qu'elle ne peignait ainsi ni ce qu'elle pensait ni ce qu'elle éprouvait
réellement, elle s'arrêta tout à coup, et dit à M. Edgermond:
«Pardonnez-moi, si la timidité m'ôte aujourd'hui mon talent; c'est la
première fois, mes amis le savent, que je me suis trouvée ainsi tout à
fait au-dessous de moi-même; mais ce ne sera peut-être pas la dernière,»
ajouta-t-elle en soupirant.
Oswald fut profondément ému par la touchante faiblesse de Corinne.
Jusqu'alors il avait toujours vu l'imagination et le génie triompher de
ses affections, et relever son âme dans les moments où elle était le
plus abattue; cette fois le sentiment avait subjugué tout à fait son
esprit; et néanmoins Oswald s'était tellement identifié dans cette
occasion avec la gloire de Corinne qu'il avait souffert de son trouble,
au lieu d'en jouir. Mais comme il était certain qu'elle brillerait un
autre jour avec l'éclat qui lui était naturel, il se livra sans regret à
la douceur des observations qu'il venait de faire, et l'image de son
amie régna plus que jamais dans son coeur.