CORINNE A LORD NELVIL.

«Ce 25 janvier 1795.

«Si votre lettre ne concernait que moi, milord, je n'essayerais point

de me justifier: mon caractère est tellement facile à connaître, que

celui qui ne me comprendrait pas de lui-même ne me comprendrait pas

davantage par l'explication que je lui en donnerais. La réserve pleine

de vertu des femmes anglaises, et l'art plein de grâce des femmes

françaises, servent souvent à cacher, croyez-moi, la moitié de ce qui

se passe dans l'âme des unes et des autres: et ce qu'il vous plaît

d'appeler en moi de la magie, c'est un naturel sans contrainte, qui

laisse voir quelquefois des sentiments divers et des pensées opposées

sans travailler à les mettre d'accord; car cet accord, quand il

existe, est presque toujours factice, et la plupart des caractères

vrais sont inconséquents. Mais ce n'est pas de moi que je veux vous

parler, c'est de la nation infortunée que vous attaquez si

cruellement. Serait-ce mon affection pour mes amis qui vous

inspirerait cette malveillance amère? vous me connaissez trop pour en

être jaloux, et je n'ai point l'orgueil de croire qu'un tel sentiment

vous rendît injuste au point où vous l'êtes. Vous dites sur les

Italiens ce que disent tous les étrangers, ce qui doit frapper au

premier abord: mais il faut pénétrer plus avant pour juger ce pays,

qui a été si grand à diverses époques. D'où vient donc que cette

nation a été, sous les Romains, la plus militaire de toutes, la plus

jalouse de sa liberté dans les républiques du moyen âge, et, dans le

seizième siècle, la plus illustre par les lettres, les sciences et les

arts? N'a-t-elle pas poursuivi la gloire sous toutes les formes? Et si

maintenant elle n'en a plus, pourquoi n'en accuseriez-vous pas sa

situation politique puisque dans d'autres circonstances elle s'est

montrée si différente de ce qu'elle est maintenant?

«Je ne sais si je m'abuse, mais les torts des Italiens ne font que

m'inspirer un sentiment de pitié pour leur sort. Les étrangers, de

tout temps, ont conquis, déchiré ce beau pays, l'objet de leur

ambition perpétuelle; et les étrangers reprochent avec amertume à

cette nation les torts des nations vaincues et déchirées! L'Europe a

reçu des Italiens les arts et les sciences: et maintenant qu'elle a

tourné contre eux leurs propres présents, elle leur conteste souvent

encore la dernière gloire qui soit permise aux nations sans force

militaire et sans liberté politique, la gloire des sciences et des

arts.

«Il est si vrai que les gouvernements font le caractère des nations,

que, dans cette même Italie, vous voyez des différences de moeurs

remarquables entre les divers États qui la composent. Les Piémontais,

qui formaient un petit corps de nation, ont l'esprit plus militaire

que le reste de l'Italie; les Florentins, qui ont possédé ou la

liberté ou des princes d'un caractère libéral, sont éclairés et doux;

les Vénitiens et les Génois se montrent capables d'idées politiques,

parce qu'il y a chez eux une aristocratie républicaine; les Milanais

sont plus sincères, parce que les nations du Nord y ont apporté depuis

longtemps ce caractère; les Napolitains pourraient aisément devenir

belliqueux, parce qu'ils ont été réunis depuis plusieurs siècles sous

un gouvernement très-imparfait, mais enfin sous un gouvernement à eux.

La noblesse romaine, n'ayant rien à faire, ni militairement, ni

politiquement, doit être ignorante et paresseuse; mais l'esprit des

ecclésiastiques, qui ont une carrière et une occupation, est beaucoup

plus développé que celui des nobles; et comme le gouvernement papal

n'admet aucune distinction de naissance, et qu'il est au contraire

purement électif dans l'ordre du clergé, il en résulte une sorte de

libéralité, non dans les idées, mais dans les habitudes, qui fait de

Rome le séjour le plus agréable pour tous ceux qui n'ont plus ni

l'ambition ni la possibilité de jouer un rôle dans le monde.

«Les peuples du Midi sont plus aisément modifiés par les institutions

que les peuples du Nord; ils ont une indolence qui devient bientôt de

la résignation; et la nature leur offre tant de jouissances, qu'ils se

consolent facilement des avantages que la société leur refuse. Il y a

sûrement beaucoup de corruption en Italie, et cependant la

civilisation y est beaucoup moins raffinée que dans d'autres pays. On

pourrait presque trouver quelque chose de sauvage à ce peuple, malgré

la finesse de son esprit: cette finesse ressemble à celle du chasseur

dans l'art de surprendre sa proie. Les peuples indolents sont

facilement rusés: ils ont une habitude de douceur qui leur sert à

dissimuler, quand il le faut, même leur colère; c'est toujours avec

ces manières accoutumées qu'on parvient à cacher une situation

accidentelle.

«Les Italiens ont de la sincérité, de la fidélité dans les relations

privées. L'intérêt et l'ambition exercent un grand empire sur eux,

mais non l'orgueil ou la vanité; les distinctions de rang y font

très-peu d'impression; il n'y a point de société, point de salon,

point de mode, point de petits moyens journaliers de faire effet en

détail. Ces sources habituelles de dissimulation et d'envie n'existent

point chez eux: quand ils trompent leurs ennemis et leurs concurrents,

c'est parce qu'ils se considèrent avec eux comme en état de guerre;

mais, en paix, ils ont du naturel et de la vérité. C'est même cette

vérité qui est cause du scandale dont vous vous plaignez; les femmes,

entendant parler d'amour sans cesse, vivant au milieu des séductions

et des exemples de l'amour, ne cachent pas leurs sentiments, et

portent pour ainsi dire une sorte d'innocence dans la galanterie même;

elles ne se doutent pas non plus du ridicule, surtout de celui que la

société peut donner. Les unes sont d'une ignorance telle, qu'elles ne

savent pas écrire, et l'avouent publiquement; elles font répondre à un

billet du matin par leur procureur (_il paglietto_) sur du papier à

grand format, et en style de requête. Mais, en revanche, parmi celles

qui sont instruites, vous en verrez qui sont professeurs dans les

académies, et donnent des leçons publiquement, en écharpe noire; et si

vous vous avisiez de rire de cela, l'on vous répondrait: _Y a-t-il du

mal à savoir le grec? y a-t-il du mal à gagner sa vie par son travail?

pourquoi riez-vous donc d'une chose aussi simple?_

«Enfin, milord, aborderai-je un sujet plus délicat? chercherai-je à

démêler pourquoi les hommes montrent souvent peu d'esprit militaire?

Ils exposent leur vie pour l'amour et pour la haine avec une grande

facilité; et les coups de poignard donnés et reçus pour cette cause

n'étonnent ni n'intimident personne; ils ne craignent point la mort,

quand les passions naturelles commandent de la braver; mais souvent,

il faut l'avouer, ils aiment mieux la vie que des intérêts politiques,

qui ne les touchent guère, parce qu'ils n'ont point de patrie. Souvent

aussi l'honneur chevaleresque a peu d'empire au milieu d'une nation où

l'opinion et la société qui la forme n'existent pas. Il est assez

simple que, dans une telle désorganisation de tous les pouvoirs

publics, les femmes prennent beaucoup d'ascendant sur les hommes, et

peut-être en ont-elles trop pour les respecter et les admirer.

Néanmoins leur conduite envers elles est pleine de délicatesse et de

dévouement. Les vertus domestiques font en Angleterre la gloire et le

bonheur des femmes; mais s'il y a des pays où l'amour subsiste hors

des liens sacrés du mariage, parmi ces pays, celui de tous où le

bonheur des femmes est le plus ménagé, c'est l'Italie. Les hommes s'y

sont fait une morale pour des rapports hors de la morale; mais du

moins ont-ils été justes et généreux dans le partage des devoirs; ils

se sont considérés eux-mêmes comme plus coupables que les femmes,

quand ils brisaient les liens de l'amour, parce que les femmes avaient

fait plus de sacrifices, et perdaient davantage; ils ont pensé que,

devant le tribunal du coeur, les plus criminels sont ceux qui font le

plus de mal. Quand les hommes ont tort, c'est par dureté; quand les

femmes ont tort, c'est par faiblesse. La société, qui est à la fois

rigoureuse et corrompue, c'est-à-dire impitoyable pour les fautes,

quand elles entraînent des malheurs, doit être plus sévère pour les

femmes; mais, dans un pays où il n'y a pas de société, la bonté

naturelle a plus d'influence.

«Les idées de considération et de dignité sont beaucoup moins

puissantes, et même beaucoup moins connues, j'en conviens, en Italie

que partout ailleurs. L'absence de société et d'opinion publique en

est la cause. Mais, malgré tout ce qu'on a dit de la perfidie des

Italiens, je soutiens que c'est un des pays du monde où il y a le plus

de bonhomie. Cette bonhomie est telle, dans tout ce qui tient à la

vanité, que bien que ce pays soit celui dont les étrangers aient dit

le plus de mal, il n'en est point où ils rencontrent un accueil aussi

bienveillant. On reproche aux Italiens trop de penchant à la

flatterie; mais il faut aussi convenir que la plupart du temps ce

n'est point par calcul, mais seulement par désir de plaire, qu'ils

prodiguent leurs douces expressions, inspirées par une obligeance

véritable; ces expressions ne sont point démenties par la conduite

habituelle de la vie. Toutefois, seraient-ils fidèles à l'amitié dans

des circonstances extraordinaires, s'il fallait braver pour elle les

périls et l'adversité? Le petit nombre, j'en conviens, le très-petit

nombre en serait capable; mais ce n'est pas à l'Italie seulement que

cette observation peut s'appliquer.

«Les Italiens ont une paresse orientale dans l'habitude de la vie;

mais il n'y a point d'hommes plus persévérants ni plus actifs quand

une fois leurs passions sont excitées. Ces mêmes femmes aussi, que

vous voyez indolentes comme les odalisques du sérail, sont capables

tout à coup des actions les plus dévouées. Il y a des mystères dans le

caractère et l'imagination des Italiens, et vous y rencontrez tour à

tour des traits inattendus de générosité et d'amitié, ou des preuves

sombres et redoutables de haine et de vengeance. Il n'y a ici

d'émulation pour rien: la vie n'y est plus qu'un sommeil rêveur, sous

un beau ciel; mais donnez à ces hommes un but, et vous les verrez en

six mois tout apprendre et tout concevoir. Il en est de même des

femmes; pourquoi s'instruiraient-elles, puisque la plupart des hommes

ne les entendraient pas? Elles isoleraient leur coeur en cultivant

leur esprit; mais ces mêmes femmes deviendraient bien vite dignes d'un

homme supérieur, si cet homme supérieur était l'objet de leur

tendresse. Tout dort ici; mais, dans un pays où les grands intérêts

sont assoupis, le repos et l'insouciance sont plus nobles qu'une vaine

agitation pour les petites choses.

«Les lettres elles-mêmes languissent là où les pensées ne se

renouvellent point par l'action forte et variée de la vie. Mais dans

quel pays cependant a-t-on jamais témoigné plus qu'en Italie de

l'admiration pour la littérature et les beaux-arts? L'histoire nous

apprend que les papes, les princes et les peuples ont rendu dans tous

les temps, aux peintres, aux poëtes, aux écrivains distingués, les

hommages les plus éclatants. Cet enthousiasme pour le talent est, je

l'avouerai, milord, un des premiers motifs qui m'attachent à ce pays.

On n'y trouve point l'imagination blasée, l'esprit décourageant, ni la

médiocrité despotique, qui savent si bien ailleurs tourmenter ou

étouffer le génie naturel. Une idée, un sentiment, une expression

heureuse, prennent feu, pour ainsi dire, parmi les auditeurs. Le

talent, par cela même qu'il tient ici le premier rang, excite beaucoup

d'envie. Pergolèse a été assassiné pour son _Stabat_; Giorgione

s'armait d'une cuirasse quand il était obligé de peindre dans un lieu

public; mais la jalousie violente qu'inspire le talent parmi nous est

celle que fait naître ailleurs la puissance; cette jalousie ne dégrade

point son objet; cette jalousie peut haïr, proscrire, tuer; et

néanmoins, toujours mêlée au fanatisme de l'admiration, elle excite

encore le génie tout en le persécutant. Enfin, quand on voit tant de

vie dans un cercle si resserré, au milieu de tant d'obstacles et

d'avertissements de tout genre, on ne peut s'empêcher, ce me semble,

de prendre un vif intérêt à ce peuple, qui respire avec avidité le peu

d'air que l'imagination fait pénétrer à travers les bornes qui le

renferment.

«Ces bornes sont telles, je ne le nierai point, que les hommes

maintenant acquièrent rarement en Italie cette dignité, cette fierté

qui distinguent les nations libres et militaires. J'avouerai même, si

vous le voulez, milord, que le caractère de ces nations pourrait

inspirer aux femmes plus d'enthousiasme et d'amour. Mais ne serait-il

pas possible aussi qu'un homme intrépide, noble et sévère, réunît

toutes les qualités qui font aimer, sans posséder celles qui

promettent le bonheur?

«CORINNE.»

Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française · 第 48 / 167 题