On passe, en allant à Saint-Pierre, sur le pont Saint-Ange; Corinne et
lord Nelvil le traversèrent à pied. «C'est sur ce pont, dit Oswald,
qu'en revenant du Capitole j'ai pour la première fois pensé, longtemps
pensé à vous.--Je ne me flattais pas, reprit Corinne, que ce
couronnement du Capitole me vaudrait un ami; mais cependant, en
cherchant la gloire, j'ai toujours espéré qu'elle me ferait aimer. A
quoi servirait-elle, du moins aux femmes, sans cet espoir?--Restons
encore ici quelques instants, dit Oswald. Quel souvenir, entre tous les
siècles, peut valoir pour mon coeur ce lieu qui me rappelle le premier
jour où je vous ai vue?--Je ne sais si je me trompe, reprit Corinne,
mais il me semble qu'on se devient plus cher l'un à l'autre en admirant
ensemble les monuments qui parlent à l'âme par une véritable grandeur.
Les édifices de Rome ne sont ni froids ni muets; le génie les a créés,
des événements mémorables les consacrent; peut-être même faut-il aimer,
Oswald, aimer surtout un caractère tel que le vôtre, pour se complaire à
sentir avec lui tout ce qu'il y a de noble et de beau dans
l'univers.--Oui, reprit lord Nelvil, mais en vous regardant, mais en
vous écoutant, je n'ai pas besoin d'autres merveilles.» Corinne le
remercia par un sourire plein de charmes.
En allant à Saint-Pierre, ils s'arrêtèrent devant le château Saint-Ange.
«Voilà, dit Corinne, l'un des édifices dont l'extérieur a le plus
d'originalité; ce tombeau d'Adrien, changé en forteresse par les Goths,
porte le caractère de sa première et de sa seconde destination. Bâti
pour la mort, une impénétrable enceinte l'environne, et cependant les
vivants y ont ajouté quelque chose d'hostile, par les fortifications
extérieures, qui contrastent avec le silence et la noble inutilité d'un
monument funéraire. On voit sur le sommet un ange de bronze avec son
épée nue; et dans l'intérieur sont pratiquées des prisons très-cruelles.
Tous les événements de l'histoire de Rome, depuis Adrien jusqu'à nos
jours, sont liés à ce monument. Bélisaire s'y défendit contre les Goths,
et, presque aussi barbare que ceux qui l'attaquaient, il lança contre
ses ennemis les belles statues qui décoraient l'intérieur de l'édifice.
Crescentius, Arnault de Brescia, Nicolas Rienzi, ces amis de la liberté
romaine, qui ont pris si souvent les souvenirs pour des espérances, se
sont défendus longtemps dans le tombeau d'un empereur. J'aime ces
pierres qui s'unissent à tant de faits illustres. J'aime ce luxe du
maître du monde, un magnifique tombeau. Il y a quelque chose de grand
dans l'homme qui, possesseur de toutes les jouissances et de toutes les
pompes terrestres, ne craint pas de s'occuper longtemps d'avance de sa
mort. Des idées morales, des sentiments désintéressés remplissent l'âme,
dès qu'elle sort de quelque manière des bornes de la vie.
«C'est d'ici, continua Corinne, que l'on devrait apercevoir
Saint-Pierre, et c'est jusqu'ici que les colonnes qui le précèdent
devaient s'étendre: tel était le superbe plan de Michel-Ange; il
espérait du moins qu'on l'achèverait après lui; mais les hommes de notre
temps ne pensent plus à la postérité. Quand une fois on a tourné
l'enthousiasme en ridicule, on a tout défait, excepté l'argent et le
pouvoir.--C'est vous qui ferez renaître ce sentiment! s'écria lord
Nelvil. Qui jamais éprouva le bonheur que je goûte? Rome montrée par
vous, Rome interprétée par l'imagination et le génie, _Rome, qui est un
monde animé par le sentiment, sans lequel le monde lui-même est un
désert_. Ah! Corinne, que succédera-t-il à ces jours, plus heureux que
mon sort et mon coeur ne le permettent? Corinne lui répondit avec
douceur: «Toutes les affections sincères viennent du ciel, Oswald;
pourquoi ne protégerait-il pas ce qu'il inspire? C'est à lui qu'il
appartient de disposer de nous.»
Alors Saint-Pierre leur apparut, cet édifice le plus grand que les
hommes aient jamais élevé; car les pyramides d'Égypte elles-mêmes lui
sont inférieures en hauteur. «J'aurais peut-être dû vous faire voir, dit
Corinne, le plus beau de nos édifices le dernier; mais ce n'est pas mon
système. Il me semble que, pour se rendre sensible aux beaux-arts, il
faut commencer par voir les objets qui inspirent une admiration vive et
profonde. Ce sentiment, une fois éprouvé, révèle pour ainsi dire une
nouvelle sphère d'idées, et rend ensuite plus capable d'aimer et de
juger tout ce qui, dans un ordre même inférieur, retrace cependant la
première impression qu'on a reçue. Toutes ces gradations, ces manières
prudentes et nuancées pour préparer les grands effets, ne sont point de
mon goût. On n'arrive point au sublime par degrés; des distances
infinies le séparent même de ce qui n'est que beau.» Oswald sentit une
émotion tout à fait extraordinaire en arrivant en face de Saint-Pierre.
C'était la première fois que l'ouvrage des hommes produisait sur lui
l'effet d'une merveille de la nature. C'est le seul travail de l'art,
sur notre terre actuelle, qui ait le genre de grandeur qui caractérise
les oeuvres immédiates de la création. Corinne jouissait de l'étonnement
d'Oswald. «J'ai choisi, lui dit-elle, un jour où le soleil est dans tout
son éclat pour vous faire voir ce monument. Je vous réserve un plaisir
plus intime, plus religieux: c'est de le contempler au clair de la lune;
mais il fallait d'abord vous faire assister à la plus brillante des
fêtes, le génie de l'homme décoré par la magnificence de la nature.»
La place de Saint-Pierre est entourée de colonnes, légères de loin, et
massives de près. Le terrain, qui va toujours un peu en montant jusqu'au
portique de l'église, ajoute encore à l'effet qu'elle produit. Un
obélisque de quatre-vingts pieds de haut, qui paraît à peine élevé en
présence de la coupole de Saint-Pierre, est au milieu de la place. La
forme des obélisques elle seule a quelque chose qui plaît à
l'imagination; leur sommet se perd dans les airs, et semble porter
jusqu'au ciel une grande pensée de l'homme. Ce monument, qui vint
d'Égypte pour orner les bains de Caligula, et que Sixte-Quint a fait
transporter ensuite au pied du temple de Saint-Pierre; ce contemporain
de tant de siècles, qui n'ont pu rien contre lui, inspire un sentiment
de respect: l'homme se sent tellement passager, qu'il a toujours de
l'émotion en présence de ce qui est immuable. A quelque distance, des
deux côtés de l'obélisque, s'élèvent deux fontaines dont l'eau jaillit
perpétuellement et retombe avec abondance en cascade dans les airs. Ce
murmure des ondes, qu'on a coutume d'entendre au milieu de la campagne,
produit dans cette enceinte une sensation toute nouvelle; mais cette
sensation est en harmonie avec celle que fait naître l'aspect d'un
temple majestueux.
La peinture, la sculpture, imitant le plus souvent la figure humaine ou
quelque objet existant dans la nature, réveillent dans notre âme des
idées parfaitement claires et positives; mais un beau monument
d'architecture n'a point, pour ainsi dire, de sens déterminé, et l'on
est saisi, en le contemplant, par cette rêverie sans calcul et sans but
qui mène si loin la pensée. Le bruit des eaux convient à toutes ces
impressions vagues et profondes; il est uniforme comme l'édifice est
régulier