Oswald et Corinne allèrent d'abord au Panthéon, qu'on appelle
aujourd'hui _Sainte-Marie de la Rotonde_. Partout, en Italie, le
catholicisme a hérité du paganisme; mais le Panthéon est le seul temple
antique à Rome qui soit conservé tout entier, le seul où l'on puisse
remarquer dans son ensemble la beauté de l'architecture des anciens et
le caractère particulier de leur culte. Oswald et Corinne s'arrêtèrent
sur la place du Panthéon pour admirer le portique de ce temple et les
colonnes qui le soutiennent.
Corinne fit observer à lord Nelvil que le Panthéon était construit de
manière qu'il paraissait beaucoup plus grand qu'il ne l'est. «L'église
Saint-Pierre, dit-elle, produira sur vous un effet tout différent; vous
la croirez d'abord moins vaste qu'elle ne l'est en réalité. L'illusion
si favorable au Panthéon vient, à ce qu'on assure, de ce qu'il y a plus
d'espace entre les colonnes, et que l'air joue librement autour; mais
surtout de ce que l'on n'y aperçoit presque point d'ornements de détail,
tandis que Saint-Pierre en est surchargé. C'est ainsi que la poésie
antique ne dessinait que les grandes masses, et laissait à la pensée de
l'auditeur à remplir les intervalles, à suppléer les développements: en
tous genres, nous autres modernes, nous disons trop.
«Ce temple, continua Corinne, fut consacré par Agrippa, le favori
d'Auguste, à son ami, ou plutôt à son maître. Cependant ce maître eut la
modestie de refuser la dédicace du temple, et Agrippa se vit obligé de
le dédier à tous les dieux de l'Olympe, pour remplacer le dieu de la
terre, la puissance. Il y avait un char de bronze au sommet du Panthéon,
sur lequel étaient placées les statues d'Auguste et d'Agrippa. De chaque
côté du portique, ces mêmes statues se retrouvaient sous une autre
forme, et sur le frontispice du temple on lit encore: _Agrippa l'a
consacré_. Auguste donna son nom à son siècle, parce qu'il a fait de ce
siècle une époque de l'esprit humain. Les chefs-d'oeuvre en divers
genres de ses contemporains formèrent pour ainsi dire les rayons de son
auréole. Il sut honorer habilement les hommes de génie qui cultivaient
les lettres, et dans la postérité sa gloire s'en est bien trouvée.
«Entrons dans le temple, dit Corinne; vous le voyez, il reste découvert
presque comme il l'était autrefois. On dit que cette lumière qui venait
d'en haut était l'emblème de la Divinité supérieure à toutes les
divinités. Les païens ont toujours aimé les images symboliques. Il
semble en effet que ce langage convient mieux à la religion que la
parole. La pluie tombe souvent sur ces parvis de marbre; mais aussi les
rayons du soleil viennent éclairer les prières. Quelle sérénité! quel
air de fête on remarque dans cet édifice! Les païens ont divinisé la
vie, et les chrétiens ont divinisé la mort: tel est l'esprit des deux
cultes; mais notre catholicisme romain est moins sombre cependant que ne
l'était celui du Nord. Vous l'observerez quand nous serons à
Saint-Pierre. Dans l'intérieur du sanctuaire du Panthéon sont les bustes
de nos artistes les plus célèbres: ils décorent les niches où l'on avait
placé les dieux des anciens. Comme, depuis la destruction de l'empire
des Césars, nous n'avons presque jamais eu d'indépendance politique en
Italie, on ne trouve point ici des hommes d'État ni de grands
capitaines. C'est le génie de l'imagination qui fait notre seule gloire:
mais ne trouvez-vous pas, milord, qu'un peuple qui honore ainsi les
talents qu'il possède mériterait une plus noble destinée?--Je suis
sévère pour les nations, répondit Oswald; je crois toujours qu'elles
méritent leur sort, quel qu'il soit.--Cela est dur, reprit Corinne;
peut-être, en vivant en Italie, éprouverez-vous un sentiment
d'attendrissement sur ce beau pays que la nature semble avoir paré comme
une victime; mais, du moins, souvenez-vous que notre plus chère
espérance, à nous autres artistes, à nous autres amants de la gloire,
c'est d'obtenir une place ici. J'ai déjà marqué la mienne, dit-elle en
montrant une niche encore vide. Oswald, qui sait si vous ne reviendrez
pas dans cette même enceinte quand mon buste y sera placé? Alors...»
Oswald l'interrompit vivement, et lui dit: «Resplendissante de jeunesse
et de beauté, pouvez-vous parler ainsi à celui que le malheur et la
souffrance font déjà pencher vers la tombe?--Ah! reprit Corinne, l'orage
peut briser en un moment les fleurs qui tiennent encore la tête levée.
Oswald, cher Oswald, ajouta-t-elle, pourquoi ne seriez-vous pas heureux?
pourquoi...--Ne m'interrogez jamais, reprit lord Nelvil; vous avez vos
secrets, j'ai les miens; respectons mutuellement notre silence. Non,
vous ne savez pas quelle émotion j'éprouverais s'il fallait raconter mes
malheurs!» Corinne se tut, et ses pas, en sortant du temple, étaient
plus lents et ses regards plus rêveurs.
Elle s'arrêta sous le portique. «Là, dit-elle à lord Nelvil, était une
urne de porphyre de la plus grande beauté, transportée maintenant à
Saint-Jean-de-Latran; elle contenait les cendres d'Agrippa, qui furent
placées au pied de la statue qu'il s'était élevée à lui-même. Les
anciens mettaient tant de soin à adoucir l'idée de la destruction,
qu'ils savaient en écarter ce qu'elle peut avoir de lugubre et
d'effrayant. Il y avait d'ailleurs tant de magnificence dans leurs
tombeaux, que le contraste du néant, de la mort et des splendeurs de la
vie s'y faisait moins sentir. Il est vrai aussi que l'espérance d'un
autre monde était chez eux beaucoup moins vive que chez les chrétiens;
les païens s'efforçaient de disputer à la mort le souvenir que nous
déposons sans crainte dans le sein de l'Éternel.»
Oswald soupira, et garda le silence. Les idées mélancoliques ont
beaucoup de charmes tant qu'on n'a pas été soi-même profondément
malheureux; mais quand la douleur, dans toute son âpreté, s'est emparée
de l'âme, on n'entend plus, sans tressaillir, de certains mots qui jadis
n'excitaient en nous que des rêveries plus ou moins douces.