Le comte d'Erfeuil vint, selon sa coutume, le matin chez lord Nelvil;
et, en lui reprochant de n'avoir pas été la veille chez Corinne, il lui
dit: «Vous auriez été bien heureux si vous y étiez venu.--Et pourquoi?
reprit Oswald.--Parce que j'ai acquis hier la certitude que vous
l'intéressez vivement.--Encore de la légèreté! interrompit lord Nelvil;
ne savez-vous donc pas que je ne puis ni ne veux en avoir?--Vous appelez
légèreté, dit le comte d'Erfeuil, la promptitude de mes observations.
Ai-je moins de raison parce que j'ai raison plus vite? Vous étiez tous
faits pour vivre dans cet heureux temps des patriarches, où l'homme
avait cinq siècles de vie: on nous en a retranché au moins quatre, je
vous en avertis.--Soit, répondit Oswald, et ces observations si rapides,
que vous ont-elles fait découvrir?--Que Corinne vous aime. Hier, je suis
arrivé chez elle: sans doute elle m'a très-bien reçu; mais ses yeux
étaient attachés sur la porte pour regarder si vous me suiviez. Elle a
essayé un moment de parler d'autre chose; mais, comme c'est une personne
très-vive et très-naturelle, elle m'a enfin demandé tout simplement
pourquoi vous n'étiez pas venu avec moi. Je vous ai blâmé, vous ne m'en
voudrez pas; j'ai dit que vous étiez une créature sombre et bizarre;
mais je vous épargne d'ailleurs tous les éloges que j'ai faits de vous.
«Il est triste, m'a dit Corinne; il a perdu sans doute une personne qui
lui était chère. De qui porte-t-il le deuil?--De son père, madame, lui
ai-je dit, quoiqu'il y ait plus d'un an qu'il l'a perdu; et comme la loi
de la nature nous oblige tous à survivre à nos parents, j'imagine que
quelque autre motif secret est la cause de sa longue et profonde
mélancolie.--Oh! reprit Corinne, je suis bien loin de penser que des
douleurs en apparence semblables soient les mêmes pour tous les hommes.
Le père de votre ami et votre ami lui-même ne sont peut-être pas dans la
règle commune, et je suis bien tentée de le croire.» Sa voix était
très-douce, mon cher Oswald, en prononçant ces derniers mots.--Est-ce
là, reprit Oswald, toutes les preuves d'intérêt que vous m'annoncez?--En
vérité, reprit le comte d'Erfeuil, c'est bien assez, selon moi, pour
être sûr d'être aimé; mais, puisque vous voulez mieux, vous aurez mieux:
j'ai réservé le plus fort pour la fin. Le prince Castel-Forte est
arrivé, et il a raconté toute votre histoire d'Ancône, sans savoir que
c'était vous dont il parlait: il l'a racontée avec beaucoup de feu et
d'imagination, autant que j'en puis juger, grâce aux deux leçons
d'italien que j'ai prises; mais il y a tant de mots français dans les
langues étrangères, que nous les comprenons presque toutes, même sans
les savoir. D'ailleurs, la physionomie de Corinne m'aurait expliqué ce
que je n'entendais pas. On y lisait si visiblement l'agitation de son
coeur; elle ne respirait pas, de peur de perdre un seul mot; quand elle
demanda si l'on savait le nom de cet Anglais, son anxiété était telle,
qu'il était bien facile de juger combien elle craignait qu'un autre nom
que le vôtre ne fût prononcé.
«Le prince Castel-Forte dit qu'il ignorait quel était cet Anglais; et
Corinne, se retournant avec vivacité vers moi, s'écria: «N'est-il pas
vrai, monsieur, que c'est lord Nelvil?--Oui, madame, lui répondis-je,
c'est lui.» Et Corinne alors fondit en larmes. Elle n'avait pas pleuré
pendant l'histoire; qu'y avait-il donc dans le nom du héros de plus
attendrissant que le récit même?--Elle a pleuré! s'écria lord Nelvil;
ah! que n'étais-je là!» Puis, s'arrêtant tout à coup, il baissa les
yeux, et son visage mâle exprima la timidité la plus délicate; il se
hâta de reprendre la parole, de peur que le comte d'Erfeuil ne troublât
sa joie secrète en la remarquant. «Si l'aventure d'Ancône mérite d'être
racontée, dit Oswald, c'est à vous aussi, mon cher comte, que l'honneur
en appartient.--On a bien parlé, répondit le comte d'Erfeuil en riant,
d'un Français très-aimable qui était là, milord, avec vous; mais
personne que moi n'a fait attention à cette parenthèse du récit. La
belle Corinne vous préfère, elle vous croit sans doute le plus fidèle de
nous deux; vous ne le serez pas davantage, peut-être même lui ferez-vous
plus de chagrin que je ne lui en aurais fait; mais les femmes aiment la
peine, pourvu qu'elle soit bien romanesque: ainsi vous lui convenez.»
Lord Nelvil souffrait à chaque mot du comte d'Erfeuil; mais que lui
dire? il ne disputait jamais, il n'écoutait jamais assez attentivement
pour changer d'avis: ses paroles une fois lancées, il ne s'y intéressait
plus; et le mieux était encore de les oublier, si on le pouvait, aussi
vite que lui-même.