Le comte d'Erfeuil avait assisté à la fête du Capitole; il vint le
lendemain chez lord Nelvil, et lui dit: «Mon cher Oswald, voulez-vous
que je vous mène ce soir chez Corinne?--Comment! interrompit Oswald,
est-ce que vous la connaissez?--Non, répondit le comte d'Erfeuil; mais
une personne aussi célèbre est toujours flattée qu'on désire de la voir,
et je lui ai écrit ce matin pour lui demander la permission d'aller chez
elle ce soir avec vous.--J'aurais souhaité, répondit Oswald en
rougissant, que vous ne m'eussiez pas ainsi nommé sans mon
consentement.--Sachez-moi gré, reprit le comte d'Erfeuil, de vous avoir
épargné quelques formalités ennuyeuses: au lieu d'aller chez un
ambassadeur, qui vous aurait mené chez un cardinal, qui vous aurait
conduit chez une femme, qui vous aurait introduit chez Corinne, je vous
présente, vous me présentez, et nous serons très-bien reçus tous les
deux.
--J'ai moins de confiance que vous, et sans doute avec raison, reprit
lord Nelvil; je crains que cette demande précipitée n'ait pu déplaire à
Corinne.--Pas du tout, je vous assure, dit le comte d'Erfeuil; elle a
trop d'esprit pour cela, et sa réponse est très-polie.--Comment! elle
vous a répondu! reprit lord Nelvil; et que vous a-t-elle donc dit, mon
cher comte?--Ah! mon cher comte, dit en riant M. d'Erfeuil, vous vous
adoucissez donc depuis que vous savez que Corinne m'a répondu? mais
enfin _je vous aime et tout est pardonné_. Je vous avouerai donc
modestement que dans mon billet j'avais parlé de moi plus que de vous,
et que dans sa réponse il me semble qu'elle vous nomme le premier; mais
je ne suis jamais jaloux de mes amis.--Assurément, répondit lord Nelvil,
je ne pense pas que ni vous ni moi nous puissions nous flatter de plaire
à Corinne; et quant à moi, tout ce que je désire, c'est de jouir
quelquefois de la société d'une personne aussi étonnante: à ce soir
donc, puisque vous l'avez arrangé ainsi.--Vous viendrez avec moi? dit le
comte d'Erfeuil.--Eh bien, oui, répondit lord Nelvil avec un embarras
très-visible.--Pourquoi donc, continua le comte d'Erfeuil, pourquoi
s'être tant plaint de ce que j'ai fait? vous finissez comme j'ai
commencé; mais il fallait bien vous laisser l'honneur d'être plus
réservé que moi, pourvu toutefois que vous n'y perdissiez rien. C'est
vraiment une charmante personne que Corinne: elle a de l'esprit et de la
grâce; je n'ai pas bien compris ce qu'elle disait, parce qu'elle parlait
italien; mais, à la voir, je gagerais qu'elle sait très-bien le
français; nous en jugerons ce soir. Elle mène une vie singulière; elle
est riche, jeune, libre, sans qu'on puisse savoir avec certitude si elle
a des amants ou non. Il paraît certain néanmoins qu'à présent elle ne
préfère personne; au reste, ajouta-t-il, il se peut qu'elle n'ait pas
rencontré dans ce pays un homme digne d'elle: cela ne m'étonnerait pas.»
Le comte d'Erfeuil continua quelque temps encore à discourir ainsi, sans
que lord Nelvil l'interrompît. Il ne disait rien qui fût précisément
inconvenable; mais il froissait toujours les sentiments délicats
d'Oswald, en parlant trop fort ou trop légèrement sur ce qui
l'intéressait. Il y a des ménagements que l'esprit même et l'usage du
monde n'apprennent pas; et, sans manquer à la plus parfaite politesse,
on blesse souvent le coeur.
Lord Nelvil fut très-agité tout le jour, en pensant à la visite du soir;
mais il écarta, tant qu'il le put, les réflexions qui le troublaient, et
tâcha de se persuader qu'il pouvait y avoir du plaisir dans un
sentiment, sans que ce sentiment décidât du sort de la vie. Fausse
sécurité! car l'âme ne reçoit aucun plaisir de ce qu'elle reconnaît
elle-même pour passager.
Lord Nelvil et le comte d'Erfeuil arrivèrent chez Corinne. Sa maison
était placée dans le quartier des Transtévérins, un peu au delà du
château Saint-Ange. La vue du Tibre embellissait cette maison, ornée
dans l'intérieur avec l'élégance la plus parfaite. Le salon était décoré
des copies en plâtre des meilleures statues de l'Italie: la Niobé, le
Laocoon, la Vénus de Médicis, le Gladiateur mourant; et, dans le cabinet
où se tenait Corinne, l'on voyait des instruments de musique, des
livres, un ameublement simple mais commode, et seulement arrangé pour
rendre la conversation facile et le cercle resserré. Corinne n'était
point encore dans son cabinet lorsque Oswald arriva; en l'attendant, il
se promenait avec anxiété dans son appartement; il y remarquait dans
chaque détail un mélange heureux de tout ce qu'il y a de plus agréable
dans les trois nations, française, anglaise et italienne: le goût de la
société, l'amour des lettres, et le sentiment des beaux-arts.
Corinne enfin parut; elle était vêtue sans aucune recherche, mais
toujours pittoresquement. Elle avait dans ses cheveux des camées
antiques, et portait à son cou un collier de corail. Sa politesse était
noble et facile; en la voyant ainsi familièrement au milieu du cercle de
ses amis, on retrouvait en elle la divinité du Capitole, bien qu'elle
fût parfaitement simple et naturelle en tout. Elle salua d'abord le
comte d'Erfeuil, en regardant Oswald; et puis, comme si elle se fût
repentie de cette espèce de fausseté, elle s'avança vers Oswald; et l'on
put remarquer qu'en l'appelant lord Nelvil, ce nom semblait produire un
effet singulier sur elle, et deux fois elle le répéta d'une voix émue,
comme s'il lui eût retracé de touchants souvenirs.
Enfin elle dit en italien à lord Nelvil quelques mots pleins de grâce
sur l'obligeance qu'il lui avait témoignée la veille en relevant sa
couronne. Oswald lui répondit en cherchant à lui exprimer l'admiration
qu'elle lui avait inspirée, et se plaignit avec douceur de ce qu'elle ne
lui parlait pas en anglais. «Vous suis-je, ajouta-t-il, plus étranger
qu'hier?--Non, assurément, lui répondit Corinne; mais, quand on a comme
moi parlé plusieurs années de sa vie deux ou trois langues différentes,
l'une ou l'autre est inspirée par les sentiments que l'on doit
exprimer.--Sûrement, dit Oswald, l'anglais est votre langue habituelle,
celle que vous parlez à vos amis, celle...--Je suis Italienne,
interrompit Corinne; pardonnez-moi, milord, mais il me semble que je
retrouve en vous cet orgueil national qui caractérise souvent vos
compatriotes. Dans ce pays, nous sommes plus modestes: nous ne sommes ni
contents de nous comme des Français, ni fiers de nous comme des Anglais.
Un peu d'indulgence nous suffit de la part des étrangers; et comme il
nous est refusé depuis longtemps d'être une nation, nous avons le grand
tort de manquer souvent, comme individus, de la dignité qui ne nous est
pas permise comme peuple; mais quand vous connaîtrez les Italiens, vous
verrez qu'ils ont dans leur caractère quelques traces de la grandeur
antique, quelques traces rares, effacées, mais qui pourraient reparaître
dans des temps plus heureux. Je vous parlerai anglais quelquefois, mais
pas toujours; l'italien m'est cher: j'ai beaucoup souffert, dit-elle en
soupirant, pour vivre en Italie.»
Le comte d'Erfeuil fit des reproches aimables à Corinne de ce qu'elle
l'oubliait tout à fait en s'exprimant dans des langues qu'il n'entendait
pas. «Belle Corinne, lui dit-il, de grâce parlez français; vous en êtes
vraiment digne.» Corinne sourit à ce compliment, et se mit à parler
français très-purement, très-facilement, mais avec l'accent anglais.
Lord Nelvil et le comte d'Erfeuil s'en étonnèrent également; mais le
comte d'Erfeuil, qui croyait qu'on pouvait tout dire, pourvu que ce fût
avec grâce, et qui s'imaginait que l'impolitesse consistait dans la
forme et non dans le fond, demanda directement à Corinne raison de cette
singularité. Elle fut d'abord un peu troublée de cette interrogation
subite; puis, reprenant ses esprits, elle dit au comte d'Erfeuil:
«Apparemment, monsieur, que j'ai appris le français d'un Anglais.» Il
renouvela ses questions en riant, mais avec instance. Corinne
s'embarrassa toujours davantage, et lui dit enfin: «Depuis quatre ans,
monsieur, que je suis fixée à Rome, aucun de mes amis, aucun de ceux
qui, j'en suis sûre, s'intéressent beaucoup à moi, ne m'ont interrogée
sur ma destinée; ils ont compris d'abord qu'il m'était pénible d'en
parler.» Ces paroles mirent un terme aux questions du comte d'Erfeuil;
mais Corinne eut peur de l'avoir blessé; et, comme il avait l'air d'être
très-lié avec lord Nelvil, elle craignit encore plus, sans vouloir s'en
rendre raison, qu'il ne parlât d'elle désavantageusement à son ami, et
elle se remit à prendre assez de soin pour lui plaire.
Le prince Castel-Forte arriva dans ce moment avec plusieurs Romains de
ses amis et de ceux de Corinne. C'étaient des hommes d'un esprit aimable
et gai, très-bienveillants dans leurs formes, et si facilement animés
par la conversation des autres, qu'on trouvait un vif plaisir à leur
parler, tant ils sentaient vivement ce qui méritait d'être senti.
L'indolence des Italiens les porte à ne point montrer en société, ni
souvent d'aucune manière, tout l'esprit qu'ils ont. La plupart d'entre
eux ne cultivent pas même dans la retraite les facultés intellectuelles
que la nature leur a données; mais ils jouissent avec transport de ce
qui leur vient sans peine.
Corinne avait beaucoup de gaieté dans l'esprit. Elle apercevait le
ridicule avec la sagacité d'une Française, et le peignait avec
l'imagination d'une Italienne; mais elle mêlait à tout un sentiment de
bonté: on ne voyait jamais rien en elle de calculé ni d'hostile; car, en
toute chose c'est la froideur qui offense, et l'imagination, au
contraire, a presque toujours de la bonhomie.
Oswald trouvait Corinne pleine de grâce, et d'une grâce qui lui était
toute nouvelle. Une grande et terrible circonstance de sa vie était
attachée au souvenir d'une femme française très-aimable et
très-spirituelle; mais Corinne ne lui ressemblait en rien: sa
conversation était un mélange de tous les genres d'esprit;
l'enthousiasme des beaux-arts et la connaissance du monde, la finesse
des idées et la profondeur des sentiments, enfin tous les charmes de la
vivacité et de la rapidité s'y faisaient remarquer, sans que pour cela
ses pensées fussent jamais incomplètes, ni ses réflexions légères.
Oswald était tout à la fois surpris et charmé, inquiet et entraîné; il
ne comprenait pas comment une seule personne pouvait réunir tout ce que
possédait Corinne; il se demandait si le lien de tant de qualités
presque opposées était l'inconséquence ou la supériorité; si c'était à
force de tout sentir, ou parce qu'elle oubliait tout successivement,
qu'elle passait ainsi, presque dans un même instant, de la mélancolie à
la gaieté, de la profondeur à la grâce, de la conversation la plus
étonnante, et par les connaissances et par les idées, à la coquetterie
d'une femme qui cherche à plaire et veut captiver; mais il y avait dans
cette coquetterie une noblesse si parfaite, qu'elle imposait autant de
respect que la réserve la plus sévère.
Le prince Castel-Forte était très-occupé de Corinne, et tous les
Italiens qui composaient sa société lui montraient un sentiment qui
s'exprimait par les soins et les hommages les plus délicats et les plus
assidus: le culte habituel dont ils l'entouraient répandait comme un air
de fête sur tous les jours de sa vie. Corinne était heureuse d'être
aimée; mais heureuse comme on l'est de vivre dans un climat doux,
d'entendre des sons harmonieux, de ne recevoir enfin que des impressions
agréables. Le sentiment profond et sérieux de l'amour ne se peignait
point sur son visage, où tout était exprimé par la physionomie la plus
vive et la plus mobile. Oswald la regardait en silence; sa présence
animait Corinne, et lui inspirait le désir d'être aimable. Cependant
elle s'arrêtait quelquefois dans les moments où sa conversation était la
plus brillante, étonnée du calme extérieur d'Oswald, ne sachant pas s'il
l'approuvait ou s'il la blâmait secrètement, et si ses idées anglaises
lui permettaient d'applaudir à de tels succès dans une femme.
Oswald était trop captivé par les charmes de Corinne pour se rappeler
alors ses anciennes opinions sur l'obscurité qui convenait aux femmes;
mais il se demandait si l'on pouvait être aimé d'elle, s'il était
possible de concentrer en soi seul tant de rayons; enfin, il était à la
fois ébloui et troublé; et, bien qu'à son départ elle l'eût invité
très-poliment à revenir la voir, il laissa passer tout un jour sans
aller chez elle, éprouvant une sorte de terreur du sentiment qui
l'entraînait.
Quelquefois il comparait ce sentiment nouveau avec l'erreur fatale des
premiers moments de sa jeunesse, et repoussait vivement ensuite cette
comparaison; car c'était l'art, et un art perfide, qui l'avait subjugué,
tandis qu'on ne pouvait douter de la vérité de Corinne. Son charme
tenait-il de la magie ou de l'inspiration poétique? était-ce Armide ou
Sapho? pouvait-on espérer de captiver jamais un génie doué de si
brillantes ailes? Il était impossible de le décider; mais au moins on
sentait que ce n'était pas la société, que c'était plutôt le ciel même
qui avait formé cet être extraordinaire, et que son esprit était aussi
incapable d'imiter que son caractère de feindre. «O mon père! disait
Oswald, si vous aviez connu Corinne, qu'auriez-vous pensé d'elle?»