Le Prince Castel-Forte prit la parole, et ce qu'il dit sur Corinne
attira l'attention de toute l'assemblée. C'était un homme de cinquante
ans, qui avait dans ses discours et dans son maintien beaucoup de mesure
et de dignité; son âge, et l'assurance qu'on avait donnée à lord Nelvil
qu'il n'était que l'ami de Corinne, lui inspirèrent un intérêt sans
mélange pour le portrait qu'il fit d'elle. Oswald, sans ces motifs de
sécurité, se serait déjà senti capable d'un mouvement confus de
jalousie.
Le prince Castel-Forte lut quelques pages en prose, sans prétention,
mais singulièrement propres à faire connaître Corinne. Il indiqua
d'abord le mérite particulier de ses ouvrages: il dit que ce mérite
consistait en partie dans l'étude approfondie qu'elle avait faite des
littératures étrangères; elle savait unir au plus haut degré
l'imagination, les tableaux, la vie brillante du Midi, cette
connaissance, cette observation du coeur humain qui semble le partage
des pays où les objets extérieurs excitent moins l'intérêt.
Il vanta la grâce et la gaieté de Corinne, cette gaieté qui ne tenait en
rien à la moquerie, mais seulement à la vivacité de l'esprit, à la
fraîcheur de l'imagination; il essaya de louer sa sensibilité, mais on
pouvait aisément deviner qu'un regret personnel se mêlait à ce qu'il en
disait. Il se plaignit de la difficulté qu'éprouvait une femme
supérieure à rencontrer l'objet dont elle s'est fait une image idéale,
une image revêtue de tous les dons que le coeur et le génie peuvent
souhaiter. Il se complut cependant à peindre la sensibilité passionnée
qui inspirait la poésie de Corinne, et l'art qu'elle avait de saisir des
rapports touchants entre les beautés de la nature et les impressions les
plus intimes de l'âme. Il releva l'originalité des expressions de
Corinne, de ces expressions qui naissaient toutes de son caractère et de
sa manière de sentir, sans que jamais aucune nuance d'affectation pût
altérer un genre de charme non-seulement naturel, mais involontaire.
Il parla de son éloquence comme d'une force toute-puissante qui devait
d'autant plus entraîner ceux qui l'écoutaient, qu'ils avaient en
eux-mêmes plus d'esprit et de sensibilité véritable. «Corinne, dit-il,
est sans doute la femme la plus célèbre de notre pays, et cependant ses
amis seuls peuvent la peindre; car les qualités de l'âme, quand elles
sont vraies, ont toujours besoin d'être devinées; l'éclat, aussi bien
que l'obscurité, peut empêcher de les reconnaître, si quelque sympathie
n'aide pas à les pénétrer.» Il s'étendit sur son talent d'improviser,
qui ne ressemblait en rien à ce qu'on est convenu d'appeler de ce nom en
Italie. «Ce n'est pas seulement, continua-t-il, à la fécondité de son
esprit qu'il faut l'attribuer, mais à l'émotion profonde qu'excitent en
elle toutes les pensées généreuses; elle ne peut prononcer un mot qui
les rappelle, sans que l'inépuisable source des sentiments et des idées,
l'enthousiasme, l'anime et l'inspire.» Le prince Castel-Forte fit sentir
aussi le charme d'un style toujours pur, toujours harmonieux. «La poésie
de Corinne, ajouta-t-il, est une mélodie intellectuelle qui seule peut
exprimer le charme des impressions les plus fugitives et les plus
délicates.»
Il vanta l'entretien de Corinne; on sentait qu'il en avait goûté les
délices. «L'imagination et la simplicité, la justesse et l'exaltation,
la force et la douceur se réunissent, disait-il, dans une même personne,
pour varier à chaque instant tous les plaisirs de l'esprit; on peut lui
appliquer ce charmant vers de Pétrarque:
Il parlar che nell'anima si sente[2];
et je lui crois quelque chose de cette grâce tant vantée, de ce charme
oriental, que les anciens attribuaient à Cléopâtre.
[2] Le langage qu'on entend au fond de l'âme.
«Les lieux que j'ai parcourus avec elle, ajouta le prince Castel-Forte,
la musique que nous avons entendue ensemble, les tableaux qu'elle m'a
fait voir, les livres qu'elle m'a fait comprendre, composent l'univers
de mon imagination. Il y a dans tous ces objets une étincelle de sa vie;
et s'il me fallait exister loin d'elle, je voudrais au moins m'en
entourer, certain que je serais de ne retrouver nulle part cette trace
de feu, cette trace d'elle enfin qu'elle y a laissée. Oui, continua-t-il
(et dans ce moment ses yeux tombèrent par hasard sur Oswald), voyez
Corinne, si vous pouvez passer votre vie avec elle, si cette double
existence qu'elle vous donnera peut vous être longtemps assurée; mais ne
la voyez pas, si vous êtes condamné à la quitter: vous chercheriez en
vain, tant que vous vivriez, cette âme créatrice qui partageait et
multipliait vos sentiments et vos pensées; vous ne la retrouveriez
jamais.»
Oswald tressaillit à ces paroles; ses yeux se fixèrent sur Corinne, qui
les écoutait avec une émotion que l'amour-propre ne faisait pas naître,
mais qui tenait à des sentiments plus aimables et plus touchants. Le
prince Castel-Forte reprit son discours, qu'un moment d'attendrissement
lui avait fait suspendre; il parla du talent de Corinne pour la
peinture, pour la musique, pour la déclamation, pour la danse: il dit
que dans tous les talents c'était toujours Corinne, ne s'astreignant
point à telle manière, à telle règle, mais exprimant dans des langages
variés la même puissance d'imagination, le même enchantement des
beaux-arts, sous leurs diverses formes.
«Je ne me flatte pas, dit en terminant le prince Castel-Forte, d'avoir
pu peindre une personne dont il est impossible d'avoir l'idée quand on
ne l'a pas entendue; mais sa présence est pour nous à Rome comme l'un
des bienfaits de notre ciel brillant, de notre nature inspirée. Corinne
est le lien de ses amis entre eux; elle est le mouvement, l'intérêt de
notre vie; nous comptons sur sa bonté; nous sommes fiers de son génie;
nous disons aux étrangers: «Regardez-la, c'est l'image de notre belle
Italie; elle est ce que nous serions sans l'ignorance, l'envie, la
discorde et l'indolence auxquelles notre sort nous a condamnés.» Nous
nous plaisons à la contempler comme une admirable production de notre
climat, de nos beaux-arts, comme un rejeton du passé, comme une
prophétie de l'avenir; et quand les étrangers insultent à ce pays, d'où
sont sorties les lumières qui ont éclairé l'Europe; quand ils sont sans
pitié pour nos torts, qui naissent de nos malheurs, nous leur disons:
«Regardez Corinne.» Oui, nous suivrions ses traces, nous serions hommes
comme elle est femme, si les hommes pouvaient, comme les femmes, se
créer un monde dans leur propre coeur, et si notre génie, nécessairement
dépendant des relations sociales et des circonstances extérieures,
pouvait s'allumer tout entier au seul flambeau de la poésie.»
Au moment où le prince Castel-Forte cessa de parler, des
applaudissements unanimes se firent entendre; et quoiqu'il y eût dans la
fin de son discours un blâme indirect de l'état actuel des Italiens,
tous les grands de l'État l'approuvèrent: tant il est vrai qu'on trouve
en Italie cette sorte de libéralité qui ne porte pas à changer les
institutions, mais fait pardonner, dans les esprits supérieurs, une
opposition tranquille aux préjugés existants.
La réputation du prince Castel-Forte était très-grande à Rome. Il
parlait avec une sagacité rare; et c'était un don remarquable dans un
pays où l'on met encore plus d'esprit dans sa conduite que dans ses
discours. Il n'avait pas dans les affaires l'habileté qui distingue
souvent les Italiens, mais il se plaisait à penser, et ne craignait pas
la fatigue de la méditation. Les heureux habitants du Midi se refusent
quelquefois à cette fatigue, et se flattent de tout deviner par
l'imagination, comme leur féconde terre donne des fruits sans culture, à
l'aide seulement de la faveur du ciel.