Quoique guérie, je n'ai pas la permission du médecin pour aller à Paris,

où je ne manque jamais de prendre la grippe, et je dois passer lévrier

et mars dans le Midi; je rêve les cistes et les bruyères en fleurs du

Piémont ou des frontières françaises; car ma passion du moment, c'est la

botanique. Si vous allez par là, courir après cette solitude qui fuit

les princes, vous êtes bien sûr de me rencontrer dans le coin le plus

champêtre et le plus retiré, vous aimant toujours d'un coeur sincère et

dévoué tendrement.

GEORGE SAND.

CDLXIII

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

Nohant, 11 décembre 1860.

Cher enfant,

Je veux vous demander quelle préparation de fer on vous administre. Le

fer est très à la mode et c'est bien vu. Mais les médecins ne sont pas

tous chimistes, et, en prescrivant le fer très à propos, ils ne savent

pas toujours, même les plus habiles en tant que médecins, sous quelle

forme il s'assimile avantageusement et réellement à notre économie, et

sous quelles autres, formes il charge l'estomac, s'y transforme _en

encre_ et ne s'assimile en aucune façon. J'ai un vieux ami, médecin et

chimiste, qui a l'emploi du fer et de diverses préparations à l'état

d'idée fixe, et qui a essayé et travaillé ce médicament durant des

années. J'ai fait avec lui des expériences nombreuses et _je sais_ qu'il

a raison de dire qu'une seule des préparations est toujours

assimilable et jamais nuisible. Pour abréger, voyez si vos recettes

portent:--_Tartr. fer. Potass. crist. en paillettes_.--Si oui, dormez

tranquille et comptez que le fer vous guérira;--si non, n'en abusez pas

et même n'en usez pas. Je sais bien que vous devez avoir les _princes de

la science_, comme on dit, dans votre manche. Mais peut-être les princes

n'ont-ils pas le loisir d'analyser minutieusement ces détails. Et, au

bout du compte, tout en vous soignant bien, ne vous soignez pas trop; le

grand remède sera une vie modérée en toute chose, pendant quelque temps;

beaucoup d'air pur et de campagne, et l'oubli du _moi_ le plus souvent

possible.

Notre grand mal à nous autres, c'est l'excitation; mais il y a aussi

grand mal à vouloir la supprimer tout à fait; car nous ne sommes

point bâtis comme les oisifs ouïes positivistes, et l'absence totale

d'émotions, de travail, de fatigue même, nous jette dans l'atonie, qui

est le plus grand ennemi de notre organisation.

On fait bien de nous retenir de temps en temps; mais les médecins et les

amis qui nous enchaînent à la médication et au calme absolu nous tuent

tout aussi bien que les chevaux qui nous emportent.

Moi, j'ai le roi des médecins, un homme sans nom, mais qui sait ce que

c'est qu'une personne et une autre personne. Le lendemain du jour où

j'étais au plus mal, il m'a fait manger, j'avais faim. Le surlendemain,

il m'a permis de prendre du café, j'en ai l'habitude, et a consenti à me

laisser sortir du lit, dont j'ai horreur. Il m'a laissée causer, rire

et m'efforcer de secouer le mal. Il savait, il sait, je sais et je sens

aussi, depuis que j'existe, que, quand je pense à la maladie, je suis

malade. J'ai eu autrefois de forts accès d'hypocondrie tout à fait

contraires à ma nature, et c'était la faute des amis et des médecins,

qui m'ont gratifiée dix fois de maladies que je n'avais pas. Prenez

garde à cela. Vous me dites que vous êtes découragé et atteint. Ne le

dites qu'à moi, tant d'autres se réjouiraient, et ne laissez pas dire

que vous êtes malade sérieusement. Songez à tous ces jaloux que se

frotteraient les mains; les jaloux, c'est tout le monde. Ce ne sont pas

seulement les rivaux de métier, ce sont tous les paresseux, tous

les incapables, qui souffrent de voir une existence brillante et

triomphante. C'est le public tout entier, qui est ingrat et qui aime à

voir hésiter et souffrir ceux qu'il encensait hier et qu'il encensera

demain si le patient résiste. Vous avez souffert par le théâtre dans ces

derniers temps. Trop de tracasseries, d'incertitudes, d'impatiences, et

mille choses que je devine, sachant quel est le milieu et comment s'y

forgent les immenses contrariétés. Vous devez vous en affecter plus que

moi et plus que tout autre, parce que, après les plus grands succès

obtenus dans ce temps-ci, vous aviez le droit d'imposer votre pensée,

votre forme, toutes les exigences légitimes, toutes les hardiesses,

toute la souveraine liberté de votre talent.

Vous avez trouvé l'obstacle aussitôt que les billets de banque ont un

peu diminué dans la caisse du théâtre, et vous voilà heurté à l'écueil

du siècle: l'argent. Votre talent a grandi; mais, si les recettes ont

baissé, la foi abandonne le directeur, et tous les intermédiaires dont

vous avez besoin pour révéler votre génie au public. Le public lui-même

s'étonne que vous grandissiez en maturité dans la science de la vie. Il

est routinier et les rapides progrès l'étourdissent. Il y résiste et les

combat tant qu'il peut. Pour peu qu'on le craigne, qu'on le ménage, il

croit être fort; mais, au fond, il est bon enfant et il vous reviendra,

aussi assidu et aussi passionné qu'auparavant si vous ne pliez pas.

Guérissez-vous, distrayez-vous surtout, oubliez un peu ces luttes

pénibles et, si vous laissez dire que vous êtes malade et découragé, que

ce soit pour jeter votre béquille un beau matin et lui montrer que vous

êtes plus fort que jamais.

Voilà, cher fils, ce que, depuis quelques jours, je voulais vous dire;

mais je n'étais pas encore assez forte pour écrire plus d'une ou deux

pages. Venez me voir quand il fera moins mauvais et quand vous ne serez

plus si tenu par le traitement. Je compte aller dans le Midi en février.

Vous devriez en faire autant. Voyons, voyons, il faut retrouver cette

grande énergie physique et intellectuelle qui vous a inspiré de si

belles choses.

Songez que vous avez été l'enfant gâté de la destinée et que vous l'êtes

encore; car vos moindres succès seraient des succès de premier ordre

pour les autres.

Si vous vous sentez bas et affaibli, dites-vous que c'est peut-être

un bien; car, dans les bonnes organisations, ce sont des crises qui

présagent un _renouveau_ superbe. Patientez, traînez-vous en souriant,

et répétez-vous sans cesse: _Ça passera!_

Quand vous en serez bien convaincu, ce sera déjà aux trois quarts passé.

Je vous embrasse tendrement.

G. SAND.

CDLXIV

M CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 20 décembre 1860.

Cher enfant,

Je vous remercie de vos bons renseignements. Pour le moment, je n'ai

aucun parti à prendre; le temps est trop froid pour que je parte.

D'ailleurs, ce n'est qu'au mois de février que mes travaux me le

permettront.

Et puis vous avez le déluge en ce moment dans le Midi, et nous sommes

encore mieux dans noire nid bien chaud que sur les chemins. Je crois

pourtant que des circonstances particulières, en dehors des convenances

de localité, nous pousseront vers Monaco ou Menton. Mais rien n'est

décidé et nous vous verrons au moins quelques jours à Toulon.

Ce qui est décidé, grâce à votre réponse sur les dépenses modérées à

faire dans ces régions, c'est que nous pourrons y aller, que nous irons

et que nous nous verrons enfin.

Je me porte bien, tout à fait bien, à la condition de me tenir

chaudement et tranquille pendant quelques semaines encore. Je reprends

mon griffonnage et je suis dans une disposition très douce et très

calme. On a été si bon autour de moi durant ma maladie, que je serais

bien ingrate de ne pas me trouver bien d'être encore de ce monde.

On vous embrasse ici et on se réjouit de l'espoir de vous embrasser

pour de vrai bientôt. Mes tendresses à votre chère famille et à vous

toujours.

G. SAND.

CDLXV

A M. ERNEST PÉRIGOIS, A NICE

Nohant, 25 décembre 1860.

Mon cher enfant,

J'ai su vos cruelles mésaventures; mais, en somme, nous rendons tous

grâce à Dieu de ce que vous en avez été quittes pour la peur, et nous

aussi, effrayés rétrospectivement pour vous autres! Vous me trouverez

optimiste de dire: _quittes pour la peur_, puisque vous avez eu

contusions et blessures, surtout la pauvre bonne. Mais, quand on ne

se casse ni bras ni jambe en pareille affaire, on est encore heureux.

Rassurez donc Angèle en lui disant combien les accidents de voyage sont

rares, puisque tel touriste n'en a rencontré aucun dans toute sa vie;

celui qui vous a accroché est une garantie pour l'avenir.

Et puis qu'est-ce que le danger des voyages? Le danger n'est-il pas

partout et à toute heure? n'ai-je pas été prise de maladie terrible pour

une promenade au clair de lune, par un temps superbe, dans mon jardin?

Du jour au lendemain, étranglée au milieu du bien-être; du calme, de la

gaieté, de la santé parfaite, j'étais à la mort. Est-ce à dire que

je n'irai plus dans mon jardin et que je ne regarderai plus la lune?

Disons-nous bien que nous tenons à un fil, et, cela dit, n'y songeons

plus, ou nous ne vivrons pas, par crainte de mourir. Je sais bien

qu'Angèle a peur pour vous et pour son enfant plus que pour elle-même;

mais ne la laissez pas devenir superstitieuse en croyant vous-même à des

guignons et à des pressentiments. Le danger perpétuel et sous toutes les

formes étant le milieu auquel nous ne pouvons échapper, il y a aussi un

miracle perpétuel bien plus remarquable et envers lequel nous sommes

affreusement ingrats, et, ce miracle, c'est que nous y échappons

souvent. Si j'étais auprès d'elle, je suis sûre que je lui ferais

oublier ces terreurs, qui sont une maladie de l'imagination.

Malgré vos infortunes, je vous envie d'être là-bas, sous un beau ciel

et dans un pays _accidenté_. Vous ne me dites rien de votre santé; j'en

augure qu'elle est déjà meilleure et je me réjouis de ce que vous ne

soyez point à Rome dans cette saison. C'est un endroit malsain, où

l'hiver est froid et long, où l'on ne trouve aucun bien-être; un pays à

donner le spleen même aux escargots. Vous me teniez bien avec Nice; mais

Hyères est plus près, plus chaud, dit-on, et, je crois, moins cher! Vous

me faites frémir avec votre maison _tout entière_ pour mille francs par

mois: douze mille francs par an! Peste! je le crois bien! On me dit qu'à

Hyères je dépenserai mille francs par mois pour quatre personnes, la

nourriture, etc., tout compris, et que nous serons fort bien. Enfin,

nous verrons. Je vous écrirai de là au mois de février et peut-être vous

tenterai-je. Si vous ne venez pas nous rejoindre, nous irons toujours

vous voir; car nous comptons visiter tout ce littoral.

Donnez-nous de vos nouvelles souvent, nous vous tiendrons au courant de

notre côté.

J'embrasse la chère famille de tout coeur.

A bientôt.

G. SAND.

CDLXVI.

A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS

Nohant, 27 décembre 1860.

C'est moi, chère enfant, qui aurais voulu embrasser ta grand'mère avant

son départ. Mais, le froid était trop vif et on ne me permet pas encore

de m'y exposer aussi longtemps que le voyage, pourtant bien court, de

Nohant à la Châtre. A mon retour du Midi, ce printemps, j'irai à Paris

vous voir dans votre installation nouvelle, et j'espère trouver la bonne

maman bien habituée et bien acclimatée.

Dis à tes parents de ne plus s'inquiéter du tout de moi. Je ne me

souviens plus d'avoir été malade, et je crois n'avoir plus aucun besoin

des précautions que l'on m'impose. Mais je m'y soumets pour ne pas

mécontenter des gens qui m'ont si bien soignée et à qui j'ai causé tant

d'inquiétude sans le savoir. Je vais donc encore passer un mois au coin

du feu, et tu seras bien aimable de m'y donner de vos nouvelles.

Il me tarde de savoir que vous n'êtes pas mécontents de Paris et que

la grand'mère a bien supporté le voyage. Embrasse-la bien pour moi, ma

mignonne, ainsi que tes parents et Valentine; je les charge de te le

rendre de ma part.

Ta marraine.

G. SAND.

CDLXVII

A M. ET MADAME ERNEST PÉRIGOIS, A NICE

Nohant, 20 janvier 1861.

Chers enfants,

Je ne suis pas encore en route, quoique toujours très décidée à partir,

et je voudrais bien avoir de vos nouvelles. Je me flatte que le temps,

moins dur, quel qu'il soit, que chez nous, vous aura été favorable à

l'un et à l'autre; mais je serais pourtant bien contente de le savoir.

Quelques mécomptes que vous puissiez avoir sur le climat, sur le

logement, sur les agréments du Midi, soyez sûrs que vous avez bien fait

d'y aller. Nous avons ici six pouces de glace sur les eaux dormantes,

et, depuis plus de vingt jours, un froid sec et dur qui rendrait les

pierres malades. Maurice n'a pas eu le courage encore de sortir du nid

pour aller affronter la température de Paris. J'aspire pour lui, autant

que pour moi, maintenant, à trouver une veine de temps radouci qui nous

permette de traverser le centre et le _bas centre_ de la France sans

geler en route. Notre but est toujours en suspens. Nous consacrerons

quelques jours à tâter, à chercher, à interroger notre fantaisie,

espérant trouver moins cher qu'à Nice; car les détails que vous me

donnez dépassent de beaucoup mon budget.

Je n'ai rien à vous dire, _du pays d'ici_ que vous ne sachiez mieux que

moi, sans doute, par des correspondances. Nous vivons tous blottis dans

nos cases, comme des marmottes faisant leur hibernation. Je relis le

_Cosmos_ en entier, et j'en fais encore plus de cas que la première

fois. Lisez-vous _la Mer_, de Michelet? c'est très beau, avec les

défauts que vous lui savez, incapable qu'il est de toucher à la

femme sans lui relever les cottes par-dessus la tête; mais, dans cet

ouvrage-ci, les qualités l'emportent. Dans le commencement, il y a un

vaste et magnifique sentiment de la grandeur, de la couleur et de la

vie.

Je voudrais bien vous donner quelque nouvelle du consul Crescens; mais

je suis trop ignorante pour en avoir jamais entendu parler.

Vous avez envie de voir les splendeurs de la papauté? Vous verrez trois

comparses mal costumés et une bande d'affreux Allemands prétendus

Suisses, dont le déguisement tombe en loques et dont les pieds infectent

Saint-Pierre de Rome. Pouah! Je ne donnerais pas deux sous pour revoir

la pauvre mascarade. Mais les monuments, les Italiens, les tableaux, à

la bonne heure! seulement il faut un an pour tout voir un peu sainement;

car les premières semaines ne sont qu'un vertige et un casse-tête.

Écrivez quelques lignes, mes chers enfants! ceux d'ici se joignent à moi

pour vous embrasser et vous aimer.

G. SAND.

CDLXVIII

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE

Nohant, 14 février 1861.

Je te remercie, mon cher vieux. Tu es le plus aimable des amis, tu

t'occupes de mon plaisir et de mon bien-être. Et puis tu me montes la

tête avec cette villa, et les collections, et ces personnes si aimables

et si intéressantes. J'ai envoyé ta lettre et tes renseignements à

Maurice, qui est déjà là-bas s'occupant de mon logement. Je pense qu'il

n'aura rien conclu encore.

Je pars demain, regrettant de ne pas vous embrasser tous au passage.

Mais il faut que je profite de la présence de mon géologue[1] à

Montluçon pour voir les forges et les mines. Cela rentre dans mon état

de romancier, sans en avoir l'air[2].

Mille tendresses et amitiés â toi et à tout le cher, monde.

G. SAND.

[1] M. Léon Brothier, ingénieur civil.

[2] Elle préparait alors son roman de _la Ville noire_.

CDLXIX

A M. ET MADAME ERNEST PÉRIGOIS, A NICE

Tamaris, 20 février 1861.

Chers enfants,

Nous sommes arrivés et nous voilà même installés à une demi-heure

(par mer) de Toulon, _en deçà_ et _non au delà_, par conséquent loin

d'Hyères, de Nice et de tout ce qui s'ensuit. Maurice, parti en

fourrier, a trouvé Hyères fort prosaïque, plein de figures de malades ou

d'Anglais, pas de _chez soi_, pas de solitude, rien aux alentours qui ne

fût très cher ou très incommode. Enfin il s'est rabattu sur la rade de

Toulon et il nous a trouvé, pour cinq cents francs (trois mois), les

trois quarts d'une petite maison de campagne _très bourgeoise_, mais

extrêmement propre, que le propriétaire, avoué à Toulon, n'habite pas en

ce moment et ne loue jamais. C'est un homme charmant, qui est venu

nous installer et qui est reparti ce matin. Nous sommes là depuis

vingt-quatre heures, par un temps de chien, mais dans un site admirable,

au bord de la grande mer, au pied des montagnes, et perchés nous-mêmes

sur une colline couverte de pins superbes qui nous cachent entièrement,

et qui encadrent les plus belles vues du monde. C'est une solitude

absolue, pas de curieux: les mauvais chemins nous protègent contre les

flâneurs, la vie est très bonne pourtant et très confortable, à cause du

voisinage d'une petite ville qu'on appelle _la Seyne_. Nous avons pris,

pour vingt-cinq francs par mois, une bonne cuisinière, brave fille; pour

_plus cher_, un homme de confiance que nous connaissons, et nous voilà

casés à merveille et très économiquement. Nous sommes, malgré le gâchis

du quart d'heure, dans un climat superbe, à l'extrême pointe méridionale

de la France, au milieu d'une flore tout africaine.

Si vous devez faire une nouvelle campagne d'hiver dans ce beau pays,

nous vous adresserons à des amis qui vous aideront à trouver des

conditions de ce genre. Mais j'avoue qu'il nous eût été impossible de

les trouver nous-mêmes, sans le secours des dévoués de la localité; car

ce n'est pas ici un endroit de mode et d'exploitation.

À présent, comment vous offrirai-je l'hospitalité? J'espérais que mon

avoué-propriétaire laisserait à ma disposition le reste de la maison,

qu'il n'habitera pas avant le mois de juin; mais il n'y a eu aucun moyen

de l'y décider, parce qu'il veut _pouvoir y venir_. Voilà ce que c'est

que d'avoir affaire à un homme qui ne spécule pas; cela a aussi son

inconvénient. Mais, si vous revenez par ce côté-ci, nous irons vous

chercher à Toulon, à l'hôtel de _la Croix d'or_, où l'on est très bien,

ou à Hyères, que nous voulons aller voir dès qu'il fera beau. Vous

viendrez passer une journée à notre ermitage et nous vous reconduirons

_par terre_, si vous craignez un quart d'heure de houle un peu forte.

Nos mauvais chemins n'offrent aucun danger; ils sont crottés, voilà

tout; mais deux jours de mistral les auront balayés. Tâchez de réaliser

mon espérance; ou, si vous prolongez votre séjour à Nice, c'est nous qui

irons vous trouver. Donnez-nous toujours signe de vie, à l'adresse de

_Charles Poncy, à Toulon._

Mille tendresses de coeur à vous, et baisers à Angèle.

G. SAND.

CDLXX

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

Tamaris, 24 février 1861.

Golfe du Lazaret, à une demi-lieue de mer de Toulon. Au pied du fort

Napoléon.

C'est une colline couverte de pins-parasols, d'une beauté et d'une

verdeur incomparables. Le golfe du Lazaret, séparé d'un côté de la

grande mer par une plage sablonneuse, vient mourir tout doucement au bas

de notre escalier rustique. Au delà de la plage, la vraie mer brise avec

plus d'embarras et nous en avons, de nos lits, le magnifique spectacle.

La tête sur l'oreiller, quand, au matin, on ouvre un oeil, on voit

au loin le temps qu'il fait par la grosseur des lignes blanches que

marquent les lames. A droite, le golfe s'ouvre sur la rade de Toulon,

encadrée de ses hautes montagnes pelées, d'un gris rosé par le soleil

couchant.

A droite, s'élève le cap Sicier, autre montagne très haute et d'une

belle découpure, toute couverte de pins. Entre la grande mer et une

partie de notre vue de face, s'étend une petite plaine bien cultivée,

une sorte de jardin habité. Derrière nous, le fort Napoléon sur une

colline boisée plus élevée que la nôtre et qui nous fait un premier

paravent contre le nord. Au bas de ce fort, la grande rade de Toulon et

d'autres immenses montagnes derrière, second paravent, que dépasse en

troisième ligne la chaîne des Alpines du Dauphiné.

Tout cela est d'un pittoresque, d'un déchiré, d'un doux, d'un brusque,

d'un suave, d'un vaste et d'un contrasté que ton imagination peut se

représenter avec ses plus heureuses couleurs. On dit que c'est plus beau

que le fameux Bosphore, et je le crois de confiance; car je n'avais rien

rêvé de pareil, et notre pauvre France, que l'on quitte toujours pour

chercher mieux, est peut-être ce qu'il y a de mieux.

Nous sommes au milieu des amandiers en fleurs, la bourrache est dans son

plus beau bleu, le thlaspi des champs blanchit toutes les haies. Ce sont

à peu près les seules plantes de nos climats que j'aie encore aperçues;

le reste est africain ou méridional extrême: cistes, lièges, yeuses,

arbousiers, lentisques, cytises épineux, tamarins, oliviers; pins

d'Alep, myrtes, bois de lauriers, romarins, lavandes, etc., etc. Il ne

faut pourtant pas oublier la vigne et le blé parmi nos compatriotes; on

boit ici, à bon marché, du vin excellent. Le pain est bon; il y a peu de

poisson, mais le mouton et le boeuf sont passables. C'est le fond de

la nourriture avec les coquillages, très variés, mais généralement

détestables pour ceux qui n'aiment pas le goût de varech.

La maison que nous habitons est petite mais très propre, et nous y

sommes seuls dans un désert apparent. Personne n'y vient et personne n'y

passe; mais, tout près de nous, il y a un petit port de mer appelé

_la Seyne_, qui est grand comme la Châtre et où notre factotum va

s'approvisionner tous les matins. De plus, il va à Toulon tous les jours

par un petit vapeur, moyennant trois sous.

En outre du factotum mâle, nous avons une cuisinière naine, qui est une

excellente fille, et un âne nain, baudet d'Afrique appelé _Bou-Maza,_

qui ne mange jamais que des fagots d'olivier sec et qui est devenu fou

aujourd'hui pour avoir avalé une poignée de foin.

La maison coûte cinq cents francs pour trois mois, la cuisinière

vingt-cinq francs par mois, le baudet rien. Il est au propriétaire, un

charmant avoué qui met tout par écuelles pour nous recevoir. Nous avons

chacun une petite chambre et, en commun, un salon, une salle à manger,

un cabinet pour mettre nos herbiers, nos cailloux et nos bêtes. Le

rez-de-chaussée, tu peux te le figurer: c'est la distribution du

Coudray[1]. Devant la maison, il y a un berceau de plantes exotiques

et une étroite terrasse avec des fleurs. Tout le reste est une colline

inculte, rocailleuse, ombragée d'arbres superbes à travers les tiges

desquels on voit le bleu de la mer, ou le bleu des montagnes lointaines.

Le sol est calcaire triasique el on y trouve une partie de nos coquilles

fossiles de Nohant et du Coudray. A deux pas, nous avons des granits et

des laves; toute la côte est très variée, par conséquent, de formes et

de couleurs.

Le pays environnant est à la fois riant et sauvage. Quant au climat, il

est rude et superbe, varié et heurté comme le pays: des jours de pluie

diluvienne, des vents très rudes, des coups de soleil (j'en ai un sur le

nez, d'une belle couleur), des humidités suaves et chaudes; tout cela se

succédant avec rapidité, et ne rendant guère malade; car, avant-hier,

j'ai fait deux lieues à pied pour ma première promenade; hier, j'étais

dans mon lit avec la fièvre, rhume, courbature et coup de soleil. Ce

matin, j'ai fait une lieue; ce soir, je me porte on ne peut mieux; je

n'ai plus que mon coup de soleil sur le nez, mais je n'en souffre plus.

Maurice a passé par les mêmes crises.

Je reprends ma lettre pour l'expliquer comme quoi nous avons renoncé à

Hyères et à ses palais. Maurice y a été et a découvert que c'était une

jolie ville, plantée au beau milieu d'une plaine, loin de la mer, loin

des montagnes, loin des bois; une ville d'Anglais où il faut toujours

être sur son trente-six, toutes choses qui ne pouvaient pas nous

convenir. C'était le cas d'aller voir Saint-Pierre des Horts; mais

Maurice a calculé que, lors même qu'on nous rabattrait énormément sur le

prix annoncé au prospectus, nous serions encore loin de compte. Il s'est

informé néanmoins. Il a su qu'il était à peu près impossible de s'y

nourrir sans avoir à son service des gens du pays, comme nous les avons

pris ici. Or, ici, de la main de nos amis les Poncy, nous pouvions nous

assurer de bonnes gens, aux habitudes en rapport avec nos moyens. Où

trouver cela à Hyères, pays de haute exploitation? et à qui demander de

se charger pour nous de tous ces détails?

Correspondance, 1812-1876 — Tome 4 · 第 11 / 19 段