où je ne manque jamais de prendre la grippe, et je dois passer lévrier
et mars dans le Midi; je rêve les cistes et les bruyères en fleurs du
Piémont ou des frontières françaises; car ma passion du moment, c'est la
botanique. Si vous allez par là, courir après cette solitude qui fuit
les princes, vous êtes bien sûr de me rencontrer dans le coin le plus
champêtre et le plus retiré, vous aimant toujours d'un coeur sincère et
dévoué tendrement.
GEORGE SAND.
CDLXIII
A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
Nohant, 11 décembre 1860.
Cher enfant,
Je veux vous demander quelle préparation de fer on vous administre. Le
fer est très à la mode et c'est bien vu. Mais les médecins ne sont pas
tous chimistes, et, en prescrivant le fer très à propos, ils ne savent
pas toujours, même les plus habiles en tant que médecins, sous quelle
forme il s'assimile avantageusement et réellement à notre économie, et
sous quelles autres, formes il charge l'estomac, s'y transforme _en
encre_ et ne s'assimile en aucune façon. J'ai un vieux ami, médecin et
chimiste, qui a l'emploi du fer et de diverses préparations à l'état
d'idée fixe, et qui a essayé et travaillé ce médicament durant des
années. J'ai fait avec lui des expériences nombreuses et _je sais_ qu'il
a raison de dire qu'une seule des préparations est toujours
assimilable et jamais nuisible. Pour abréger, voyez si vos recettes
portent:--_Tartr. fer. Potass. crist. en paillettes_.--Si oui, dormez
tranquille et comptez que le fer vous guérira;--si non, n'en abusez pas
et même n'en usez pas. Je sais bien que vous devez avoir les _princes de
la science_, comme on dit, dans votre manche. Mais peut-être les princes
n'ont-ils pas le loisir d'analyser minutieusement ces détails. Et, au
bout du compte, tout en vous soignant bien, ne vous soignez pas trop; le
grand remède sera une vie modérée en toute chose, pendant quelque temps;
beaucoup d'air pur et de campagne, et l'oubli du _moi_ le plus souvent
possible.
Notre grand mal à nous autres, c'est l'excitation; mais il y a aussi
grand mal à vouloir la supprimer tout à fait; car nous ne sommes
point bâtis comme les oisifs ouïes positivistes, et l'absence totale
d'émotions, de travail, de fatigue même, nous jette dans l'atonie, qui
est le plus grand ennemi de notre organisation.
On fait bien de nous retenir de temps en temps; mais les médecins et les
amis qui nous enchaînent à la médication et au calme absolu nous tuent
tout aussi bien que les chevaux qui nous emportent.
Moi, j'ai le roi des médecins, un homme sans nom, mais qui sait ce que
c'est qu'une personne et une autre personne. Le lendemain du jour où
j'étais au plus mal, il m'a fait manger, j'avais faim. Le surlendemain,
il m'a permis de prendre du café, j'en ai l'habitude, et a consenti à me
laisser sortir du lit, dont j'ai horreur. Il m'a laissée causer, rire
et m'efforcer de secouer le mal. Il savait, il sait, je sais et je sens
aussi, depuis que j'existe, que, quand je pense à la maladie, je suis
malade. J'ai eu autrefois de forts accès d'hypocondrie tout à fait
contraires à ma nature, et c'était la faute des amis et des médecins,
qui m'ont gratifiée dix fois de maladies que je n'avais pas. Prenez
garde à cela. Vous me dites que vous êtes découragé et atteint. Ne le
dites qu'à moi, tant d'autres se réjouiraient, et ne laissez pas dire
que vous êtes malade sérieusement. Songez à tous ces jaloux que se
frotteraient les mains; les jaloux, c'est tout le monde. Ce ne sont pas
seulement les rivaux de métier, ce sont tous les paresseux, tous
les incapables, qui souffrent de voir une existence brillante et
triomphante. C'est le public tout entier, qui est ingrat et qui aime à
voir hésiter et souffrir ceux qu'il encensait hier et qu'il encensera
demain si le patient résiste. Vous avez souffert par le théâtre dans ces
derniers temps. Trop de tracasseries, d'incertitudes, d'impatiences, et
mille choses que je devine, sachant quel est le milieu et comment s'y
forgent les immenses contrariétés. Vous devez vous en affecter plus que
moi et plus que tout autre, parce que, après les plus grands succès
obtenus dans ce temps-ci, vous aviez le droit d'imposer votre pensée,
votre forme, toutes les exigences légitimes, toutes les hardiesses,
toute la souveraine liberté de votre talent.
Vous avez trouvé l'obstacle aussitôt que les billets de banque ont un
peu diminué dans la caisse du théâtre, et vous voilà heurté à l'écueil
du siècle: l'argent. Votre talent a grandi; mais, si les recettes ont
baissé, la foi abandonne le directeur, et tous les intermédiaires dont
vous avez besoin pour révéler votre génie au public. Le public lui-même
s'étonne que vous grandissiez en maturité dans la science de la vie. Il
est routinier et les rapides progrès l'étourdissent. Il y résiste et les
combat tant qu'il peut. Pour peu qu'on le craigne, qu'on le ménage, il
croit être fort; mais, au fond, il est bon enfant et il vous reviendra,
aussi assidu et aussi passionné qu'auparavant si vous ne pliez pas.
Guérissez-vous, distrayez-vous surtout, oubliez un peu ces luttes
pénibles et, si vous laissez dire que vous êtes malade et découragé, que
ce soit pour jeter votre béquille un beau matin et lui montrer que vous
êtes plus fort que jamais.
Voilà, cher fils, ce que, depuis quelques jours, je voulais vous dire;
mais je n'étais pas encore assez forte pour écrire plus d'une ou deux
pages. Venez me voir quand il fera moins mauvais et quand vous ne serez
plus si tenu par le traitement. Je compte aller dans le Midi en février.
Vous devriez en faire autant. Voyons, voyons, il faut retrouver cette
grande énergie physique et intellectuelle qui vous a inspiré de si
belles choses.
Songez que vous avez été l'enfant gâté de la destinée et que vous l'êtes
encore; car vos moindres succès seraient des succès de premier ordre
pour les autres.
Si vous vous sentez bas et affaibli, dites-vous que c'est peut-être
un bien; car, dans les bonnes organisations, ce sont des crises qui
présagent un _renouveau_ superbe. Patientez, traînez-vous en souriant,
et répétez-vous sans cesse: _Ça passera!_
Quand vous en serez bien convaincu, ce sera déjà aux trois quarts passé.
Je vous embrasse tendrement.
G. SAND.
CDLXIV
M CHARLES PONCY, A TOULON
Nohant, 20 décembre 1860.
Cher enfant,
Je vous remercie de vos bons renseignements. Pour le moment, je n'ai
aucun parti à prendre; le temps est trop froid pour que je parte.
D'ailleurs, ce n'est qu'au mois de février que mes travaux me le
permettront.
Et puis vous avez le déluge en ce moment dans le Midi, et nous sommes
encore mieux dans noire nid bien chaud que sur les chemins. Je crois
pourtant que des circonstances particulières, en dehors des convenances
de localité, nous pousseront vers Monaco ou Menton. Mais rien n'est
décidé et nous vous verrons au moins quelques jours à Toulon.
Ce qui est décidé, grâce à votre réponse sur les dépenses modérées à
faire dans ces régions, c'est que nous pourrons y aller, que nous irons
et que nous nous verrons enfin.
Je me porte bien, tout à fait bien, à la condition de me tenir
chaudement et tranquille pendant quelques semaines encore. Je reprends
mon griffonnage et je suis dans une disposition très douce et très
calme. On a été si bon autour de moi durant ma maladie, que je serais
bien ingrate de ne pas me trouver bien d'être encore de ce monde.
On vous embrasse ici et on se réjouit de l'espoir de vous embrasser
pour de vrai bientôt. Mes tendresses à votre chère famille et à vous
toujours.
G. SAND.
CDLXV
A M. ERNEST PÉRIGOIS, A NICE
Nohant, 25 décembre 1860.
Mon cher enfant,
J'ai su vos cruelles mésaventures; mais, en somme, nous rendons tous
grâce à Dieu de ce que vous en avez été quittes pour la peur, et nous
aussi, effrayés rétrospectivement pour vous autres! Vous me trouverez
optimiste de dire: _quittes pour la peur_, puisque vous avez eu
contusions et blessures, surtout la pauvre bonne. Mais, quand on ne
se casse ni bras ni jambe en pareille affaire, on est encore heureux.
Rassurez donc Angèle en lui disant combien les accidents de voyage sont
rares, puisque tel touriste n'en a rencontré aucun dans toute sa vie;
celui qui vous a accroché est une garantie pour l'avenir.
Et puis qu'est-ce que le danger des voyages? Le danger n'est-il pas
partout et à toute heure? n'ai-je pas été prise de maladie terrible pour
une promenade au clair de lune, par un temps superbe, dans mon jardin?
Du jour au lendemain, étranglée au milieu du bien-être; du calme, de la
gaieté, de la santé parfaite, j'étais à la mort. Est-ce à dire que
je n'irai plus dans mon jardin et que je ne regarderai plus la lune?
Disons-nous bien que nous tenons à un fil, et, cela dit, n'y songeons
plus, ou nous ne vivrons pas, par crainte de mourir. Je sais bien
qu'Angèle a peur pour vous et pour son enfant plus que pour elle-même;
mais ne la laissez pas devenir superstitieuse en croyant vous-même à des
guignons et à des pressentiments. Le danger perpétuel et sous toutes les
formes étant le milieu auquel nous ne pouvons échapper, il y a aussi un
miracle perpétuel bien plus remarquable et envers lequel nous sommes
affreusement ingrats, et, ce miracle, c'est que nous y échappons
souvent. Si j'étais auprès d'elle, je suis sûre que je lui ferais
oublier ces terreurs, qui sont une maladie de l'imagination.
Malgré vos infortunes, je vous envie d'être là-bas, sous un beau ciel
et dans un pays _accidenté_. Vous ne me dites rien de votre santé; j'en
augure qu'elle est déjà meilleure et je me réjouis de ce que vous ne
soyez point à Rome dans cette saison. C'est un endroit malsain, où
l'hiver est froid et long, où l'on ne trouve aucun bien-être; un pays à
donner le spleen même aux escargots. Vous me teniez bien avec Nice; mais
Hyères est plus près, plus chaud, dit-on, et, je crois, moins cher! Vous
me faites frémir avec votre maison _tout entière_ pour mille francs par
mois: douze mille francs par an! Peste! je le crois bien! On me dit qu'à
Hyères je dépenserai mille francs par mois pour quatre personnes, la
nourriture, etc., tout compris, et que nous serons fort bien. Enfin,
nous verrons. Je vous écrirai de là au mois de février et peut-être vous
tenterai-je. Si vous ne venez pas nous rejoindre, nous irons toujours
vous voir; car nous comptons visiter tout ce littoral.
Donnez-nous de vos nouvelles souvent, nous vous tiendrons au courant de
notre côté.
J'embrasse la chère famille de tout coeur.
A bientôt.
G. SAND.
CDLXVI.
A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS
Nohant, 27 décembre 1860.
C'est moi, chère enfant, qui aurais voulu embrasser ta grand'mère avant
son départ. Mais, le froid était trop vif et on ne me permet pas encore
de m'y exposer aussi longtemps que le voyage, pourtant bien court, de
Nohant à la Châtre. A mon retour du Midi, ce printemps, j'irai à Paris
vous voir dans votre installation nouvelle, et j'espère trouver la bonne
maman bien habituée et bien acclimatée.
Dis à tes parents de ne plus s'inquiéter du tout de moi. Je ne me
souviens plus d'avoir été malade, et je crois n'avoir plus aucun besoin
des précautions que l'on m'impose. Mais je m'y soumets pour ne pas
mécontenter des gens qui m'ont si bien soignée et à qui j'ai causé tant
d'inquiétude sans le savoir. Je vais donc encore passer un mois au coin
du feu, et tu seras bien aimable de m'y donner de vos nouvelles.
Il me tarde de savoir que vous n'êtes pas mécontents de Paris et que
la grand'mère a bien supporté le voyage. Embrasse-la bien pour moi, ma
mignonne, ainsi que tes parents et Valentine; je les charge de te le
rendre de ma part.
Ta marraine.
G. SAND.
CDLXVII
A M. ET MADAME ERNEST PÉRIGOIS, A NICE
Nohant, 20 janvier 1861.
Chers enfants,
Je ne suis pas encore en route, quoique toujours très décidée à partir,
et je voudrais bien avoir de vos nouvelles. Je me flatte que le temps,
moins dur, quel qu'il soit, que chez nous, vous aura été favorable à
l'un et à l'autre; mais je serais pourtant bien contente de le savoir.
Quelques mécomptes que vous puissiez avoir sur le climat, sur le
logement, sur les agréments du Midi, soyez sûrs que vous avez bien fait
d'y aller. Nous avons ici six pouces de glace sur les eaux dormantes,
et, depuis plus de vingt jours, un froid sec et dur qui rendrait les
pierres malades. Maurice n'a pas eu le courage encore de sortir du nid
pour aller affronter la température de Paris. J'aspire pour lui, autant
que pour moi, maintenant, à trouver une veine de temps radouci qui nous
permette de traverser le centre et le _bas centre_ de la France sans
geler en route. Notre but est toujours en suspens. Nous consacrerons
quelques jours à tâter, à chercher, à interroger notre fantaisie,
espérant trouver moins cher qu'à Nice; car les détails que vous me
donnez dépassent de beaucoup mon budget.
Je n'ai rien à vous dire, _du pays d'ici_ que vous ne sachiez mieux que
moi, sans doute, par des correspondances. Nous vivons tous blottis dans
nos cases, comme des marmottes faisant leur hibernation. Je relis le
_Cosmos_ en entier, et j'en fais encore plus de cas que la première
fois. Lisez-vous _la Mer_, de Michelet? c'est très beau, avec les
défauts que vous lui savez, incapable qu'il est de toucher à la
femme sans lui relever les cottes par-dessus la tête; mais, dans cet
ouvrage-ci, les qualités l'emportent. Dans le commencement, il y a un
vaste et magnifique sentiment de la grandeur, de la couleur et de la
vie.
Je voudrais bien vous donner quelque nouvelle du consul Crescens; mais
je suis trop ignorante pour en avoir jamais entendu parler.
Vous avez envie de voir les splendeurs de la papauté? Vous verrez trois
comparses mal costumés et une bande d'affreux Allemands prétendus
Suisses, dont le déguisement tombe en loques et dont les pieds infectent
Saint-Pierre de Rome. Pouah! Je ne donnerais pas deux sous pour revoir
la pauvre mascarade. Mais les monuments, les Italiens, les tableaux, à
la bonne heure! seulement il faut un an pour tout voir un peu sainement;
car les premières semaines ne sont qu'un vertige et un casse-tête.
Écrivez quelques lignes, mes chers enfants! ceux d'ici se joignent à moi
pour vous embrasser et vous aimer.
G. SAND.
CDLXVIII
A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE
Nohant, 14 février 1861.
Je te remercie, mon cher vieux. Tu es le plus aimable des amis, tu
t'occupes de mon plaisir et de mon bien-être. Et puis tu me montes la
tête avec cette villa, et les collections, et ces personnes si aimables
et si intéressantes. J'ai envoyé ta lettre et tes renseignements à
Maurice, qui est déjà là-bas s'occupant de mon logement. Je pense qu'il
n'aura rien conclu encore.
Je pars demain, regrettant de ne pas vous embrasser tous au passage.
Mais il faut que je profite de la présence de mon géologue[1] à
Montluçon pour voir les forges et les mines. Cela rentre dans mon état
de romancier, sans en avoir l'air[2].
Mille tendresses et amitiés â toi et à tout le cher, monde.
G. SAND.
[1] M. Léon Brothier, ingénieur civil.
[2] Elle préparait alors son roman de _la Ville noire_.
CDLXIX
A M. ET MADAME ERNEST PÉRIGOIS, A NICE
Tamaris, 20 février 1861.
Chers enfants,
Nous sommes arrivés et nous voilà même installés à une demi-heure
(par mer) de Toulon, _en deçà_ et _non au delà_, par conséquent loin
d'Hyères, de Nice et de tout ce qui s'ensuit. Maurice, parti en
fourrier, a trouvé Hyères fort prosaïque, plein de figures de malades ou
d'Anglais, pas de _chez soi_, pas de solitude, rien aux alentours qui ne
fût très cher ou très incommode. Enfin il s'est rabattu sur la rade de
Toulon et il nous a trouvé, pour cinq cents francs (trois mois), les
trois quarts d'une petite maison de campagne _très bourgeoise_, mais
extrêmement propre, que le propriétaire, avoué à Toulon, n'habite pas en
ce moment et ne loue jamais. C'est un homme charmant, qui est venu
nous installer et qui est reparti ce matin. Nous sommes là depuis
vingt-quatre heures, par un temps de chien, mais dans un site admirable,
au bord de la grande mer, au pied des montagnes, et perchés nous-mêmes
sur une colline couverte de pins superbes qui nous cachent entièrement,
et qui encadrent les plus belles vues du monde. C'est une solitude
absolue, pas de curieux: les mauvais chemins nous protègent contre les
flâneurs, la vie est très bonne pourtant et très confortable, à cause du
voisinage d'une petite ville qu'on appelle _la Seyne_. Nous avons pris,
pour vingt-cinq francs par mois, une bonne cuisinière, brave fille; pour
_plus cher_, un homme de confiance que nous connaissons, et nous voilà
casés à merveille et très économiquement. Nous sommes, malgré le gâchis
du quart d'heure, dans un climat superbe, à l'extrême pointe méridionale
de la France, au milieu d'une flore tout africaine.
Si vous devez faire une nouvelle campagne d'hiver dans ce beau pays,
nous vous adresserons à des amis qui vous aideront à trouver des
conditions de ce genre. Mais j'avoue qu'il nous eût été impossible de
les trouver nous-mêmes, sans le secours des dévoués de la localité; car
ce n'est pas ici un endroit de mode et d'exploitation.
À présent, comment vous offrirai-je l'hospitalité? J'espérais que mon
avoué-propriétaire laisserait à ma disposition le reste de la maison,
qu'il n'habitera pas avant le mois de juin; mais il n'y a eu aucun moyen
de l'y décider, parce qu'il veut _pouvoir y venir_. Voilà ce que c'est
que d'avoir affaire à un homme qui ne spécule pas; cela a aussi son
inconvénient. Mais, si vous revenez par ce côté-ci, nous irons vous
chercher à Toulon, à l'hôtel de _la Croix d'or_, où l'on est très bien,
ou à Hyères, que nous voulons aller voir dès qu'il fera beau. Vous
viendrez passer une journée à notre ermitage et nous vous reconduirons
_par terre_, si vous craignez un quart d'heure de houle un peu forte.
Nos mauvais chemins n'offrent aucun danger; ils sont crottés, voilà
tout; mais deux jours de mistral les auront balayés. Tâchez de réaliser
mon espérance; ou, si vous prolongez votre séjour à Nice, c'est nous qui
irons vous trouver. Donnez-nous toujours signe de vie, à l'adresse de
_Charles Poncy, à Toulon._
Mille tendresses de coeur à vous, et baisers à Angèle.
G. SAND.
CDLXX
A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
Tamaris, 24 février 1861.
Golfe du Lazaret, à une demi-lieue de mer de Toulon. Au pied du fort
Napoléon.
C'est une colline couverte de pins-parasols, d'une beauté et d'une
verdeur incomparables. Le golfe du Lazaret, séparé d'un côté de la
grande mer par une plage sablonneuse, vient mourir tout doucement au bas
de notre escalier rustique. Au delà de la plage, la vraie mer brise avec
plus d'embarras et nous en avons, de nos lits, le magnifique spectacle.
La tête sur l'oreiller, quand, au matin, on ouvre un oeil, on voit
au loin le temps qu'il fait par la grosseur des lignes blanches que
marquent les lames. A droite, le golfe s'ouvre sur la rade de Toulon,
encadrée de ses hautes montagnes pelées, d'un gris rosé par le soleil
couchant.
A droite, s'élève le cap Sicier, autre montagne très haute et d'une
belle découpure, toute couverte de pins. Entre la grande mer et une
partie de notre vue de face, s'étend une petite plaine bien cultivée,
une sorte de jardin habité. Derrière nous, le fort Napoléon sur une
colline boisée plus élevée que la nôtre et qui nous fait un premier
paravent contre le nord. Au bas de ce fort, la grande rade de Toulon et
d'autres immenses montagnes derrière, second paravent, que dépasse en
troisième ligne la chaîne des Alpines du Dauphiné.
Tout cela est d'un pittoresque, d'un déchiré, d'un doux, d'un brusque,
d'un suave, d'un vaste et d'un contrasté que ton imagination peut se
représenter avec ses plus heureuses couleurs. On dit que c'est plus beau
que le fameux Bosphore, et je le crois de confiance; car je n'avais rien
rêvé de pareil, et notre pauvre France, que l'on quitte toujours pour
chercher mieux, est peut-être ce qu'il y a de mieux.
Nous sommes au milieu des amandiers en fleurs, la bourrache est dans son
plus beau bleu, le thlaspi des champs blanchit toutes les haies. Ce sont
à peu près les seules plantes de nos climats que j'aie encore aperçues;
le reste est africain ou méridional extrême: cistes, lièges, yeuses,
arbousiers, lentisques, cytises épineux, tamarins, oliviers; pins
d'Alep, myrtes, bois de lauriers, romarins, lavandes, etc., etc. Il ne
faut pourtant pas oublier la vigne et le blé parmi nos compatriotes; on
boit ici, à bon marché, du vin excellent. Le pain est bon; il y a peu de
poisson, mais le mouton et le boeuf sont passables. C'est le fond de
la nourriture avec les coquillages, très variés, mais généralement
détestables pour ceux qui n'aiment pas le goût de varech.
La maison que nous habitons est petite mais très propre, et nous y
sommes seuls dans un désert apparent. Personne n'y vient et personne n'y
passe; mais, tout près de nous, il y a un petit port de mer appelé
_la Seyne_, qui est grand comme la Châtre et où notre factotum va
s'approvisionner tous les matins. De plus, il va à Toulon tous les jours
par un petit vapeur, moyennant trois sous.
En outre du factotum mâle, nous avons une cuisinière naine, qui est une
excellente fille, et un âne nain, baudet d'Afrique appelé _Bou-Maza,_
qui ne mange jamais que des fagots d'olivier sec et qui est devenu fou
aujourd'hui pour avoir avalé une poignée de foin.
La maison coûte cinq cents francs pour trois mois, la cuisinière
vingt-cinq francs par mois, le baudet rien. Il est au propriétaire, un
charmant avoué qui met tout par écuelles pour nous recevoir. Nous avons
chacun une petite chambre et, en commun, un salon, une salle à manger,
un cabinet pour mettre nos herbiers, nos cailloux et nos bêtes. Le
rez-de-chaussée, tu peux te le figurer: c'est la distribution du
Coudray[1]. Devant la maison, il y a un berceau de plantes exotiques
et une étroite terrasse avec des fleurs. Tout le reste est une colline
inculte, rocailleuse, ombragée d'arbres superbes à travers les tiges
desquels on voit le bleu de la mer, ou le bleu des montagnes lointaines.
Le sol est calcaire triasique el on y trouve une partie de nos coquilles
fossiles de Nohant et du Coudray. A deux pas, nous avons des granits et
des laves; toute la côte est très variée, par conséquent, de formes et
de couleurs.
Le pays environnant est à la fois riant et sauvage. Quant au climat, il
est rude et superbe, varié et heurté comme le pays: des jours de pluie
diluvienne, des vents très rudes, des coups de soleil (j'en ai un sur le
nez, d'une belle couleur), des humidités suaves et chaudes; tout cela se
succédant avec rapidité, et ne rendant guère malade; car, avant-hier,
j'ai fait deux lieues à pied pour ma première promenade; hier, j'étais
dans mon lit avec la fièvre, rhume, courbature et coup de soleil. Ce
matin, j'ai fait une lieue; ce soir, je me porte on ne peut mieux; je
n'ai plus que mon coup de soleil sur le nez, mais je n'en souffre plus.
Maurice a passé par les mêmes crises.
Je reprends ma lettre pour l'expliquer comme quoi nous avons renoncé à
Hyères et à ses palais. Maurice y a été et a découvert que c'était une
jolie ville, plantée au beau milieu d'une plaine, loin de la mer, loin
des montagnes, loin des bois; une ville d'Anglais où il faut toujours
être sur son trente-six, toutes choses qui ne pouvaient pas nous
convenir. C'était le cas d'aller voir Saint-Pierre des Horts; mais
Maurice a calculé que, lors même qu'on nous rabattrait énormément sur le
prix annoncé au prospectus, nous serions encore loin de compte. Il s'est
informé néanmoins. Il a su qu'il était à peu près impossible de s'y
nourrir sans avoir à son service des gens du pays, comme nous les avons
pris ici. Or, ici, de la main de nos amis les Poncy, nous pouvions nous
assurer de bonnes gens, aux habitudes en rapport avec nos moyens. Où
trouver cela à Hyères, pays de haute exploitation? et à qui demander de
se charger pour nous de tous ces détails?