Vous avez une consolation: c'est que votre mission en Toscane a porté de

bons fruits; l'admirable unité des voeux, exprimés si noblement et si

habilement aussi, à reçu de vous, j'en suis sûre, une bonne impulsion

et de sages conseils. Nous vous sommes peut-être redevables aussi du

bienfait de l'amnistie.

Bien qu'on affecte peut-être de ne pas vous écouter, je crois que ce que

vous savez dire en de certains moments laisse des traces.

S'il en est ainsi, votre rôle est le plus beau de tous, puisque vous

faites le bien sans gloriole et sans intérêt personnel.

Merci pour ce que vous me dites du préfet de Châteauroux, et merci

surtout de la bonne amitié que vous voulez bien me conserver. Comptez

sur un coeur très fidèle.

GEORGE SAND.

CDL

A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS

Nohant, 7 décembre 1859.

Eh bien, j'ai un joli fils, qui vient d'avoir encore un magnifique

succès et qui ne m'a pas écrit un petit mot, comme autrefois, pour me le

dire! Ce jeune favori de la Gloire sait que qui dit représentation, dit

triomphe, quand il s'agit de lui.

Aussi n'était-ce pas de l'inquiétude, c'était de l'impatience que

j'avais de tenir mon petit mot de souvenir. Je l'attendais en me disant:

«C'est l'occasion, le jour et l'heure!» Mais monsieur a oublié sa

vieille amie. Fi, le vilain enfant! moi, je n'oublie pas de lui dire que

je suis heureuse quand même, que je l'embrasse et que je compte au moins

sur le premier exemplaire qui sortira du magasin.

G. SAND.

Maurice vient aussi d'avoir son petit succès avec un gros bouquin

de costumes et de recherches[1] que les éditeurs ne suffisent pas à

fournir. On vous envoie d'ici des bravos et des poignées de main en

attendant qu'on vous les porte.

[1] _Masques et Bouffons_.

CDLI

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

Nohant, 18 décembre 1859.

Cher ami,

Ce changement de titre me contrarie: je n'aime pas à céder sans savoir

pourquoi. Mais c'est accompli, n'en parlons plus. Ce à quoi je ne puis

céder, c'est à laisser couper mes feuilletons en deux. Pour cela, _non,

non, non_! Dites-le, et avertissez que, si on ne se conforme pas aux

conventions que vous avez faites avec moi, j'aime mieux que l'on me

rende toute parole et le manuscrit. Je ne tiens pas à écrire dans les

journaux, bien au contraire! Les feuilletons conviennent mal à ma

manière et m'ôtent la moitié du succès que j'ai dans les revues et en

volume. Il n'y a pas assez d'accidents et de _surprises_ dans mes romans

pour que le lecteur s'amuse au déchiquetage de l'attente. Ce roman-ci,

particulièrement, a besoin d'être lu par chapitres _comme ils sont

chiffrés et coupés_, pas autrement.

Donc, maintenez votre autorité et mon droit, ou bien ne commencez pas.

La _Revue des Deux Mondes_ est toute prête à me prendre l'ouvrage

aux mêmes conditions, et cela ne me portera aucun préjudice. Ayez la

conscience en paix sur ce point.

A vous de coeur.

G. SAND.

CDLII

A M. DESPLANCHES

Nohant, 26 décembre 1859.

Oui, monsieur, j'aurai du courage. Je sais qu'il le faut; je ne m'étais

pas jetée dans la lutte par amour de la lutte, je ne la prévoyais même

pas. J'étais jeune et je me sentais artiste. J'ai vieilli en luttant,

toujours étonnée de la haine des autres, mais sentant chaque jour

davantage que, quand on croit, on ne peut plus reculer. Je le voudrais

en vain: la vérité est bien plus forte que moi, et même je suis

naturellement faible; mais je l'aime tant, la vérité, qu'elle me

pousse et me porte, et que tout ce qui n'est pas elle m'est à peu près

indifférent.

Merci pour votre lettre. Elle est d'un grand coeur et d'un noble esprit.

Croyez-vous que de tels encouragements ne pèsent pas cent fois plus dans

ma vie que les injures des cagots? Merci encore, et à vous de coeur.

G. SAND.

CDLIII

A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS

Nohant, 7 janvier 1860.

Mon vieux ami,

Je te remercie d'avoir pensé à moi au nouvel an, et je t'envoie tous

mes voeux et toutes nos tendresses. Nohant félicite Nevers des grâces,

talents et vertus de monsieur ton petit-fils. C'est une grande

consolation que ce petit être apporte, en venant au monde, à travers

tant de peines qui vous ont frappé et que sa présence a le don d'alléger

sans qu'il s'en doute, lui qui n'a eu que celle de naître pour faire des

heureux. Dis à ma petite Berthe combien je me réjouis pour elle, et que

je lui promets d'admirer avec enthousiasme jusqu'au moindre pet de son

cher trésor! Je vois aussi Eugénie en extase et Cyprien en idiotisme

comme tu me les dépeins. J'attends la belle saison avec impatience pour

me joindre à ce concert d'adorations.

Quels temps nous avons eus! froid de Sibérie, neige, chaleur de mai,

déluge, tempêtes à décorner les boeufs, éclairs et tonnerre, tout

cela dans un mois, c'est à croire le bon Dieu fou. Et, dans le monde

politique, il se fait aussi trente-six sortes de temps. Voilà notre

drôle de corps d'empereur qui abandonne son petit pape mignon, qui serre

l'Angleterre contre son coeur, et qui, après avoir convoqué l'Europe à

déjeuner, lui fait entendre que la marmite est renversée et qu'elle peut

rester chez elle. Tout cela ne me frappe pas d'admiration, bien que je

m'en réjouisse; mais il me semble que ce sont des solutions arrachées

par le caprice, et qu'il y a, dans tout cet imprévu, trop de bizarrerie.

Si c'est de la finasserie, ça ne vaut pas mieux. Du courage et de la

franchise dès le commencement des querelles eussent peut-être évité

la guerre. Un gouvernement qui a des principes et qui n'en change pas

toutes les semaines n'a pas besoin de tant de sang et d'argent pour se

faire respecter. C'est une politique de surprises qui fait le prestige

de ce règne. C'est drôle, mais ça n'est pas si fort que ça en a l'air.

Au milieu de tout ça, je crains pour lui le poignard des jésuites, et je

désirerais pourtant qu'il y eût de leur part une tentative (avortée) qui

lui fît ouvrir les yeux tout à fait sur cette bonne petite Eglise, qu'il

a tant cajolée et qui l'a toujours payé de sa haine.

Donne-moi quelquefois de vos nouvelles à tous, mon cher vieux.

J'ai fini ton roman dans _l'Europe artiste_, et je l'ai trouvé très

amélioré comme style, et intéressant.

Nous nous portons tous bien et nous vous envoyons à tous mille bonnes et

fidèles amitiés.

G. SAND.

CDLIV

A MAURICE SAND, A PARIS

Nohant, 8 février 1860.

Je sais enfin la légende de _l'homme sans tête_ de Launières et autres

lieux. Elle est très jolie. C'est dommage que nous ne l'ayons pas eue,

à l'article du _cornemuseux_ de tes légendes. Au reste, le fantastique

n'est pas encore mort chez nous. Les _hobbolds_ sont déchaînés. Ils sont

à Launières: ils emmènent les charrues qui sont dans les cours et vont

labourer, la nuit! Le diable est à Lalleu, dans la maison d'une femme

qui ne peut pas mettre de beurre dans sa soupe, sans que _quelque chose

de rouge_ s'élance du coin de son foyer pour cracher dans ladite soupe!

On a fait venir le curé pour exorciser. C'est, à coup sûr, une bête de

femme, qui s'est brouillée avec son _hobbold_ ou son _korigan_ et qui va

le mettre en fuite; malheur à elle!

_Récit de la Tournite [1] sur le château de Briantes_.

«Quand j'étais petite drôlesse, ma mère me racontait qu'il y avait eu,

dans les temps, un homme de Crevant, appelé Rendy, qui était fermier

au château de Briantes, et qui voulut tenter le diable en mangeant des

oeufs.

--Qu'est-ce que c'est que tenter le diable en mangeant des oeufs?

--_J'en sa rin_; l'histoire dit comme ça. Il s'en _allit_ tout seul dans

une grande chambre du _châtiau_, et il se mit de manger ses oeufs.

Quand ça fut au huitième, v'la le diable qui entre, habillé en

bourgeois, en monsieur _tout à noir_, avec un livre dans sa main qu'il

pose tout ouvert sur la table et s'en va. Rendy voit bien le livre, mais

il ne veut pas le regarder.

--Sois tranquille, qu'il dit, ton sacré livre, j'y lirai pas!

Et le v'la de manger le neuvième oeuf.

Alors monsieur le diable _revenit_ tout en colère; il dit:

--Tu y liras!

Il le prend par le _chagnon_ du cou[2] et Rendy a lu ce qu'il y avait;

mais jamais il a voulu dire quoi que c'était, et le v'la qu'est tombé

tout _apiami[3],_ qu'on l'a cru mort. Le monde sont venu, ils l'ont fait

revenir; mais il a dit:

--Jamais je ne mangerai le dixième oeuf!

Tout en haut du château de Briantes, dit encore la Tournite, dans la

carcasse du grenier, y a-t-un trou qu'on n'en connaît pas le fond; on

y a mis des perches les unes au bout des autres, on n'a jamais pu y

_aboter_[4]. (C'est l'oubliette; je crois l'avoir vue.)

Bien souvent on entendait la nuit, dans cet endroit-là, des voix, des

_beurmées_[5], des _alas! mon Dieu!_ tantôt comme de bestiaux, tantôt

comme du monde, et le monde du domaine aviont si peur, qu'ils avont

jamais voulu y monter.

L'opinion de la Tournite est que les bêtes reviennent. Une nuit, elle

a entendu une ouaille qui _gémait_[6] sa porte. Elle s'est levée pour

voir, elle n'a rien vu. «_Vas putôt_ recouchée, ça _gémait_ encore.»

Elle connaissait bien que c'était une ouaille; mais elle n'a pas voulu y

retourner, parce que ça pouvait être une bête morte.

Il y a encore une ouaille noire qui revient à la carrière de Camus, de

_tout temps_. Le père Bontemps l'a ramenée une nuit jusque chez lui et

l'a mise dans son écurie. «Ah oua! a n'y était pus le lendemain.» (Récit

de Gabriel. La Tournite affirme la vérité du fait.)

La Tournite, étant toute petite, à Briantes (c'est son endroit), a

entendu une nuit _rebâter_[7] au-dessus de la chambre où elle était

toute seule avec sa mère. Sa mère l'y a f... une bonne giffle en lui

disant:

--Taise-te! ça revient.

Quand une _parsonne_ est morte dans une maison, s'il y a des abeilles et

qu'on ne mette pas vitement une _peille_[8] noire aux ruches, toutes les

abeilles meurent dans l'année. (Tournite.)

Quant à la coutume de jeter toute l'eau qui est dans la chambre du mort,

elle existe toujours, mais je n'en peux pas savoir la cause.

_Autre récit de la Tournite sur le château de Briantes, qui était des

plus hantés_.

«Y avait, _dans les temps_, un jardinier qui voulait allumer du feu dans

une chambre d'en bas. Jamais il a pu. Toutes les chaises se mettaient

à sauter et à lui tomber sur le dos et à le battre jusqu'à ce qu'il

s'en-aille. Il y a essayé plus de cent fois, jamais il a pu! C'était la

chambre enragée, oui!»

Dans tout cela, il y aurait des sujets pour l'illustration. Si tu

en fais, renvoie-moi cette note après, pour que je fasse l'article.

Hippolyte Beaucheron, le froid et grave cousin de Papet, a couché

dans la tour où la dame blanche revient la nuit de Noël. On a tiré

brusquement les rideaux de son lit sans qu'il vît personne! Il n'a

jamais voulu y recoucher.

[1] Vieille Berrichonne, ancienne cuisinière de Nohant.

[2] Par la nuque.

[3] Près de rendre l'âme.

[4] Y arriver.

[5] Des beuglements.

[6] Gémissait.

[7] Faire du bruit.

[8] Un chiffon.

CDLV

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

Nohant, 11 février 1860.

Cher ami,

Il y a bien des jours que je veux vous répondre pour vous dire d'abord

que je suis contente que vous soyez reçu aux Français, puisque c'était

votre désir; et puis que je vous remercie de toutes les choses bonnes

et aimables que vous me disiez à propos de _Constance Verrier_. Et puis

aussi, je voulais vous demander de faire reproduire dans _la Presse_ une

page de Victor Hugo qui me venge bien noblement de certaines insultes,

_archicalomnieuses_, Dieu merci! mais le temps m'a manqué soir et matin,

pour vous faire remerciement de cet appel à votre amitié. Voilà que je

trouve cette page insérée tout au long dans _la Presse_, et je pense que

c'est à vous que je le dois. Merci donc encore, et de tout coeur.

Maurice m'écrit qu'il vous a vu et que vous allez bien. Moi, je pioche

toujours avec une passion tranquille, moitié habitude, moitié besoin

d'esprit. Je me demandais l'autre nuit, en m'endormant, pourquoi nous

aimions tant à produire, nous autres gens du métier, et j'ai trouvé une

réponse _ingénieuse_, pour quelqu'un qui dormait déjà aux trois quarts:

C'est que, dans la vie que nous menons, rien ne s'arrange comme

nous l'avons souhaité ou prévu, et que, dans les histoires que nous

inventons, nous sommes maîtres des destinées de nos personnages. Nous

faisons avec eux le _métier de Dieu_, ce qui est très amusant, bien que

ce ne soit qu'un règne dans le monde des rêves.

Sur ce, bonsoir et encore merci, et à vous de tout coeur.

G. SAND.

CDLVI

A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS

Nohant, 12 février 1860.

Chère mademoiselle,

Je voudrais me mettre à votre point de vue, et trouver, dans votre

croyance, une ancre de salut à vous indiquer. Mais je ne crois pas à

l'institution catholique, et toute forme arrêtée dans la pratique

du culte me semble un obstacle entre Dieu et l'âme qui se connaît.

Vous-même, vous vous révoltez contre l'efficacité du prêtre, puisque

vous n'en trouvez aucun qui vous console et vous rassure.

Vous vous faites de Dieu une idée trop étroite et vous ne voyez en lui

qu'un juge façonné à l'image de l'homme. Cela m'étonne de la part d'un

grand coeur et d'un grand esprit comme vous. Il faut que votre cerveau

soit malade; et, je vous l'ai dit souvent, vous devriez changer

momentanément de milieu, voyager un peu, aller à Paris, secouer enfin

cette mélancolie noire qui vous ronge et qui n'a rien d'agréable à la

Divinité, rien d'utile à vos semblables.

Si c'est une vertu que de se tourmenter ainsi, ou du moins si c'est la

preuve d'une grande modestie de l'âme et d'un grand élan vers le Ciel,

vous avez assez souffert, vous vous êtes assez déchiré et mortifié le

coeur, pour être bien sûre, à présent, que tout est expié et que vous

ètes complètement purifiée de vos prétendues fautes, auxquelles je ne

crois pas du tout.

Relevez-vous donc de cet abattement; car, fussiez-vous réellement très

criminelle, Dieu, source de toute bonté, ne veut pas qu'on doute de lui,

ni qu'on s'occupe tant de soi-même, lorsque la vie n'est pas trop longue

pour l'aimer et lui rendre grâce. Il serait plus religieux de contempler

l'idée de sa perfection que d'examiner notre propre faiblesse avec tant

de crainte et de sollicitude.

Croyez-moi toujours bien reconnaissante de votre affection et bien

affligée de vos peines.

GEORGE SAND.

CDLVII

A MAURICE SAND, A GUILLERY

Nohant, 16 mai 1860.

Peut-être es-tu a Paris, ou en train d'y revenir. Tu y trouveras mes

lettres, et celles de ce soir te signalent l'heureuse arrivée de toutes

tes bêtes.

J'ai d'abord donné les plantes au jardinier, avec les instructions

écrites et verbales. L'euphorbe n'est presque pas flétrie, et, au bout

du compte, ton emballage à _la Robinson dans son île_ était très bien

fait.

La salamandre est très vivante. On voudrait en faire un bracelet, tant

elle est belle! par exemple, nous ne savons pas trop quoi lui donner à

manger. L'orthoptère dégingandée était d'une _telle pétulance_ (elle

s'était ennuyée en voyage), que nous n'en savions que faire. Enfin,

on l'a installée dans un bocal avec de la mousse, de l'herbe et des

mouches, et elle a déjeuné d'un grand appétit en leur suçant le derrière

jusqu'à la ceinture; après quoi, elle s'est curé les dents avec beaucoup

de soin, a nettoyé ses mains et s'est endormie à la renverse, sur un

écart impossible: les mains repliées sur le ventre ou sur le brin de

chaume qui lui en tient lieu, retroussant sa queue de poule d'une façon

triomphante. C'est bien la plus étrange créature qu'on puisse voir, et

je n'ai fait que regarder ses poses et sa chasse aux mouches.

J'ai ensuite examiné les cailloux, qui ne manquent pas d'intérêt. Les

huîtres fossiles sont d'un bon numéro. Elles ne _s'étaugeaient_[1] pas

la coquille dans ce temps-là. Les pierres à bâtir sont des travertins.

J'ai passé deux heures à étiqueter avec soin et, demain, je rangerai

dans une case particulière.

J'attends avec impatience la nouvelle de ton arrivée à Paris.

Ludre ne m'a envoyé aucun renseignement; donc, je ne pense pas qu'il

faille compter les attendre à Paris, et tu les attendras d'ailleurs

moins chèrement et plus commodément ici. Le temps est si beau, le jardin

et la campagne sont si charmants, que je regrette les jours que tu en

perds. C'est un mois de mai _des dieux_, chaud, moite; du soleil, et, de

temps en temps, la nuit; puis, le matin, de belles ondées qui font tout

pousser et tout fleurir. Pas d'orages ici, bien qu'il y en ait eu de

terribles ailleurs.

Aussi je n'ai pas eu le courage de me remettre au roman à corriger. Je

vis dans la nature, étude et contemplation, sans pouvoir m'en arracher.

Viens donc le plus tôt possible; car la floraison est à présent en

avance.

Je te _bige_ mille fois, et j'aspire à savoir que tu as fait bonne

route.

[1] Elles ne s'en privaient pas.

CDLVIII

A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS

Nohant; 26 mai 1860.

Cher ami,

Je vous remercie de la promesse que vous voulez bien me faire et qui

endort provisoirement les soucis de mon pauvre ami aveugle[1]. Tâchez

de songer à lui et permettez-moi de vous le rappeler quand ce sera

possible. Croyez donc bien que, de mon côté, je ferai tout mon possible

pour récompenser votre _vertu_, et même votre _sournoiserie_, qui me

paraît une amabilité de plus.

J'espère que Maurice va bientôt venir me raconter vos découvertes

chimico-culinaires, et que, plus tard, vous me raconterez que vous avez

tiré, de votre fournaise du Théâtre-Français, un fort bon mets pour le

public. Calmez les impatiences inévitables du métier d'auteur assistant

aux répétitions. Cela est terrible, je le sais, surtout à ce théâtre,

où chacun en prend à son aise; mais, en somme, dites-vous que vous êtes

dans l'âge où ces agitations font vivre.

Moi, je suis dans celui où l'on prise davantage la tranquillité; mais je

ne vous souhaite pas d'avoir la philosophie trop précoce. Les paysans

d'ici disent: «On a bien le temps d'être vieux!»

Bonsoir et merci, et tout à vous de coeur.

G. SAND.

[1] Charles Duvernet.

CDLIX

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON. (JEROME), A PARIS

Nohant, 27 juin 1860.

Monseigneur et cher prince,

Je suis bien vivement affectée du coup qui vous frappe. Quelque prévu

qu'il fût,--car vous me l'aviez comme annoncé, la dernière fois que je

vous ai vu,--je comprends que votre douleur doit être grande, sachant

combien vous aimiez cet excellent père. C'était aussi un digne homme,

brave, loyal et d'une âme généreuse.

Vous devez à son souvenir d'être encore lui, c'est-à-dire de résister au

chagrin, aux découragements qui s'emparent du coeur dans ces terribles

séparations, et de tenir bien haut toujours le drapeau de la vie, il est

lourd, j'en conviens, et la main des plus forts s'engourdit souvent à le

porter! Mais vous avez, pour ne pas faiblir, entre mille autres dons de

Dieu, le souvenir de ce père si jaloux de votre bonheur. Vivre bien et

noblement est une dette que vous avez contractée envers lui et que vous

saurez acquitter en restant vous-même, dans le chagrin comme dans le

calme.

Croyez que vos amis, vous sachant affligé si profondément, vous aiment

davantage. Mon fils se joint à moi pour vous le dire du fond du coeur.

G. SAND.

CDLX

A M. JULES BOUCOIRAN, RÉDACTEUR EN CHEF DU _COURRIER DU GARD,_ A NÎMES

Nohant, 31 juillet 1860.

Cher vieux,

C'est une joie toujours, ici, de recevoir de vos nouvelles. Tout le

monde va bien. Je me porte infiniment mieux depuis que je suis vieille

et je réponds vite à votre demande.

Non, les ouvrages des vivants ne tombent jamais dans le domaine public,

et les héritiers en ont la propriété vingt ou trente ans encore après

eux. Mais tous mes ouvrages sont vendus aussitôt que faits, pour un

temps donné; car on ne gagne pas ses frais à éditer soi-même. La Société

des gens de lettres, dont je fais toujours partie, n'a le droit de

traiter que pour de très courts écrits. Au delà de cent mille lettres,

elle est liée et même je crois que ce chiffre a été réduit.

Vous voyez que ni elle ni moi ne pouvons vous autoriser. Je vais écrire

aux éditeurs dont les ouvrages que vous désirez reproduire sont

la propriété temporaire, afin de savoir s'ils autoriseraient la

reproduction. Je doute qu'ils soient, gentils à ce point. Mais

peut-être, s'ils demandaient un prix minime pour vous accorder ce droit,

verriez-vous de l'avantage à en passer par là. Il est évident que, si

ces reproductions donnent une valeur au journal, c'est parce qu'elles ne

sont pas autorisées par leur _non-valeur_ commerciale.

Maurice vous embrasse de tout son coeur et vous aime toujours. Il compte

bien vous envoyer son livre de _Masques et Bouffons_ aussitôt qu'il

pourra en avoir quelques exemplaires. C'est un ouvrage cher, à cause

des images, et son éditeur, pressé de vendre, le sert le dernier.

Je n'espère pas que vous réussissiez à le marier (Maurice, pas

son éditeur), si vous lui cherchez femme parmi les dévots et les

légitimistes. Je préférerais de beaucoup une famille protestante. Voyez

pourtant ce qu'on vous dira et faites-m'en part. Je désire bien qu'il

se décide et qu'il devienne père de famille. Si vous lui trouviez une

charmante personne, ayant des goûts sérieux, une figure agréable, de

l'intelligence, une famille honnête, qui ne prétendrait pas enchaîner

le jeune couple à ses idées et à ses habitudes autrement que par

l'affection, nous rabattrions bien des prétentions d'argent.

Bonsoir, mon vieux enfant. Je vous écrirai dès que j'aurai une réponse

des éditeurs.

A vous de coeur.

GEORGE SAND.

Quand vous verra-t-on?

CDLXI

A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS

Nohant, novembre 1860.

Chère cousine,

Je vous revois, dans mon souvenir, à travers un nuage; mais je n'ai pas

oublié que je vous ai vue un instant. Je n'avais pourtant pas ma

tête; car ce n'est que le lendemain ou le surlendemain que je me suis

retrouvée à Nohant. Jusque-là, j'étais dans une ruine, je ne sais où.

Vous m'avez certainement porté bonheur, et votre présence, vos souhaits,

votre coeur vivant et aimant, celui de mon Lucien[1], qui a été si

affectueux pour moi, qui a tant pleuré pour moi, à ce qu'on m'a dit,

tout cela s'est joint aux excellents soins de mon pauvre Maurice, et de

mon adorable petit vieux docteur Vergne.

Vous m'avez donc tous ramenée à la vie. J'ai senti, sur mon lit

d'agonie, que vous ne vouliez pas que je mourusse, et j'ai secoué la

torpeur finale.

Ainsi, au lieu de vous dire que je suis fâchée du triste voyage que

je vous ai fait faire, je vous en remercie; car je suis sûre que ma

destinée a voulu que vous vinssiez aider à me sauver.

Je suis encore faible pour écrire; mais je veux vous dire que la force

m'est revenue pour vous aimer et vous embrasser de tout mon coeur, ainsi

que le cher cousin, et vos enfants, tous vos enfants, y compris Raoul,

que je me figure connaître, quoique je sache bien ne pas l'avoir vu.

Maurice vous embrasse de toute son âme.

Au revoir, chère belle cousine, à Paris et à Nohant.

G. SAND.

[1] Lucien Villot, fils de madame Villot.

CDLXII

A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS

Nohant, 9 décembre 1860.

Chère Altesse impériale,

Voici l'exemplaire de l'ouvrage de mon fils que vous avez bien voulu

vous charger de faire agréer _al re galantuomo._ Si Maurice ne vous le

porte pas lui-même, c'est qu'il me soigne encore un peu. Je vous envoie

aussi la lettre qu'il a écrite à ce héros, dont il est justement

épris.--Le maudit héros! il m'a pourtant forcée, moi, d'abjurer l'idée

républicaine italique! Devant tant de patriotisme, de bravoure, de

loyauté et de simplicité (caractère de la vraie grandeur), les théories

ont tort, le coeur est pris; et c'est le coeur qui gouverne le monde on

a beau dire que les hommes ne valent rien, c'est le _sentiment_ qui fait

les vrais miracles de l'histoire.

Mon fils avait écrit cette lettre et me l'avait remise il y a déjà

longtemps; mais le relieur a tardé à finir la reliure, et, alors, vous

avez été frappé d'un malheur que j'ai vivement ressenti pour vous et

avec vous. Je n'ai pas voulu vous importuner de cet envoi. Et puis est

venue ma maladie et l'imbécillité de la convalescence. D'ailleurs,

Victor-Emmanuel avait bien d'autres _chats à fouetter_, que d'ouvrir un

livre d'art pur et simple. Mais ce livre est un hommage rendu au génie

italien, et, parmi les plus humbles droits, il a celui d'être mis aux

pieds du libérateur de l'Italie. Un mot de vous expliquera et excusera

cette hardiesse. Je n'ai pas changé la date de la lettre de Maurice,

date qui témoigne d'un empressement non secondé jusqu'ici par les

circonstances.

Correspondance, 1812-1876 — Tome 4 · 第 10 / 19 段