La Société centrale de Sauvetage des naufragés tenait, dimanche dernier,
dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, son assemblée générale, sous
la présidence de M. Georges Pallain, gouverneur de la Banque de France,
remplaçant M. l'amiral Duperré, légèrement indisposé. Le président de la
République y était représenté par le lieutenant-colonel Aldebert, le
ministre de la Marine par le vice-amiral de Jonquières.
A cette émouvante fête annuelle, la fête de l'héroïsme, une assistance
nombreuse se pressait, vibrante, frissonnante à chaque instant au récit
des exploits que lui narrait d'une voix chaleureuse, dans un rapport
impressionnant, M. Busson-Billault, ancien bâtonnier de l'ordre des
avocats, administrateur de la Société.
Le premier héros qu'il nomma est François-Achille Delannoy, patron du
canot de sauvetage de Calais. Un vrai brave, on peut l'affirmer, sous
une solide étoffe; une âme sans peur dans un corps d'athlète. Dans sa
carrière de sauveteur, commencée voilà quarante-deux ans, il a arraché
aux flots, à la mort, _cent quatre-vingt-seize_ personnes, des marins
comme lui, des compatriotes quelquefois, des frères, et aussi des
Anglais, des Norvégiens, des Italiens, des Eusses... Quelle nation du
monde n'est pas redevable à ce vaillant d'avoir conservé quelqu'un de
ses fils?
En sa faveur, la Société centrale, depuis qu'elle le distingua, en 1871,
a épuisé toutes les récompenses dont elle dispose. Elle a dû, cette
année, recourir au gouvernement et solliciter de lui la consécration
suprême. Elle eut la joie de l'obtenir: le président accrocha sur le
chandail de laine bleue du marin, tout scintillant déjà de vingt-sept
médailles et décorations diverses, et où les rubans mêlaient toutes les
couleurs de l'arc-en-ciel, la croix de la Légion d'honneur. Delannoy
reçut les larmes aux yeux la double accolade de M. Georges Pallain et de
l'amiral de Jonquières. Un tonnerre de bravos roula sous l'immense
plafond, et se prolongea longuement, jusqu'à l'instant où le nouveau
chevalier rejoignit sa place et tomba dans les bras de sa fidèle
compagne, en blanche coiffe boulonnaise, qui l'étreignait à plein coeur.
Après Delannoy, ce furent dix, vingt autres, dont le plus jeune n'a pas
quinze ans, et dont on ne sait lequel admirer le plus. Ce sont Riou,
Jégou, Cloarec, rudes Bretons qui, à eux trois, dans la tempête du 30
septembre, sauvèrent cinquante-six personnes; c'est Leprêtre, de
Gravelines, qui pour avoir, par une nuit sinistre, sauvé avec ses
camarades du bateau de sauvetage, huit hommes sur une barque en
perdition--une épave, déjà--reçoit la médaille d'or de l'amiral de
Jonquières; c'est Hougard, de la Turballe, c'est le capitaine Casanova,
des Messageries Maritimes, qui, le 20 juin, sauve et recueille les _cinq
cent trente-neuf_ marins et passagers du navire allemand _Queula_,--et
voilà pourquoi le comte Perponcher représente sur l'estrade
l'ambassadeur d'Allemagne. Car tous ces gens, Delannoy en tête, on l'a
vu, sont, eux aussi, internationalistes, comme se proclamaient nombre de
ceux qui, à la même heure, manifestaient en d'autres lieux contre la loi
de trois ans, au nom des grands principes. Seulement, leur manière est
différente, par bonheur.
La cérémonie se termina par la présentation du «challenge de
l'héroïsme», créé par notre confrère le _Matin_, dédié _Aux marins
sauveteurs de France pour glorifier l'héroïsme français_. C'est un
magnifique objet d'art, oeuvre des frères Falize, qui a été attribué,
pour la première fois, aux marins de Saint-Guénolé-Kérity, Riou, Jégou,
Cloarec et leurs camarades du bateau de sauvetage, et qui va orner, un
an, le beau phare d'Eckmühl, à Penmarch.