Il est fort à la mode en ce moment de se bouleverser des jardins. On ne
parle que d'eux, des dangers qu'ils courent, de leur gloire, de leur
beauté, de l'art qui doit régir leur composition. Ils obtiennent chaque
jour des amis, des défenseurs et des apôtres nouveaux, et plus d'un
citadin profane qui, en se couchant, ne se doutait pas de ce que c'était
qu'une plate-bande, se réveille à la rosée du lendemain avec une âme
jardinière.
Bien que j'en éprouve une joie sans malice, je suis un peu étonné que
l'on semble s'aviser seulement à cette heure des indispensables jardins,
de leur importance et de leur nécessité. Comme, depuis que le monde est
monde, ils couvrent sur la terre une bonne moitié du sol, si ce n'est
plus, ils méritent aussi de tenir dans notre existence intellectuelle et
sentimentale une place qui ne sera jamais trop grande. Ne sont-ils pas
l'embellissement naturel d'une destinée au même degré que d'un site? Ils
ont été faits et voulus pour accompagner un esprit et clore, sans
l'emprisonner, un coeur, autant que pour agrémenter une maison ou
entourer un château. C'est la ceinture végétale de notre nudité. Nous
avons besoin de jardins pour nous promener dans les idées et dans les
sentiments, et vivre loin d'eux est funeste à qui désire une bonne
respiration morale. Aussi ai-je toujours été curieux, avant de faire la
connaissance de quelqu'un, de savoir si, au moins, «son appartement
intérieur» _donnait sur des jardins_, car c'est l'essentiel, la vraie
vue qu'il convient de posséder pour goûter, dans sa plénitude, le charme
pur et profond de la vie. Tout le monde n'a pas la chance ou le
privilège d'ouvrir ses fenêtres sur des arbres et des gazons, mais tout
le monde peut aimer les jardins, et grâce à cet amour, voir se dérouler
des tapis d'un vert éternel, et se balancer une branche et neiger des
roses...
Si nous étions plus adroits et moins ingrats, si nous gardions bien le
simple souvenir de tous les jardins qui nous ont passé par les yeux, qui
ont une minute été toucher notre âme et que nous n'avons pas su retenir,
quel vaste et délicieux domaine n'aurions-nous pas pour errer aux heures
d'isolement?... car il va de soi qu'au figuré comme au réel, après le
suprême et incomparable bonheur d'être deux dans la complicité du
jardin, le plus doux est d'y être seul. Qui de vous, dites-moi, même
jeune, et quel que soit son âge, n'a déjà en soi et derrière soi, tout
un mémento de bosquets, de grandes allées, de petits chemins, de
berceaux, d'ombrages tremblants et de vives fleurs? Qui de nous ne
pourrait, s'il lui en venait le caprice, écrire «Mes jardins»,
l'histoire de ses jardins dont il nous conterait qu'il fut le captif
volontaire, le Silvio Pellico tendrement ravi?
Premiers et vagues jardins de la trébuchante enfance, au milieu
desquels, un jour, nous fûmes tout à coup révélés à nous-mêmes, où notre
bout de nez plongé dans une fleur, nous avons soudain senti et respiré
le parfum spécial de notre existence qui nous montait au front et se
répandait en nous pour nous obséder toujours... Jardins de plus tard, où
nous marchons et regardons alors sans le secours de personne, jardinet
clos de murs croulants chez une vieille tante en province, carré de
légumes et de pâquerettes, de gueules-de-loup et de pensées blanches qui
me semblait une immensité à perte de vue... au delà de laquelle
j'imaginais de merveilleux pays, qui était pour moi le vestibule fleuri
de l'univers.
Et puis ce sont les Tuileries à cerceaux et à ballons du commencement de
ma jeunesse, les Tuileries dont je percevais déjà, sans l'approfondir ni
pouvoir l'exprimer, l'altière et mélancolique grâce, la noblesse un peu
triste. C 'est là que, pour la première fois, dans une langoureuse
ivresse, vous m'avez arrêté, déesses de pierre, faunes engainés,
graciles coureurs à tête ronde lancés en avant sur la pointe d'un orteil
brisé, avec un pigeon sur le poignet dé votre bras tendu... C'est là que
j'ai appris les vastes arbres centenaires qui superposent leurs rameaux
pleins des murmures du passé, les fleurs qui font de beaux dessins, le
jet d'eau royal, sceptre liquide qui secoue des pierreries dans l'air et
asperge de diamants l'aile des oiseaux... et vous aussi chaises aux
pailles arrachées, chaises rustiques à la Rousseau, groupées par
endroits dans le creux ménagé au bas d'un gros tronc noir, pour y faire
cuvette aux jours d'arrosage. Il y en avait toujours une de renversée, à
l'écart, comme si elle s'était battue avec les autres et qu'elle n'eût
pas été la plus forte. Elle me faisait penser à la Révolution et je n'ai
jamais pu la regarder ainsi à terre sans me représenter un des Suisses
du 10 août, étendu sur le dos dans le jardin, où des coups de fusil
perdus font tomber des feuilles...
... Retraites ombreuses du Luxembourg qui sentiez si bon les matins et
les soirs du temps où j'aspirais l'odeur des premières convoitises...
Et je n'ai pas parlé, avant, des chers jardins des maisons familiales,
des jardins de vacances où l'on a joué dans une innocente ardeur avec
d'adorables petites filles que l'on s'est souvenu plus tard d'avoir
aimées, sans le savoir, dont les bras nus égratignés par les épines, et
les cheveux flottants où restait une feuille morte, vous repassent
devant la pensée, trente ans après, dans des allées où on ne court plus.
C'était l'époque aussi des jardins de pensionnat où l'on se mettait si
promptement en nage et où l'on buvait, en manches de chemise, à la
pompe, l'eau la plus fraîche qui jamais vous coulera le long du cou,...
des jardins de l'Abbaye où l'on avait une soeur «dans la classe bleue».
Et puis on s'est lancé bientôt dans les routes qui vont loin... on a
élargi ses promenades, on a pris des voitures et des trains, et on a
successivement connu, les uns après les autres, les grands jardins
réservés dont les noms vous terrassent quand on les prononce... Une
fois, dix, vingt fois et plus, on a visité, sans jamais les connaître et
les posséder complètement, ces villes de verdure, ces capitales de la
flore, de la perspective et du point de vue, ces prises d'horizon, ces
captations de lumière, d'ombre, d'espace et d'eau qui s'appellent avec
tant de solennelle majesté Versailles, Saint-Cloud, Chantilly,
Compiègne, Fontainebleau... on a vu les jardins de la Loire, ceux des
ruines et ceux des châteaux, des anciennes terres princières... les
jardins blasonnés qui paraissent, eux aussi, descendre des croisades, et
dont les traditionnelles beautés de race, respectées et transmises,
montrent des roideurs héraldiques, des ordonnances d'écusson. Chaque
parterre est un _quartier_. Ah! les jardins, les jardins!... Que ce mot
prononcé, traîné, lentement, un peu bas, d'une voix qui désire et
soupire et qui prend le ton de la volupté, que ce mot suffit donc à
propager en nous une indicible extase! Avez-vous pensé jamais au séjour
affreux que serait la terre, inhabitable sans les jardins? Et sans eux
que serait aussi tout ce qui vient du coeur? Que seraient l'amitié, la
tendresse, l'amour...? l'amour dont ils sont le pays indiqué, le suave
domaine et le bleu décor, la chambre à ciel ouvert? On ne peut faire un
pas en dehors de soi sans trouver la petite porte battante ou la grille
du jardin, sans entrer dans un jardin... Nous sommes entourés par les
masses de verdures de ce mot touffu, magique et prodigieux.
Si nous voulons aller du côté sentimental, aussi bien dans le passé que
dans le présent, nous ne rencontrons que des souvenirs de jardin...
C'est au jardin que nous avons été nous cacher et nous réfugier
haletants, échappés de nous-mêmes, pour mener un jeu, rêver, écouter
chanter notre âme par la voix du rossignol, dire tout haut des vers qui
nous étourdissaient, et guetter une robe, cueillir une main, ou pleurer,
le front sur un arbre auquel on racontait sa peine...
Et, si nous voulons aller vers l'art, nous sommes tenus de passer à tout
instant par des jardins... jardins de Breughel et de Léonard, de Cranach
et du Poussin, jardins des Primitifs, qui ne perdent pas un pouce de la
fenêtre où ils viennent si gentiment se serrer et s'encadrer, jardins
des tableaux du grand siècle qui paraissent dessinés à la Vauban,
jardins de Watteau, d'Hubert Robert et de Fragonard,... et combien
d'autres!
Irons-nous à l'histoire? Elle est pleine aussi de jardins... qui
feraient un livre au titre embaumé... jardins de Cléopâtre et de
Sémiramis... petits jardins et préaux fleuris des temps gothiques,
jardins magnifiques et somptueux de la Renaissance, jardins de Philippe
II et de François Ier, du cardinal d'Amboise et de Richelieu, de Louis
XIV et du Régent, de Marie-Antoinette et de la du Barry... jardins
d'Espagne, jardins d'Italie, jardins d'Orient... jardins mystiques de la
foi, ceux des couvents, du cloître et du missel, des marges de
l'antiphonaire... Et jardin sévère de Jésus-Christ... jardin sans fleurs
des Oliviers...
Les jardins sont partout... partout... Il faudrait plus d'un an pour les
énumérer. Ils couvrent le passé, le présent, l'avenir... ce monde-ci et
l'autre... Car sans oser rien préjuger du mystère futur... on peut dire
avec certitude et sans se tromper, que le paradis _sera un jardin..._
Plus beau que ceux d'en bas et les surpassant tous, il en rappellera
cependant un peu, pour notre récompense, les humaines délices... Et si
des fleurs insoupçonnées nous attendent aux divins bosquets, du moins
celles de la terre, je le pense, ne seront pas oubliées. Il est
impossible, sans sacrilège, d'admettre un paradis qui n'aurait pas de
roses... La Vierge s'y plairait moins...
Et nous y verrons aussi des cyprès, mille fois millénaires, en forme de
clochers... et des jets d'eau montant toujours, toujours... et de grands
papillons à tête d'archange, d'un bleu tout nouveau... bleu d'éternité.
Henri Lavedan.
_(Reproduction et traduction réservées.)_