V.--LA STATUE DE CHAUDET.

Et d'abord, pourquoi sur cette colonne la statue de Napoléon Ier, alors

que, dans le principe, c'est la statue de Charlemagne qui devait la

surmonter?

L'empereur, en effet, parut avoir, pendant longtemps, une vive

répugnance à se laisser, de son vivant, tailler en marbre ou couler en

bronze.

--Un fait à l'appui de cette assertion:

On sait que l'arc de triomphe du Carrousel a été fondé presque

simultanément avec la colonne.

--De prime abord, on avait décidé qu'il serait couronné par le fameux

quadrige de Corinthe (4), amené d'Italie par Napoléon. Le statuaire

Lemot s'était même chargé d'atteler ces fringants coursiers à un char

suffisamment antique. L'équipage ainsi constitué il fallait un

automédon. Où le prendre? On songea à l'Empereur: son image ferait si

bien en cette place!--Ce projet lui lut donc soumis. Mais aux premiers

mots, voici--d'après MM. Perrier et Fontane, les architectes du

monument--quelle fut sa réponse textuelle:

«Que l'image de ma personne fasse partie d'un bas-relief ou d'un tableau

représentant une action dans laquelle j'ai figuré, cela est juste. Mais

que je prenne ou que je me fasse donner les honneurs de l'apothéose,

rien n'est plus inconvenant; je veux que ma statue, si elle est y

placée, soit enlevée, et que le char, si l'on n'a rien de mieux à y

mettre, reste vide.»

[Note 4: Ces chevaux passent pour avoir décoré, à Corinthe, le temple du

Soleil.--Ils auraient été transportés, de Corinthe à Rome, par Néron; de

Rome à Venise par le doge Dandollo; de Venise à Paris par Napoléon.]

Or, cela se passait dans le courant de 1806.--Il faut que la

courtisanerie ait ultérieurement trouvé dans Iéna, Eylau, Friedland et

l'achèvement des Codes, des arguments bien puissants pour vaincre en

quelques mois des scrupules aussi nettement accentués!

Toujours est-il que Chaudet--grand prix de Rome de 1784 nommé membre de

l'institut en 1805--reçut, un beau jour, la commande d'une statue de

l'Empereur destinée à la colonne de la place Vendôme.

Il paraît que le programme de l'oeuvre ne fut pas arrêté sans

discussion. Napoléon et son fidèle baron tenaient pour le grand costume

de l'empire. Le sculpteur, élève de David--naturellement--ne voulait pas

entendre parler de ce travestissement. Sa réputation imposait son

ciseau.

Il en profita pour parler haut et ferme, et, finalement, fit, du costume

romain, la condition _sine qua non_ de son concours. Ce qui prouve plus

en faveur de son caractère que de son goût. Voici, du reste, par quelles

piètres raisons il défendait sa manière de voir (5):

«Il faut toujours se rendre compte de ce qu'on veut faire. La colonne de

la Grande Armée est une imitation de la colonne Trajane. Cette imitation

ne doit pas rester incomplète. Elle le serait si la statue qui doit la

couronner n'était vêtue comme celle de Trajan, etc., etc.»

[Note 5: Courrier français, 28 juillet 1833.]

Fort bien! mais, terrible logicien que vous êtes, pourquoi n'avoir pas

fait prévaloir plus tôt cette mirifique opinion? Précisément M. Denon

avait remis à Bergeret, pour le guider dans son travail, des dessins

exécutés, d'après les bas-reliefs de la colonne Trajane, par Jules

Romain et le Mutiau. Croyez-vous qu'au lieu d'attacher à sa propre

invention toute une armée française, et, partant, de ne tirer aucun

parti de ces modèles, votre malheureux collègue n'eut pas préféré cent

fois copier des _vélites_, des _hastaires_ et des _princes_ (6)?--Alors

seulement le plagiat eût été complet, c'est-à-dire tel que vous le

désiriez. Alors seulement on eût pu concevoir l'espérance d'entendre un

jour au pied de la colonne des dialogues dans ce goût-ci:

[Note 6: Pour conserver les désignations, mieux connues, en usage avant

Marius.]

--Ce monument doit avoir été bâti par les Romains.

--Qui vous fait croire...?

--Dame! rien que cette poignée de _triaires_, là, dans le coin, à

gauche...

--Des _triaires_, ça! C'est la vieille garde!

Jules Dementhe.

(_A suivre._)

L'Illustration, No. 1592, 30 Août 1873 · 第 26 / 31 题