Voici, suivant notre promesse, quelques détails de description
technique:
--Dimensions principales, relevées au jour
de l'inauguration:
Perron hauteur. 0m4872
Piédestal 5m6215
Largeur dans le nu du dé 5m522
Base et tore 1m8407
Fût 26m7992
Diamètre moyen 3m708.
Chapiteau 1m3535
Stylobate ou lanterne 3m8980
Figure avec la plinthe 3m5732
Élévation totale 43m5733
[Note 1: Voy. les numéros des 17 et 24 courant.]
--Le noyau du monument est construit en pierres de taille très-dures et
soigneusement appareillées. Un escalier à vis, composé de cent
soixante-dix-sept marches, prises dans l'épaisseur même des assises,
conduit, de la base du piédestal, au tailloir du chapiteau, qu'entoure
une balustrade de quatre-vingt-seize barreaux.
L'escalier reçoit le jour par des baies latérales imperceptibles de
l'extérieur.
--L'ensemble de la maçonnerie est revêtu par trois
cent-soixante-dix-huit pièces de bronze, toutes mobiles entre elles et
soutenues par environ trois mille quatre cents tenons, tasseaux et
boulons libres.
--On évalue à seize cents le nombre des figures qui s'agitent,
immobiles, à la surface des bronzes.
Nous renvoyons le lecteur, curieux d'étudier à fond la composition des
bas-reliefs, aux planches de M. Ambroise Tardieu.
Les soixante-seize légendes explicatives qui accompagnent ces tableaux
tournants ont été rédigées en collaboration par Napoléon, le baron Denon
et Berthier... Berthier qui, major général de Lafayette dix ans
auparavant, devait, dix ans plus tard, passer capitaine des gardes de
Louis XVIII--après être devenu successivement, dans l'intervalle,
ministre de la guerre, maréchal de l'Empire, grand veneur,
vice-connétable, chef de la première cohorte de la légion d'honneur,
prince de Wagram, de Neuchâtel, de Valençay, et neveu par alliance du
roi de Bavière!
--Quant au poids total du bronze employé pour la colonne, les uns--avec
M. A. Tardieu--l'estiment à 176 222 kilog.; les autres--avec Dulaure--à
881 000 kilog. L'écart est assez important pour que cela vaille la peine
d'être vérifié. Essayons:
Nous savons que le nombre des canons versés dans «_la cuve où
bouillonnait encore le monument promis_» s'élève à douze cents.--Mais
quel est le poids d'un canon? Cela dépend, puisqu'il est proportionne! à
celui de son projectile. Ajoutons que la proportion n'est pas fixe. Elle
varie suivant le calibre.
En opérant sur un assortiment de toutes les pièces en usage, on obtient
cette formule moyenne: le poids d'une pièce est égal à deux cent vingt
et une fois environ celui de son projectile;--en opérant sur la série
complète des projectiles de tous calibres, on trouve que le poids moyen
d'un boulet est de 10k49.
Si donc on supposait que tous les spécimens de pièces eussent été
représentés, en nombre égal, dans l'artillerie absorbée par la colonne,
on arriverait au poids total de 2,781 948 kil. pour les douze cents
canons--soit 2,318k29 par pièce.
Mais rien n'indique qu'il en fut ainsi. Il semble même plus rationnel
d'admettre que la majeure partie des canons autrichiens et russes (2)
ramenés d'Ulm et des arsenaux de Vienne, était composée de pièces dites
_de campagne_: calibres quatre, huit et douze.--Or, celles-ci ne pèsent
en moyenne que cent cinquante fois le poids de leur projectile, et ce
poids moyen n'est, lui-même, que de 4k02.
[Note 2: Et non prussiens, comme une faute typographique le faisait dire
naguère à l'un de nos collaborateurs.]
Multiplions et nous obtenons comme poids unitaire: 603 kilog.; soit pour
les douze cents pièces: 723,600k.
Il suffit donc de passer en compte, parmi les pièces conquises, quelques
calibres supérieurs qui relèvent nos moyennes, pour accepter comme
très-suffisamment justifié le poids total de Dulaure:--881,000 kil.,
soit, comme poids unitaire: 734 kil.
Mais que penser de l'autre estimation, si fréquemment reproduite, et
d'après laquelle le poids d'un canon ressortirait à 146 kil.
seulement,--alors qu'en réalité la moindre pièce pèse plus du double!
*
* *
Revenons à la colonne en signalant ce curieux détail généralement
ignoré:
Dans une des assises, il a été placé une boîte de plomb où se trouvent,
incrustées, une série de dix-huit médailles d'argent, composées toutes,
sauf une, par le baron Denon.
Seize de ces médailles--destinées à témoigner, dans la suite des
siècles, de l'origine du monument--représentent les principaux épisodes
de la campagne de 1805. Elles sont comme le sommaire de l'épopée écrite
par Bergeret.
Les deux autres reproduisent l'élévation géométrale, l'une de l'arc de
triomphe du Carrousel, et l'autre de la colonne.
*
* *
La colonne comporte deux inscriptions dédicatoires. La première est
gravée sur le tailloir du chapiteau. En voici le texte:
MONUMENT ÉLEVÉ A LA GLOIRE DE LA GRANDE ARMÉE
par NAPOLÉON LE GRAND
COMMENCÉ LE XXV AOUT MDCCCVI, TERMINÉ LE XV AOUT MDCCCX
SOUS LA DIRECTION DE D. V. DENON
MM. J. B. LEPÈRE et L. GONDOIN, architectes.
Bien à dire, puisqu'il est convenu que M. Gondoin doit partager avec M.
Lepère la gloire de ce travail... Il paraît que «l'honneur de l'avoir
entrepris» sans succès... ne lui suffisait pas! Néanmoins il faut encore
lui savoir gré d'avoir laissé nommer son collègue avant lui. C'est un
aveu:
La seconde inscription se trouve dans le cartouche que soutiennent,
au-dessus de la porte de l'escalier, les deux Renommées de Mazois. Elle
est ainsi conçue:
NEAPOLIO-IMP-AVG
MONVMENTVM-BELLI-GERMANICI
ANNO-M D CCCV
TRIMESTRI-SPATIO-DVCTV-SVO-PROFLIGATI
EX-ÆRE-CAPTO
GLORIE-EXERCITVS-MAXIMI-DICAVIT (3)
[Note 3: Traduction littérale:--_Par Napoléon, empereur Auguste--en
souvenir de la guerre allemande--de 1805--terminée en trois mois sous sa
conduite--ce monument fait de l'airain conquis--à la gloire de la
très-grande année a été dédié._]
Le latin qu'en vient de lire est dû aux patientes méditations d'un des
plus célèbres archéologues connus: Ennio-Quirino Visconti, professeur
d'archéologie, conservateur du Musée des antiques et des tableaux du
Louvre, membre de l'Institut, etc. Il semble bien, avec de pareilles
garanties, qu'on doive n'y rien trouver à reprendre. Eh bien, au
contraire! Un autre antiquaire, plus obscur et moins titré, M. Belloc, a
pris à tache de démontrer que l'inscription est criblée de fautes. Et,
dans une plaquette, publiée à Bourg en 1833, il corrige, en maître sûr
de lui, ce mauvais «devoir» d'un élève réputé excellent.
Nous regrettons vivement de ne pouvoir introduire ici--ce n'est pas le
lieu--tous les détails de cette piquante critique. Non pas que nous la
tenions pour indiscutable en toutes ses corrections. Mais il en est un
si bon nombre dont la justesse nous paraît de toute évidence!
Contentons-nous d'en résumer quelques-unes à la hâte et à titre
d'échantillons:
Imperator--signifie, quand il suit le nom propre--_chef d'armée_, et non
pas--comme quand il le précède--_Empereur_. C'est évidemment ce dernier
titre qu'on entendait, dans l'espèce, donner à Napoléon. Donc...
Monumentum: en style lapidaire, ce vocable s'affecte exclusivement aux
_monuments... funèbres._
Ex ære capto:--_ære_ n'a jamais été employé sur les monuments que dans
son acception monétaire: ære collato; ære collatitio; ære publico: voilà
les termes qui se rencontrent très-fréquemment dans l'épigraphie
antique; traduction rigoureuse: Par souscription publique...
M. Visconti insinue donc--bien malgré lui--que la colonne a été
construite au moyen... _d'arqent volé!!!_
Exercitus maximi--signifie, en bonne latinité, _de l'armée
très-grande... en nombre_.--A quoi bon cette expression douteuse, qui
dit très-mal ce qu'on a voulu dire, quand on avait, sous la plume, un
bout de phrase de Tacite qui le dit si bien:--_Exercitui cui magna nomen
inditum...?_ etc., etc., etc.
On nous accordera bien que ce ne sont pas là des chicanes dénuées de
tout sens commun, si amusantes soient-elles.