_Le Commandant Frochard_, comédie en trois actes, de MM. Hippolyte
Raimbaut et Raymond Deslandes.
M. Gâtinais est avoué à Bar-le-Duc. Dans peu de jours il va épouser la
fille de M. Dorlotin, il lui reste juste assez de temps avant la
cérémonie pour courir à Paris enterrer sa vie de garçon. Le voici donc
installé au Grand-Hôtel, rêvant aux moyens de réaliser ses rêves de
plaisir sans compromettre sa personnalité de Gâtinais et sa situation
d'avoué de province. Il se fait raser la tête, il se coupe les cheveux
en brosse, s'ajuste deux formidables moustaches, plante son chapeau sur
l'oreille, fait le moulinet avec sa canne, se donne une telle tournure
d'officier en civil, que ni sa fiancée, ni son beau-père, ni le
majordome même de l'hôtel, un ami de Gâtinais, ne peuvent le reconnaître
déguisé de la sorte.
Si l'habit ne fait pas le moine, du moins il fait le militaire, car dans
cette tenue, Gâtinais se sent pris d'une ardeur qui n'admet pas
d'obstacle. Il saisit au passage et d'un mot les filles de magasin, il
s'attaque aux femmes du meilleur monde, à Mme Vernon entre autres, qu'il
prend pour une cocotte; il est prodigue de soupers fins, il se ruine en
bijoux; il a des élégances de province, mais des élégances
irrésistibles; il ne manque donc rien à ce personnage, ni
l'impertinence, ni l'audace. Si pourtant, il lui faut l'étiquette du
sac, il lui faut un nom, et sur le conseil d'un ami, il prend celui d'un
officier mort en Afrique, _le commandant Frochard,_ et Gâtinais en
prenant ce nom sonore accepte l'héritage du commandant sous bénéfice
d'inventaire. Heur et malheur, advienne que pourra.
Or, il advient que Gâtinais, qui ne se rappelle pas assez _le Monsieur
qui suit les femmes_, la comédie du Palais-Royal, s'introduit chez Mme
de Vernon, et après quelques propositions malencontreuses, va être
flanqué à la porte avec les honneurs dus à sa grossièreté, lorsqu'il lui
vient en idée de se récrier et de dire: Mais, madame, pardon, je ne suis
pas le premier venu, je suis le commandant Frochard. A ces deux mots
magiques, la dame tend la main au commandant et lui fait ses excuses. Le
commandant Frochard! qu'il soit le bienvenu, ce sauveur du capitaine
Pourailles, le frère de Mme de Vernon.
Et voici le capitaine arrivant sur ces entrefaites et se précipitant
dans les bras du commandant. Que le capitaine n'ait jamais vu le
commandant Frochard, qui l'a tiré des mains des Arabes, cela vous paraît
bien violent, n'est-ce pas. Mais je ne défend pas la pièce, je ne fais
que la raconter. Toujours est-il que dans sa reconnaissance pour le
commandant qu'il avait cru mort, le capitaine Pourailles lui donne sa
soeur en mariage. C'est là encore un point difficile à défendre pour
l'avocat de cette comédie.
Et quel drôle de beau-frère que ce commandant Frochard! Il a pour nièces
des couturières qui le suivent dans le monde. Il a un passé désolant, ce
Frochard, un passé à faire frémir Mme Bellange, mariée en secondes noces
à un terrible Espagnol, qui sait tout et qui n'est pas fâché d'avoir
enfin sous la main le commandant si longtemps et si inutilement cherché.
Le drame est commencé, et il en cuit à Gâtinais d'être si légèrement
entré dans la peau du Frochard. Il paye les dettes de la vie du
commandant, et, ô supplice, il lui faut demander à titre d'ami la main
même de sa fiancée, Mlle Dorlotin, pour le capitaine Pourailles. Le
coeur de l'avoué bat toujours sous l'habit du commandant, si bien que
dans ces intermittences d'espoirs et de terreurs, dans ces tempêtes et
dans ces ahurissements, Gâtinais tombe sur une chaise et se trouve mal;
on défait sa cravate et son gilet, et Mme Dorlotin reconnaît sur les
épaules du commandant Frochard les bretelles qu'elle a brodées à son
fiancé Gâtinais. Tout s'explique; Gâtinais proclame la simple vérité,
qui remet chacun dans son rôle, qui donne pour femme Mlle Dorlotin au
capitaine et qui renvoie l'avoué à sa province.
La pièce mène grand bruit sans beaucoup de gaieté; elle s'engage
difficilement, lourdement. Elle demande au public des crédits difficiles
à accorder; elle serre ses effets au second acte, où elle devient fort
brillante et fort amusante, pour s'éteindre au troisième acte dans des
scènes un peu usées. Grenier l'a jouée rondement, et Christian lui a
donné prestement la réplique. Mlle Gabrielle Gauthier et Mme Aline Duval
ont été des plus applaudies dans deux rôles qui mettent en relief leurs
qualités de comédiennes.
_Toto chez Tata,_ comédie en un acte de MM. Henri Meilhac et Ludovic
Halévy.
M. Scribe a mis à la mode la comédie à trois personnages; sont venues
après les pièces à deux rôles: puis l'acte avec un seul comédien menant
une action; enfin nous voici au monologue mimant un récit. Tout cela
simplifie tellement le théâtre qu'il n'y a plus rien du tout. Au train
dont marchent deux hommes d'esprit, acceptés justement par le public,
MM. Meilhac et Halévy, nous entendrons bientôt un acteur ou une actrice
nous lire, en costume, une page de journal ou une nouvelle de la _Vie
parisienne,_ et tout sera dit. «La comédie que nous avons eu l'honneur
de représenter...», est venu nous dire M. Baron après la représentation
de _Toto chez Tata_. M. Baron aurait dû s'exprimer ainsi: «L'article que
Mme Chaumont vient de jouer devant vous est de MM. Meilhac et Halévy»:
car en vérité ce n'est là qu'un chapitre pris dans quelque livre inédit
de l'auteur de _M. et Mme Cardinal._ Qu'il soit charmant, qu'il soit
rempli d'esprit et tout vivant de cette vie du monde parisien, de cette
actualité qui fait le succès de nos deux jeunes auteurs, je n'en
disconviens pas. C'est un roman d'un quart d'heure. Toto, Tata, Chérubin
et la comtesse, tout cela est vivement, finement esquissé, tout cela est
mis en mouvement, surtout dans les sous-entendus, mais encore une fois
ce n'est là ni une comédie, ni une pièce, c'est une nouvelle racontée.
Mlle Chaumont la joue en habit de collégien; n'était le respect que je
dois à Mme Chaumont, j'aime autant lire l'article. Il me semble même que
seule avec le livre, mon imagination donnerait au petit personnage des
auteurs plus de comique et plus de franchise. Cette critique ne nuira en
rien au très-grand succès de _Toto chez Tata_, que Mme Chaumont détaille
avec beaucoup de finesse, car Mme Chaumont est une comédienne de talent;
mais, comme ce marquis de Molière, elle veut avoir trop d'esprit, dont
j'enrage.