(Suite)
--Le seigneur aura mal entendu, reprit-il, j'ai dit un million de
roubles.
Comprenant à l'impassible physionomie du maître que celui-ci ne céderait
pas devant ces séductions, affolé à la pensée de revenir auprès
d'Alexandra sans avoir obtenu cet affranchissement tant désiré, et
abjurant à la fois son orgueil et ses astucieuses combinaisons, il tomba
à genoux et, joignant les mains devant le comte:
--Oh! dit-il d'une voix pleine d'angoisses, ce n'est plus qu'à votre
pitié que je veux m'adresser, ce ne sera plus que la loi de charité que
j'invoquerai.
--Cette loi divine, l'as-tu toujours observée toi-même? Fouille dans tes
souvenirs, Nicolas Makovlof. Il y a un peu plus d'un an, un soir, sur la
Tverskaïa, une fille implora ta pitié, et l'implora vainement. C'était
un peu plus que la liberté qu'elle demandait à ta charité; c'était une
existence qu'elle te conjurait de sauver en remmenant avec toi à
Kalouga. Te souviens-tu de l'avoir repoussée?
--Oui, seigneur, répondit le marchand d'une voix déchirante.
--Eh bien? Nicolas Makovlof, toi qui es si avide de bonnes affaires, je
veux t'apprendre que jamais la Providence ne t'avait encore réservé une
opération aussi lucrative que celle que tu as dédaignée ce soir-là. Il
n'a tenu qu'à toi d'avoir pour rien ce que tout ton or ne suffit pas à
payer aujourd'hui. La fille qui s'adressait à ta pitié était un homme,
cet homme c'était celui qui te parle, et, si tu l'avais exaucé,
l'héritier des Laptioukine acquitterait religieusement la dette du
proscrit.
Nicolas courbait la tête et poussait de gros soupirs.
--Seigneur, dit-il enfin, Dieu me châtie bien cruellement; mais je ne
peux pas me révolter contre le châtiment. J'ai péché, et mon sort je le
mérite. Maintenant ce n'est plus un million que je vous propose, c'est
tout ce que je possède que je dépose humblement à vos pieds: mes
magasins de Moskow, mes comptoirs de Nijni, de Tiflis, d'Odessa, de
Riga, de Pétersbourg, et les marchandises qu'ils renferment; mon or, mes
créances, ce que doivent mes commettants, tout enfin, sans que je me
réserve un kopeck; je vous abandonnerai la maison de la Tverskaïa, tout
ce qu'elle contient; j'en sortirai riche d'un bâton et des pauvres
habits qui me couvrent, mais en vous bénissant encore, si vous avez
permis que j'en sorte délivré de l'entrave héréditaire.
Ces paroles étaient empreintes d'une contrition si sincère, Nicolas
avait énuméré chacun des détails de la fortune qu'il sacrifiait avec de
si douloureux soupirs que le jeune Laptioukine ne pouvait s'empêcher de
sourire.
--Écoute, dit-il après avoir allumé un second cigare, tu peux obtenir
tout ce que tu désires et conserver tout cela. Je traite ce soir la plus
jolie femme de Moskow. Mon cuisinier a vainement battu la ville et ses
faubourgs pour découvrir un dessert digne d'elle; toutes les serres ont
été ruinées par les dernières gelées et il est revenu les mains vides;
trouve-moi la corbeille de fraises que je désire, Nicolas Makovlof, et
par ma parole de noble Russe que je t'engage, tu seras libre.
Nicolas Makovlof, toujours prosterné, se releva d'un bond; son visage
pâle s'était injecté de sang, de grosses larmes jaillissaient de ses
yeux démesurément ouverts, puis haletant, d'une voix que l'émotion
étranglait dans sa gorge, il répéta à plusieurs reprises:
--Des fraises! des fraises! des fraises!
Enfin, sans dire un seul mot à son maître, oubliant même de le saluer,
il sortit de l'hôtel en criant encore:
--Des fraises! des fraises! des fraises!
Lorsqu'il fut dehors et qu'il eut dominé suffisamment son trouble pour
s'orienter, il se dirigea vers le restaurant de la Troïtza d'un pas si
rapide, qu'il ne mit pas plus d'une demi heure à franchir la distance
considérable qui l'en séparait; il fouilla d'une main fébrile le caisson
de son drowski, y prit un panier de jonc soigneusement recouvert de
feuilles de latanier, et l'éleva triomphalement au-dessus de sa tête.
Ce panier contenait les fruits parfumés qui allaient racheter sa
liberté, et qu'il avait rapportés à l'intention des Enfants des
ténèbres.
Il le plaça sous son bras et toujours courant il revint à la maison du
jeune Laptioukine. Le domestique voulut l'arrêter; mais Nicolas
connaissait la toute-puissance de certains arguments, et plus que jamais
il était disposé à les utiliser. Il jeta une poignée de roubles au valet
en lui jurant par tous les saints du calendrier que le maître
l'attendait avec impatience, et, sans écouter sa réponse, tandis que
celui-ci ramassait les précieux chiffons éparpillés dans la rue, il
pénétra à l'intérieur et s'en alla droit au salon dans lequel il avait
été reçu dans la matinée.
Le jeune homme ne se trouvait plus dans cette pièce; Nicolas Makovlof,
convaincu qu'il ne pouvait tarder à apparaître, se décida à attendre.
Bouillonnant d'impatience, pensant comme Mahomet que la montagne tardant
trop à venir à lui, c'était à lui à aller à la montagne, il eut bien
l'idée de le chercher dans les autres appartements, mais la crainte de
courroucer le jeune noble et de modifier les bienveillantes dispositions
dans lesquelles il l'avait laissé lui inspira une prudente retenue.
L'attente se prolongeant et le marchand se trouvant fatigué d'une course
si longue et si rapide, il se décida à s'asseoir. Soit que la solitude
l'enhardit, soit que la perspective d'une émancipation si prochaine
l'eut déjà considérablement relevé à ses propres yeux, il ne se contenta
plus d'un coin de malle pour siège, il se plaça sans façon dans le
fauteuil même de celui qui était encore son maître.
Ce n'étaient pas les apparences confortables de ce meuble qui avaient
décidé notre héros à cette prise de possession un peu familière; même
depuis son affiliation à la société des Enfants des ténèbres il était
resté assez indifférent aux luxueuses recherches de l'Occident; mais
d'un coté il connaissait la valeur du temps et n'aimait point à perdre
le sien; d'un autre côté il savait, qu'il n'est jamais inutile d'être au
courant des secrets de son prochain, et il n'était pas lâche d'utiliser
les loisirs que lui créait l'héritier en se livrant à un rapide
inventaire des papiers dont le bureau était couvert.
Ayant placé son panier sur ses genoux, il commença cette inspection, la
pratiquant d'abord avec une discrétion exemplaire, se contentant de
jeter un coup d'oeil sur les plus apparents de ces papiers, mais peu à
peu les doigts s'en mêlèrent et commencèrent à fureter dans ce fouillis.
La plupart des manuscrits qu'il découvrait avaient trait à l'histoire
des peuples étrangers, à la philosophie, à l'économie sociale et
politique, les moins volumineux se rapportaient à des affaires
insignifiantes, c'étaient des factures, des réclamations de créanciers,
le tout indiquant un singulier mélange d'idées sérieuses, réfléchies et
de préoccupations frivoles et mondaines chez leur propriétaire, mais
parfaitement indifférent au marchand. Il était donc disposé à refréner
une curiosité si blâmable et qui présentait si peu de profits, lorsque,
ayant soulevé un poignard au fourreau de malachite, il demeura comme
pétrifié.
Sur une feuille de papier de petit format, froissée et pliée en forme de
billet, il venait d'apercevoir une écriture bien connue, il venait de
lire le nom d'Alexandra Makovlof; c'était en effet l'étrange invitation
que la belle Moscovite avait reçue le matin même.
Cette lettre, Nicolas la tournait et la retournait machinalement entre
ses doigts tremblants; il l'avait lue, relue plus de dix fois, il ne
semblait pas l'avoir comprise, il la lisait encore, espérant toujours y
découvrir quelque chose qui démentirait la terrible réalité contenue
dans ce seul mot,--j'irai;--et après avoir lu il accusait ses yeux de le
tromper, sa raison de l'abuser; Alexandra si pieuse, si vertueuse, si
fermement attachée à ses devoirs, passer tout à coup à cette effronterie
dans le vice, ce n'était pas possible! Cette brève mais significative
réponse au bas de cet infâme billet, que la plume d'une courtisane eût
hésité à tracer, ce n'était point la Perle de la Tverskaïa qui l'avait
écrite.
Cependant et malgré cette résistance acharnée du pauvre homme, la
réalité finit par l'écraser de son évidence. C'était bien la signature
de l'adorée Sacha, c'étaient bien les caractères que, tant de fois, il
avait pressés sur ses lèvres. Et puis, le jeune comte ne lui avait-il
pas déclaré à lui-même qu'il attendait le soir à dîner la femme la plus
belle de Moskow? Le doute dans lequel il voulait s'obstiner cédait peu à
peu comme aux rayons du soleil se dissipent les vapeurs ténébreuses du
matin.
Son premier mouvement fut celui de sa race; saisi d'un de ces accès de
fureur dont ces Orientaux du Nord ont le privilège, il lança son
précieux panier sur le parquet avec tant de violence que le fragile
couvercle de feuilles s'écarta et laissa échapper quelques fraises.
A la vue des fruits parfumés éparpillés sur le tapis et qui lui
rappelaient tant de chères espérances, la rage de Nicolas se calma
subitement; son coeur s'amollit, la douleur prit le dessus sur la
colère, ses larmes jaillirent et il éclata en sanglots.
Puis, ramené aux idées d'ordre qui l'avaient toujours caractérisé, il se
baissa et ramassa une à une les fraises tombées, il replaça délicatement
dans le panier celles qui n'avaient pas trop souffert de la violence du
choc. Quant à ceux de ces fruits qui se trouvaient avariés ou écrasés,
comme il eût été tout à fait déraisonnable de les perdre, il les
mangeait les uns après les autres, mais sans que ces menues
satisfactions ménagées à sa gourmandise empêchât son désespoir de
s'affirmer par ses pleurs.
Cette opération accomplie, il rajusta tant bien que mal la couverture de
sa corbeille, et la tenant toujours à la main, il se dirigea rapidement
vers la porte.
G. de Cherville.
(La suite prochainement.)