A propos de l'ouverture

Qui donc s'est occupé d'autre chose pendant la semaine qui vient de

s'écouler? Dans les salons et dans les chaumières, dans les clubs et

dans les boutiques, dans les cafés et dans les cabarets du village, les

causeries masculines ne connaissaient plus guère d'autre thème. Les

évolutions de la politique, les mystérieux agissements dont doivent

sortir notre bonheur suivant les uns, qui suivant les autres ne seraient

que le couronnement de nos misères, avaient eux-mêmes perdu leur

prestige; seule, la question du perdreau tenait la France entière en

suspens.

Et quelle distance entre les tièdes préoccupations que chacun consacre à

ces événements, dits sérieux, et le véritable enthousiasme qui s'était

emparé des disciples de saint Hubert,--un peu tout le monde

aujourd'hui,--à mesure que se rapprochait le grand jour. Notre

collaborateur du crayon vous les montre consacrant la veillée des armes

à l'inspection du fourniment, à la confection des munitions; ayant

décidé, -par quel miracle d'éloquence, mon Dieu!--l'ennemie intime de la

chasse, la maîtresse de la maison, à prendre part à ces préparatifs du

carnage; je puis lui certifier que pour quelques-uns au moins, ces

préludes de l'entrée en campagne sont parfaits depuis bien

longtemps.--Ah! si notre malheureuse et héroïque armée avait eu des

intendants aussi prévoyants à son service!

Il y a un mois environ, j'étais allé visiter un membre de la confrérie,

qui n'est plus un jeune homme, ma foi! Je le trouvai, par une chaleur

torride, vêtu du velours à côtes, guêtré jusqu'aux cuisses, sanglé d'une

cartouchière, bardé d'une volumineuse carnassière, la cape sur la tête,

le fusil sur l'épaule et arpentant son appartement au pas gymnastique;

avant de répondre à mon bonjour il inscrivit le chiffre 5777 sur le

chambranle de la cheminée. Comme je restais ébahi de cette tenue de

batteur d'estrade, aussi bien que de ce nombre pour moi fatidique qu'il

répétait encore à plusieurs reprises.--«Ah! me dit-il, c'est qu'il me

faut 11,982 tours dans cette pièce pour avoir fait quatre lieues, je

marque où j'en étais pour ne pas me tromper tout à l'heure quand je

reprendrai mon exercice; un petit entraînement auquel je m'astreins tons

les jours, afin d'être en état de soutenir gaillardement les fatigues de

l'ouverture!»--J'examinai le carnier dont il venait de se débarrasser;

il était lesté de deux formidables pavés représentant le poids d'une

demi-douzaine de bons lièvres. Chez les fils de Nemrod la présomption

survit à toutes les maturités de l'âge.

La ferveur avec laquelle le peuple français se voue à ce qu'un poète

appellerait le culte de Diane, c'est dans les gares, le 30 août, que

l'on peut l'apprécier; à moins d'en avoir été le témoin il est

impossible de se faire une idée des énormes affluences qui, ce jour-là,

s'y succèdent. Une promenade dans les salles l'attente démontre jusqu à

quel point le démon de la chasse a aujourd'hui pénétré dans les cerveaux

de toutes les classes, ou plutôt de toutes les couches sociales.

Chasseurs riches, chasseurs pauvres, chasseurs gentilshommes, chasseurs

bourgeois, chasseurs plébéiens, les uns vêtus de drap et de velours, les

autres de la blouse gauloise, se pressent, se coudoient, se bousculent

dans le plus démocratique, dans le plus fraternel des pêle-mêle. Les

dissonances physiques n'y sont pas moins tranchées, les nuances morales

moins caractérisées. Sous l'influence du mouvement passionné qui tous

les incite, chaque individualité devient un type, s'accusant et se

détachant sur l'ensemble; en voilà des jeunes, des vieux, des petits,

des grands, des maigres, des gras, des longs, des ronds, des obèses, de

laids et d'autres pour lesquels la déesse ci-dessus eût été autorisée à

délaisser son Eudymon!

Sous ces signalements disparates vous reconnaissez le chasseur

indifférent, celui qui est venu là pour être agréable à un ami et le

suit à la chasse comme il l'aurait suivi à la noce ou à l'enterrement;

les chasseurs gais, nombreuse série qui commence aux chasseurs bons

enfants pour s'étendre jusqu'au chasseur facétieux qui rit toujours et

dont chaque éclat fait à la fois tressauter sa bedaine et les vitres de

la salle; le chasseur positif succombant sous le faix des _harnois de

gueule_ qu'il emporte; le chasseur grave pour lequel l'extermination du

gibier est un sacerdoce; le chasseur chauvin qui en est encore à cet

aphorisme, que la chasse est l'image de la guerre, le chasseur envieux

dont les prunelles louches jaugent déjà les capacités des carniers

encore vides; le chasseur sévère, un ex-élève de l'institution

Petdeloup, qui crible son chien de coups de pied parce que la pauvre

bête s'est livrée, à l'encontre de son pantalon, à une licence autorisée

par l'intimité; le chasseur rêveur et mélancolique, un reflet attardé

des ballades allemandes, posant pour quelques échantillons du sexe

faible égarés dans cette mêlée; le chasseur grincheux; le chasseur

terrible, un massacreur à tous crins qui brandit son fusil d'une main

crispée et menace de débuter par un coup double sur les employés ahuris

qui ne répondent pas assez vite à ses questions.

Et les chiens? Ah! M. de Buffon, si vous pouviez assister au défilé de

ceux qui sont là, vous déchireriez de suite votre fameux tableau de

leurs espèces. Toutes les races, les sous-races, les non-races mêmes y

ont des représentants; on y admire en même temps le pointer de mille

francs et le modeste loulou, gardien fidèle de la boutique, et quelque

peu stupéfait du rôle glorieux que lui imposent les velléités

cynégétiques de son patron.

Et, presque à chaque heure de cette bienheureuse journée, à peine

évanoui, le tableau se renouvelle. Les trains se multiplient, les salles

se vident sans relâche, mais ce n'est que pour se remplir d'une autre

cohue, criant, appelant, riant, chantant, aboyant, hurlant, comme celle

qui vient de disparaître!

Cette armée de chasseurs s'en va au nord, à l'est, à l'ouest, au sud,

s'éparpille en Brie, en Beauce, en Picardie, en Champagne, et se

fractionne encore aux gares d'arrivée pour se répandre dans tous les

villages. Le paysan accueille ses Parisiens avec un sourire: c'est un

regain de la moisson qui lui arrive; ils laisseront de bon argent au

pays en échange des quelques méchants perdreaux qu'ils tueront

peut-être. Et puis, il existe dans l'endroit quelques bonnes

plaisanteries sur leurs prétentions de chasseurs. On n'est pas fâché de

cette occasion de les rééditer; cela fait toujours rire un brin.

L'auberge est en liesse, les fourneaux s'embrasent, la cheminée

flamboie, comme au jour de la fête patronale. Les curieux eux-mêmes ne

manquent pas devant la porte, ils se composent en majorité des porteurs

de carniers en disponibilité réclamant un emploi pour le lendemain,

c'est-à-dire de tous les gamins du hameau.

Ou se couche de bonne heure afin de se lever de même. Mais dormir,

allons donc! Il faut être un César, un Napoléon, pour sommeiller la

veille d'une bataille.--Avez-vous bien reposé? demandais-je un jour à un

néophyte.--Pas une minute, me répondait-il, mais j'ai si bien rêvé que

c'est tout comme!

Le lendemain, dès l'aube, avant l'aube,--une grande faute au dire des

praticiens,--on entre en campagne. Aux pâles clartés d'un jour douteux

la ligne des chasseurs s'avance et déjà tiraille dans la

plaine;--disposition savante infaillible dans les pays plats; on y

persévère rarement; la plupart ont bientôt lâché la bride à leurs

ardeurs; l'un pointe en avant, l'autre en arrière, celui-ci oblique à

droite, celui-là à gauche. Chacun pour soi et Dieu pour tous. C'est

alors que commence la série des incidents, aventures et accidents, les

uns dramatiques et les autres burlesques. Lorsque dix heures auront

sonné le rassemblement, que l'on se retrouvera dans le bois où le

couvert sera mis sur l'herbe et sous la feuillée, le récit de ces

infortunes individuelles égayeront le festin improvisé. Paul, en

poursuivant une magnifique compagnie de perdreaux a fait lever un garde

récalcitrant et n'a ensaché qu'un procès-verbal; Lucien, au moment où il

allait mettre la main sur un halbran qu'il avait blessé, a glissé dans

un marécage, d'où il est sorti avec le costume de ce _Monstre vert_, que

l'on jouait jadis à l'Ambigu; pendant qu'Adrien allumait sa pipe, un coq

faisan, comme il n'en avait jamais vu, a jailli d'un buisson à ses pieds

et a disparu en lui faisant un pied-de-nez; et, comme Rachel, Adrien

pleure sur son faisan et, comme elle, ne veut pas être consolé, etc.

A dix pas de là, l'escouade des quenards, ou porteurs de carnier, reste

debout par respect pour ces messieurs, mais n'en travaille pas moins de

la langue comme des mâchoires.--Dis donc, Pierrot, est-ce qu'il sue ton

bourgeois! Quand nous avons été à la Chesnaie, v'la-t-il pas le mien qui

m'a pris ma _blaude_ pour s'bouchonner! Ah! quel homme, mes amis, ça y

coulait du front aussi dru que le lait du _pet_ de notre _vaque!_

L'épilogue de cette grande journée, notre dessinateur vous en expose la

plus brillante partie d'une manière plus aimable et surtout plus

saisissante que je ne le saurais faire: les lièvres, lapins, faisans,

perdrix, cailles, causes et prétextes de cet énorme mouvement d'hommes

et de chiens, tous sont là. Ce cerf qui expire sur la gauche du

dessin,--une quatrième tête ma foi!--il a figuré, en 1869, dans les

environs de Rambouillet, parmi le butin d'ouverture d'un chasseur né

coiffé. Il l'avait abattu en plaine, à cent pas d'un boqueteau où

l'animal s'était mis à la reposée. Hélas! ce protégé de saint Hubert

était seul, et l'Écriture l'a dit, malheur à l'homme qui chasse seul! De

plus, ne prévoyant pas cette bonne fortune, il avait négligé de se munir

d'une carnassière assez vaste pour contenir son gibier. Il lui fallut

courir au village voisin, ce village était loin; quand il revint avec

une charrette, une large mare de sang était seule pour attester son

exploit, le cerf avait été volé par des maraudeurs qu'il fut impossible

de découvrir. Au train de retour, je me trouvai dans le même

compartiment que ce roi détrôné de la journée; sa douleur faisait mal à

voir. Ah! messieurs, nous disait-il à chaque instant, quel beau cerf! Je

ne m'en consolerai pas; si encore ils m'avaient laissé les cornes? Des

cornes comme cela, voyez-vous, je n'en retrouverai jamais. --Oh!

tranquillisez-vous, monsieur, lui dit enfin l'un de nos compagnons que

la répétition de ses doléances avait fini par agacer, en ce bas-monde il

ne faut désespérer de rien!

Le bilan de cette fête du 1er septembre sera complet quant nous y aurons

ajouté les insolations, les nombreuses courbatures, les quelques

pleurésies qui figurent aussi parmi ses profits, mais surtout et avant

tout la satisfaction calme et sereine qui succède à un plaisir qui n'a

fait de mal à personne, ce qui n'est pas déjà si commun.

G. de Cherville.

L'Illustration, No. 1592, 30 Août 1873 · 第 11 / 31 题