ouvrir la carrière des découvertes géographiques qui devaient illustrer
l'esprit curieux et insatiable des modernes. Ses capitaines avaient déjà
fait des progrès dans celle nouvelle voie, lorsque Henri parut, prince à
jamais mémorable dans les annales de la navigation et du commerce: il
donna à tout un nouvel essor. Profondément versé dans toutes les
sciences qui ont rapport à la marine, il forma le projet d'envoyer des
navires en Asie en leur faisant doubler le continent africain, et
d'ouvrir ainsi au commerce des Indes, un chemin plus expéditif et moins
dispendieux que celui de la mer Rouge. Les Carthaginois avaient
autrefois entrepris ce même voyage. S'il réussissait, lui, il faisait du
Portugal le centre du commerce et des richesses de l'Europe. Cette idée
était digne de son génie qui était bien en avant de son siècle.
Sous ses auspices, les navigateurs portugais doublèrent le cap Bojador,
pénétrèrent dans les régions redoutables du Tropique, et explorèrent les
côtes de l'Afrique jusqu'au cap Vert, entre le Sénégal et la Gambie,
qu'il découvrirent en 1474. Presque dans le même temps Gonzalo Vello
découvrit les îles Açores à 360 lieues de Lisbonne entre l'Europe et
l'Amérique; mais Henri mourut au milieu de ces découvertes, et plusieurs
années avant que Vasquez de Gama pût doubler le cap de Bonne-Espérance.
Néanmoins l'honneur de cette grande entreprise lui appartient tout
entier.
Les découvertes des Portugais excitèrent bientôt l'attention de toute
l'Europe.[14] Le bruit de leurs expéditions lointaines, et les relations
presque merveilleuses de leurs voyageurs, se répandirent dans tous les
pays. Les hommes les plus hardis se dirigèrent sur le Portugal, pour
aller chercher fortune ou des aventures dans les régions nouvelles vers
lesquelles les marins de cette nation, s'élançaient avec ardeur.
Christophe Colomb était de ce nombre; il vint à Lisbonne en 1470.[15]
[Note 14: Herrera.]
[Note 15: Son fils Ferdinand dit que c'est un accident fortuit qui
l'amena à Lisbonne. A la suite d'un engagement avec des galères de
Venise, entre cette ville et le cap St.-Vincent, le vaisseau de son père
et celui de son ennemi prirent feu, et Colomb fut obligé de se jeter à
la mer et atteint heureusement le rivage qui était à plus de deux
lieues. _Histoire de l'Amiral_, ch. 5.]
Colomb, dont le nom est à jamais lié à l'histoire du Nouveau-Monde, est
né, suivant la supposition la plus vraisemblable, à Gênes, vers 1435 ou
36. Son père était réduit à vivre du travail de ses mains. Il ne put
faire donner à son fils qu'une éducation médiocre. Le jeune Colomb
montra de bonne heure du penchant pour la science géographique; et la
mer eut pour lui un attrait irrésistible. Il entra dans cette carrière
périlleuse à l'âge de 14 ans. Les premières années de sa vie maritime
sont enveloppées de beaucoup d'obscurité. Il parait néanmoins qu'il prit
part à plusieurs expéditions de guerre, soit contre les barbaresques,
soit contre des princes d'Italie. Il servit aussi sous Jean d'Anjou dans
la guerre de Naples, et sous Louis XI, les rois de France étant dans
l'usage à cette époque de prendre des navires de Gênes à leur solde.
Dans ces diverses courses, il déploya de l'habileté et un grand courage,
qualités qu'il fit briller surtout dans l'expédition de Naples.[16]
[Note 16: _Histoire de l'Amiral_ (C. Colomb). BOSSI.]
Pendant sa résidence à Lisbonne, il s'occupa de sa science favorite, et
se rendit familier avec toutes les découvertes des Portugais, et avec
les auteurs anciens et modernes qui traitaient de la cosmographie. Il
fit avec les premiers plusieurs voyages sur les côtes de la Guinée, et
un en Islande en 1477. Ses travaux et ses études le mirent aussi en
relation avec plusieurs savans de l'Europe, et des navigateurs qui
avaient pris part aux voyages qui s'étaient faits depuis le prince
Henri. C'est en vivant au milieu de ce monde, dont l'imagination
s'exaltait au récit des découvertes journellement annoncées, qu'il
conçut, en 1474, le dessein d'aller aux Indes en cinglant droit à
l'ouest. Ce projet, dans ses idées, n'avait rien que de raisonnable,
parce qu'il s'était convaincu, contre l'opinion des partisans du système
de Ptolémée, alors reçu partout, que la terre était ronde, ainsi que
plusieurs anciens l'avaient pensé, et qu'allait l'enseigner Copernic
dans le nord de l'Europe, quelques années plus tard.
Vers cette époque, sous Jean II de Portugal, l'on appliqua à la
navigation l'astrolabe, qui est devenu l'octant par les améliorations du
célèbre Auzout. Cet instrument avec la boussole qui commençait à
s'introduire, permit aux navigateurs de s'éloigner sans crainte des
routes tracées.
Il fit part de son projet à la cour du Portugal, et sollicita vainement
le roi Jean II, de lui donner quelques vaisseaux pour tenter une
entreprise dont le succès jetterait une gloire ineffaçable sur son
règne. Refusé par ce prince, il partit pour l'Espagne en 1484, avec son
fils Diègue, afin de faire les mêmes propositions à Ferdinand et
Isabelle. Après huit ans de sollicitations auprès de ces monarques,
durant lesquels il passa par toutes les épreuves, et eut à lutter contre
tous les obstacles que l'ignorance et l'incrédulité peuvent inventer;
son génie persévérant triompha. Tout le monde connaît le fameux examen
qu'on lui fit subir devant les théologiens d'Espagne qui voulaient lui
prouver, la Bible à la main, son erreur. Presque dans le même temps, les
rois de France et d'Angleterre, auprès desquels il avait fait faire des
démarches, par son frère Barthélemi, envoyaient des réponses favorables.
Ferdinand et Isabelle lui donnèrent trois petits navires, dont deux sans
pont, et le plus gros ayant nom _Santa Maria_, avec le titre d'Amiral
des terres qu'il pourrait découvrir. Il fit voile de Palos le 3 août
1492, accompagné des trois frères Pinçon, qui voulurent hasarder leur
vie et leur fortune dans cette expédition.
La petite escadre avait à bord pour douze mois de provisions, et portait
quatre-vingt-dix hommes, la plupart marins, avec quelques aventuriers
qui suivaient la fortune de Colomb. La traversée ne fut pas orageuse;
mais une crainte superstitieuse qui s'était emparée de l'esprit des
matelots, leur faisait voir sans cesse mille dangers imaginaires. Cette
crainte fut encore augmentée par les variations du compas remarquées
alors pour la première fois, et qui leur firent croire que les lois de
la nature changeaient à mesure qu'ils avançaient. Tantôt ils tombaient
dans le plus grand découragement; tantôt, perdant patience, ils
poussaient des cris de révolte, et allèrent même un jour jusqu'à menacer
Colomb de le jeter à la mer. Le génie ferme de ce capitaine ne
l'abandonna point, et il réussit à les maîtriser, et à relever leur
courage. Il y avait 70 jours qu'ils avaient quitté Palos, lorsque, dans
la nuit du 12 octobre, une lumière qui allait et venait à quelque
distance des bâtimens, frappa tout-à-coup la vue de Colomb, qui, n'osant
s'en rapporter à ses yeux, la fit observer à un homme qui était près de
lui. L'on attendit le jour avec la plus grande anxiété. Dès qu'il
commença à poindre, on aperçut la terre. A ce spectacle, tout le monde
fut transporté d'une vive allégresse sur les trois navires; l'on entonna
à haute voix le _Te Deum_ en action de grâces; des larmes de joie
coulaient de tous les yeux.
Quand le soleil fut levé, on lança toutes les chaloupes à l'eau, et on
les arma: chacun mit ses plus beaux habits. Colomb fit déployer les
étendards, et donna l'ordre de ramer vers le rivage aux accens d'une
musique guerrière. Il fut le premier qui y mit le pied, tenant une épée
nue à la main. Tous les Espagnols tombèrent à genoux et baisèrent cette
terre qu'ils désiraient si ardemment et depuis si longtemps. Ils
plantèrent ensuite une croix et prirent possession du pays au nom de la
couronne de Castille et de Léon. La terre où ils débarquèrent est une
des îles Lucayes, ou Bahama, que Colomb nomma San-Salvador.
Les Espagnols trouvèrent la rive couverte de Sauvages qui manifestaient,
par leurs gestes et par leurs attitudes, leur profond étonnement. La
blancheur de la peau des Européens, leur costume, leurs armes, leurs
navires, tout excitait l'admiration des naturels qui les prirent pour
les fils du soleil, qui venaient visiter la terre. Les armes à feu des
Espagnols, les canons surtout dont l'explosion imite le bruit du
tonnerre, en les remplissant d'épouvante, contribuèrent à leur persuader
davantage que ces nouveaux venus étaient d'origine céleste. D'un autre
côté, si les aborigènes étaient dans l'étonnement, les Espagnols
n'étaient pas moins surpris de tout ce qui frappait leurs regards. Sans
parler des habitans, de leur teint cuivré, de leur mine farouche, il n'y
avait pas jusqu'aux arbres et aux plantes qui ne présentassent une
différence avec ceux de l'Europe. Du reste le climat était agréable, et
le sol paraissait d'une grande fertilité, quoiqu'il ne portât aucune
marque de culture.
Colomb continua ses découvertes. Il visita les îles Lucayes, et ensuite
celles de Cuba et de St. Domingue où il trouva le tabac dont les
Indigènes faisaient usage pour fumer, pratique inconnue des Européens,
et la pomme de terre, humble tubercule peu apprécié alors, dit
Washington Irving, mais dont l'acquisition fut plus précieuse pour
l'homme que toutes les épices de l'Orient. Il prit encore possession de
ces nouvelles conquêtes pour l'Espagne.
Colomb fut bien accueilli par les différentes peuplades qu'il visita.
Ayant perdu un de ses navires sur l'île de St. Domingue, il se détermina
à y laisser une partie de ses équipages. Il obtint du cacique de la
contrée, la permission de bâtir un fort, qu'il appela de la Nativité, à
condition, que la garnison qu'il y mettrait lui prêterait secours contre
les Caraïbes peuple féroce et pillard qui habitaient les îles les plus
méridionales. Les Indiens travaillèrent eux-mêmes, avec un aveugle
empressement à élever ce fort, qui fut le premier monument de leur
servitude. Le 4 janvier 1493 Colomb remit à la voile pour l'Europe. Son
petit navire, après une traversée orageuse, rentra le 16 mars dans le
port de Palos aux acclamations de la population.
L'immortel navigateur partit immédiatement pour aller rendre compte de
ses découvertes à Ferdinand et Isabelle. Son voyage de cette ville à
Barcelone où était la cour, fut une marche triomphale au milieu des
populations accourues de toutes parts sur son passage pour le voir.
Les deux monarques voulurent le recevoir avec une pompe royale, et le
trône fut dressé devant le peuple sous un dais magnifique. Le roi et la
reine, entourés des grands de la nation, se levèrent à l'approche de
Colomb, qui entra suivi d'une foule de seigneurs entre lesquels il se
distinguait par un port noble et imposant, et une chevelure blanche qui
tombait sur ses épaules. Après l'avoir fait asseoir en leur présence,
honneur accordé très-rarement même aux plus grands de l'Espagne, les
deux monarques lui firent raconter les événemens les plus remarquables
de son voyage, récit qu'ils écoutèrent avec l'émotion la plus profonde.
Quand il eut fini, ils se jetèrent tous deux à genoux, et levant les
mains vers le ciel, ils le remercièrent, en versant des larmes de joie
et de reconnaissance, d'avoir couronné leur entreprise d'un succès aussi
éclatant qu'il était inattendu. Tous ceux qui étaient présens les
imitèrent, et un enthousiasme profond et solennel s'empara de cette
auguste assemblée.
Colomb fut anobli, lui et toute sa postérité.
La nouvelle de ses découvertes se répandit aussitôt dans le reste de
l'Europe, où elle causa un étonnement extrême. Les savans capables d'en
apprécier la grandeur et les effets, se félicitèrent de vivre à l'époque
où cet événement extraordinaire venait de reculer si loin les bornes des
connaissances et des observations de l'esprit humain.[17]
Colomb fit encore trois voyages dans le Nouveau-Monde,[18] dans lesquels
il découvrit presque toutes les îles de l'archipel du Mexique. Dans le
dernier, il côtoya le continent méridional, depuis la baie de Honduras
jusqu'au golfe de Darien. Il aborda également à la côte de la
Terre-Ferme et explora le golfe de Paria. C'est dans une de ces
expéditions que François de Bovadilla, gouverneur de St-Domingue, et
ennemi de Colomb, le fit arrêter et osa l'envoyer chargé de fers en
Espagne. Le Roi lui fit des excuses; mais Colomb n'oublia jamais ce
trait de noire ingratitude. Il portait ces fers partout où il allait
avec lui, et il ordonna qu'ils fussent mis dans son tombeau après sa
mort.
[Note 17: Robertson. Herrera.]
[Note 18: L'un de 1493 à 96; le second en 1498, et le dernier de 1502 à
1504.]
Colomb était de haute stature, avait le visage long et de bonne mine, le
nez aquilin, les yeux bleus, le teint blanc, tirant sur le rouge
enflammé. Il avait eu les cheveux roux dans sa jeunesse; mais les périls
où il s'était trouvé, et ses travaux, les firent bientôt devenir blancs.
Il avait l'air gracieux, parlait bien et avec beaucoup d'éloquence. Il
était avec cela doué d'un grand courage.
Tandis qu'il continuait ses conquêtes dans les îles de la baie du
Mexique, d'autres voyageurs, émules de sa gloire, tentaient des routes
nouvelles dans le même hémisphère. Pinçon découvrit, en 1500, le fleuve
des Amazones et une partie du Brésil. Cabral en revenant de Calicut,
prenant trop au large pour doubler le cap de Bonne-Espérance, arriva en
présence de terres inconnues, qui se trouvèrent être une partie des
côtes du Brésil. Ainsi, comme l'observe Robertson, si Colomb n'eut pas
découvert l'Amérique en 1492, le hasard l'aurait probablement indiquée à
l'Europe cinq ans plus tard.
Ces brillantes découvertes des Portugais et des Espagnols réveillèrent
enfin les autres nations de leur long assoupissement. Une noble
émulation commença à s'emparer d'elles, et leurs marins prirent le
chemin de ces mers mystérieuses sur lesquelles leur imagination ne
plongeait naguère encore qu'avec effroi. Sébastien Cabot, Vénitien,[19]
au service de Henri VII, roi d'Angleterre, fit un voyage, en 1497, à la
recherche d'un passage aux Indes par le Nord-Ouest. Il s'éleva au nord
jusque par le 58e degré de latitude, et découvrit la Floride, Terreneuve
et Labrador. Il fut le premier navigateur qui fréquenta les mers de
l'Amérique septentrionale.[20] Les Espagnols et les Anglais, qui se sont
partagés presque tout ce continent, doivent ainsi ces vastes contrées au
génie italien.
[Note 19: Quelques auteurs prétendent qu'il est né A Bristol; mais la
lettre qu'il écrivit au nonce d'Espagne, contient ces mots qui décident
la question. «Quand mon père partit de Venise pour s'établir en
Angleterre... il m'emmena avec lui, j'étais fort jeune alors.» Quant à
la date de son voyage en Amérique, un grand nombre d'anciens écrivains
disent que ce fut de 1507 à 1516, comme Herrera, Lopez de Gomera,
Corneille Wytfliet, Antoine Magin, R. Thorne, &c.]
[Note 20: Hackluit.]
Cependant l'on croyait universellement que les terres découvertes au
couchant, formaient partie du continent asiatique, quoiqu'elles ne
répondissent point aux descriptions des Indes que l'on cherchait. On ne
s'imaginait pas encore qu'elles pussent former un continent à part,
c'est pourquoi on leur donna d'abord le nom d'_Indes occidentales_. L'on
resta dans cette erreur jusqu'en 1513, que Vasco de Nunez aperçut du
haut des montagnes du Mexique, la mer Pacifique dont lui avait parlé un
chef indien quelque temps auparavant. Déjà vers cette époque, l'on
commençait à donner à une portion du Brésil, le nom d'Amérique, qui
s'étendit petit à petit dans la suite à tout le continent. Voici comment
s'introduisit cette appellation. Améric Velpuce, de Florence, accompagna
Alonzo de Ojeda dans une expédition à la Terre-Ferme en 1499. Il fit
deux ans après un autre voyage sur les côtes du Brésil, et ensuite un
troisième dans la même contrée, où il découvrit la baie de tous les
Saints pour le roi de Portugal. Il publia à Strasbourg, en 1505, et à
St.-Diez en Lorraine deux ans après, deux relations de ses voyages, dans
la dernière desquelles il prétend avoir découvert la Terre-Ferme en
1497, l'année même où Colomb y aborda pour la première fois. Presque
tous les auteurs, s'appuyant sur des documens contemporains, regardent
cette dernière relation, que Velpuce a donnée, sous la forme d'une
lettre au Prince René de Lorraine, comme l'histoire de ses aventures
particulièrement dans le voyage qu'il fit avec Ojeda.[21] Néanmoins
comme ses deux relations furent longtemps les seules rendues publiques
sur le Nouveau-Monde, son nom resta attaché à ce continent, et fut
ensuite consacré par l'usage.
[Note 21: Témoignages dans le procès du fils de Colomb avec le roi,
1508. Las Casas, Al. Sanchez de Carvajal, Herrera.]
Trois ans après le voyage de Cabot, il paraît que les côtes de
Terreneuve et de Labrador furent visitées par un Portugais nommé
Cortéréal; mais il n'y fit point d'établissement, du moins rien ne
l'indique.
Nous touchons enfin à l'époque où nous trouvons les Basques, les Bretons
et les Normands faisant tranquillement la pêche de la morue sur le grand
banc de Terreneuve et sur les côtes du Canada. Charlevoix nous assure
avoir vu, dans des mémoires, qu'un habitant de Honfleur, nommé Jean
Denis, avait tracé une carte d'une partie du golfe St.-Laurent en 1506.
L'on peut raisonnablement se demander comment ils ont pu se mettre en
possession, simultanément et si peu de temps après le voyage du
navigateur vénitien, de cette branche d'industrie. Il semble qu'il
aurait fallu à cette pêche plus d'une dizaine d'années pour acquérir
l'étendue et l'importance qu'elle avait déjà. C'est ce qui a fait croire
à quelques écrivains, que les navigateurs français connaissaient les
parages dont nous parlons depuis longtemps. Quelques uns même l'assurent
positivement, comme l'auteur des Us et coutumes de la mer, ouvrage
estimé.--(_V. appendice A_).
Il est certain que, lorsque Sébastien Cabot visita Terreneuve, les
naturels qu'il vit sur le rivage lui dirent que cette île se nommait
_Bacaleos_ du nom d'un poisson qui fréquentait ces mers. Ce mot qui
n'est pas sauvage, mais basque, est le nom que la morue porte dans cette
langue. Nous livrons du reste ces réflexions au lecteur qui en tirera
les conjectures qu'il croira les plus raisonnables.
Cependant, malgré l'intérêt que plusieurs autres nations prenaient aux
découvertes d'outre-mer, le gouvernement français ne fit aucune
attention à l'Amérique jusqu'en 1523. Les seuls rapports que la France
avait eus jusque-là avec ces nouvelles contrées, avaient été établis par
des particuliers et dans l'intérêt de leurs entreprises commerciales. Il
est probable qu'il entrait dans leurs calculs de se tenir autant que
possible dans l'ombre du secret. Néanmoins, en 1518, le baron de Léri,
mû par le bien public et la gloire de la nation, et sans doute aussi par
l'exemple des Espagnols, essaya de fonder un établissement dans le nord
de l'Acadie. C'était un homme de courage et qui brûlait du désir de se
distinguer par de grandes choses. Il partit pour le Nouveau-Monde afin
d'y commencer une colonie; son dessein était de s'y fixer lui-même. Mais
les vents et d'autres obstacles firent échouer son entreprise.
François I venait de succéder à Louis XII. Les guerres et la sévère
économie du feu roi, qui n'avait d'autre pensée que celle d'alléger les
charges qui pesaient sur ses peuples, l'empêchèrent d'envoyer des
expéditions dans le Nouveau-Monde, soit pour y faire des découvertes, ou
y fonder des colonies. François I, quoique moins homme d'état que
guerrier, avait néanmoins des qualités plus brillantes, et quelques unes
de celles qui distinguent un grand prince. Il aimait les entreprises qui
pouvaient jeter de l'éclat sur sa couronne; et au milieu de la guerre
acharnée qu'il soutenait contre Charles-Quint, dont les vastes Etats
menaçaient l'indépendance de l'Europe, il ne perdit point de vue
l'Amérique. Il excita l'émulation de ses sujets pour le commerce et la
navigation, comme il le faisait pour les lettres et les beaux arts.
Verazzani, navigateur italien à son service, fut chargé d'aller
découvrir de nouvelles terres dans le Nouveau-Monde, dans la vue d'y
ouvrir des établissemens si le sol et le climat étaient favorables. Ce
capitaine fit avec quatre vaisseaux, en 1523, un voyage dont la relation
ne nous est pas parvenue. Il en parle dans la lettre qu'il adressa au
roi après son second voyage; mais comme il le suppose instruit de ses
premières découvertes, il n'entre dans aucun détail sur les pays qu'il
avait visités.
Il partit l'année suivante pour sa seconde expédition avec deux navires,
dont il laissa un, la Normande, sur les côtes d'Espagne, et continua
seul sa route avec la Dauphine, ayant à bord 50 hommes d'équipage. Après
50 jours de traversée, il atteint une terre peu élevée qu'il côtoya
l'espace d'environ 50 lieues en se dirigeant vers le sud. Ne trouvant
point de havre, il vira de bord, et vint jeter l'ancre en pleine mer
devant une côte droite et régulière, par les 34 degrés de latitude nord,
ou à peu près. Les Indigènes, comme ceux de San Salvador, accoururent
sur le rivage, et manifestèrent, à la vue des Européens et de leur
vaisseau, autant de surprise que d'admiration. Il croissait dans leur
pays des palmiers, des cyprès d'une grande hauteur, des lauriers, et
plusieurs sortes d'arbres inconnus en Europe, qui répandaient un doux
parfum sur la mer.
Déployant de nouveau ses voiles, le navigateur français s'éleva au nord
jusqu'aux terres découvertes, dit-il, au temps passé par les Bretons,
sous le 50e degré de latitude.[22]
[Note 22: Charlevoix et l'Escarbot ne s'accordent pas sur l'étendue de
pays côtoyée par Verazzani; mais sa relation est, ça semble, assez
claire: la Floride et Terreneuve sont les deux points extrêmes de sa
course.]
Le roi fut si content du rapport qu'il lui fit à son retour en France,
qu'il lui donna ordre de préparer une nouvelle expédition. Ce célèbre et
infortuné voyageur repartit, suivant l'ordre de son maître, et l'on n'a
plus entendu parler de lui depuis.
Le sort funeste de cette expédition interrompit le projet qu'on avait
formé d'aller profiter des immenses territoires que le hasard venait de
livrer à l'entreprise et à la cupidité européenne au-delà des mers.
D'ailleurs, la nation étant encore moins maritime que commerçante, l'on
ne pensait pas en France qu'il fût de quelque utilité d'avoir des
possessions dans les régions éloignées.
Une autre circonstance qui entrava longtemps la fondation des colonies,
c'est l'état agité de la France dans ce siècle. Cet état, on ne peut
mieux le peindre, qu'en empruntant les paroles philosophiques de
l'historien des deux Indes: «Des troubles intérieurs, dit-il, la
détournaient (la France) encore plus des grands objets d'un commerce
étendu et éloigné, et de l'idée d'aller chercher des royaumes dans les
deux Indes.
«L'autorité des rois n'était pas formellement contestée. Mais on lui
résistait, on l'éludait. Le gouvernement féodal avait laissé des traces;
et plusieurs de ses abus subsistaient encore. Le prince était sans cesse
occupé à contenir une noblesse inquiète et puissante. La plupart des
provinces qui composaient la monarchie, se gouvernaient par des lois et
des formes différentes. La machine du gouvernement était compliquée. La
nation négociait sans cesse avec le prince. L'autorité des rois était
illimitée, sans être avouée par les lois; la nation souvent trop
indépendante n'avait aucun garant de sa liberté. De là on s'observait,
on se craignait, on se combattait sans cesse. Le gouvernement s'occupait
uniquement, non du bien de la nation, mais de la manière de
l'assujettir.»
François I est un des rois qui eurent la moins de difficultés et de
dissensions intérieures à combattre. Cependant la révolte du fameux
connétable de Bourbon, et des émeutes populaires au sujet des impôts,
troublèrent son règne. Les discordes civiles et religieuses auraient été
probablement beaucoup plus sérieuses sans ses guerres avec le puissant
Charles-Quint, dans lesquelles les grands comme les petits voyaient
l'intérêt de la France profondément engagé.
A l'époque du départ de Verazzani pour son troisième voyage, l'on était
dans le fort de la guerre; et après la fin désastreuse de cette
expédition, jusqu'au rétablissement de la paix, tout projet de
colonisation parut abandonné.
CHAPITRE II.
DÉCOUVERTE DU CANADA.
1534-1543.