Si l'on envisage l'histoire du Canada dans son ensemble, dep

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HISTOIRE

DU

CANADA

DEPUIS SA DÉCOUVERTE JUSQU'A NOS JOURS.

PAR

F. X. GARNEAU.

TOME PREMIER.

QUÉBEC:

IMPRIMERIE DE N. AUBIN, RUE COUILLARD, No. 14.

1845.

Il y a peu de pays en Amérique sur les commencemens desquels l'on ait

tant écrit que sur ceux du Canada, et encore moins qui soient, après

tout, si pauvres en histoires; car on ne doit pas prendre pour telles,

plusieurs ouvrages qui en portent le nom, et qui ne sont autre chose que

des mémoires ou des narrations de voyageur, comme, par exemple,

l'Histoire de l'Amérique septentrionale par la Potherie.

Pendant longtemps l'on vit paraître en France une foule de livres dans

lesquels était soigneusement recueilli tout ce qui se passait dans cette

nouvelle contrée, où une lutte sanglante s'était engagée entre la

civilisation et la barbarie. Mais ces oeuvres avaient pour la plupart

peu de mérite littéraire, quoiqu'elles continssent, en revanche, une

multitude de choses singulières et intéressantes qui les faisaient

rechercher en Europe avec avidité. Peu à peu, cependant, cette ardeur

s'affaiblit avec la nouveauté des scènes qu'elles retraçaient, et le

Canada occupait à peine l'attention de la France, lorsque le sort des

armes le fit passer en d'autres mains. Après cet événement, les

écrivains, qui laissent des matériaux pour l'histoire canadienne de leur

temps, deviennent encore plus rares.

Parmi les auteurs dont nous venons de parler, et qui sont antérieurs à

la conquête, il ne faut pas confondre, cependant, le célèbre Jésuite

Charlevoix. Le plan étendu de son Histoire de la Nouvelle-France,

l'exactitude générale des faits qu'il développe, son style simple et

naturel, lui ont assuré depuis longtemps un rang distingué en Amérique;

et le Canada le réclame encore aujourd'hui comme le premier de ses

historiens.

Il faut reconnaître néanmoins qu'il s'abandonne quelquefois à une pieuse

crédulité, et que ses affections exercent sur lui une influence à

laquelle il ne peut pas toujours se soustraire. Mais cela est bien

pardonnable dans celui dont l'état imposait des obligations que le

caractère d'historien ne pouvait même faire rompre.

Du reste, il parle des hommes et des choses avec autant de modération

qu'il sait, en général, juger avec sagesse et impartialité. Ses rapports

intimes avec la cour de France lui ont procuré l'avantage de puiser à

des sources précieuses; et notre histoire, qui n'était jusqu'à lui qu'un

squelette informe, a pris, sous sa plume, le développement et les

proportions d'un ouvrage complet, le meilleur qui eût été écrit

jusque-là sur l'Amérique septentrionale. C'est à ce titre, que cet

auteur doit d'être appelé le créateur de l'histoire du Canada. S'il est

tombé dans quelques erreurs sur les voyages de Jacques Cartier, et sur

les premiers temps de la colonie, en pouvait-il être autrement à une

époque où les matériaux dont il avait besoin, étaient épars ou inconnus

pour la plupart, et qu'il n'a dû rassembler qu'à grands frais et après

des recherches immenses?

Cependant le but et le caractère de l'Histoire de la Nouvelle-France, ne

conviennent plus à nos circonstances et à notre état politique. Ecrite

principalement au point de vue religieux, elle contient de longues et

nombreuses digressions sur les travaux des missionnaires répandus au

milieu des tribus indiennes, qui sont dénuées d'intérêt pour la

généralité des lecteurs. En outre, l'auteur, s'adressant à la France, a

dû entrer dans une foule de détails nécessaires en Europe, mais inutiles

en Canada; d'autres aussi ont perdu leur intérêt par l'éloignement des

temps.

Les documents historiques découverts depuis, et la centralisation des

ouvrages relatifs au Nouveau-Monde, dans les bibliothèques publiques et

des sociétés savantes, permettent de combler quelques lacunes, que

l'absence d'informations certaines avait forcé de laisser, et de

rectifier des faits qui étaient restés enveloppés dans l'obscurité. Dans

ces bibliothèques figurent toujours au premier rang les écrits dont nous

avons parlé en commençant, et surtout les précieuses relations des

Jésuites, auxquelles les meilleurs historiens américains se plaisent à

payer un juste tribut d'éloges. Québec possède deux collections

d'ouvrages sur l'Amérique, qui s'accroissent tous les jours; l'une a été

formée sous les auspices de la Société littéraire et historique, et

l'autre, sous ceux de la Chambre d'assemblée, à laquelle elle

appartient.[1] La science ne peut avoir trop d'obligation aux auteurs de

ces louables entreprises, et l'on doit espérer que la législature

continuera d'affecter des fonds, pour enrichir ces collections et faire

imprimer des manuscrits, ou de nouvelles éditions d'anciens ouvrages,

qui deviennent de plus en plus rares, relatifs au pays.

[Note 1: Depuis que ceci a été écrit, cette dernière collection a suivi

la Chambre d'assemblée à Montréal, nouvellement érigé en ville

capitale.]

Le plan de cet ouvrage a dû occuper notre attention très-sérieusement,

vu surtout la différence des théâtres sur lesquels se passe l'action

multiple de la colonisation de la Nouvelle-France, dont Québec était le

grand centre. Quoique par son titre cette histoire ne paraisse embrasser

que le Canada proprement dit, elle contiendra en réalité celle de toutes

les colonies françaises de cette partie de l'Amérique jusqu'à la paix de

1763. L'unité de gouvernement et les rapports intimes qui existaient

entre ces diverses provinces, ne permettent point d'en séparer

l'histoire sans diminuer essentiellement l'intérêt de l'ensemble, et

s'exposer à mal représenter l'esprit du système qui les régissait.

Néanmoins, nous ne mènerons pas toujours de front les événemens de ces

différents lieux, parce que cela nous paraît sujet à plusieurs

inconvéniens, dont le moindre est de causer des interruptions fréquentes

qui deviennent à la longue fatigantes pour le lecteur. Nous rapporterons

ceux qui se passaient dans chaque colonie, séparément et à part, autant

que cela pourra se faire sans nuire à l'enchaînement et à la clarté.

Ainsi l'histoire de l'Acadie formera généralement des chapitres qui,

selon le besoin, s'arrêteront en deçà, ou descendront au delà, des

époques correspondantes de celle du Canada proprement dit.

Dans le même système de présenter les faits comme par tableaux où l'on

puisse voir leur ensemble d'un coup-d'oeil l'aperçu des moeurs des

Indiens et celui du régime civil et ecclésiastique du Canada, la

relation des découvertes dans l'intérieur du continent, etc., formeront

autant de chapitres ou groupes; ce qui ajoutera à l'intérêt et permettra

en même temps d'abréger, lorsqu'il s'agira des provinces qui dépendaient

autrefois du gouvernement canadien, et qui s'en sont ensuite séparées,

par exemple la Louisiane, dont l'histoire ne nous intéresse guère plus

que d'une manière générale.

Lorsque nous arriverons à l'époque mémorable de l'établissement du

gouvernement constitutionnel en ce pays, nous recueillerons, avec soin

et impartialité les actes des corps législatifs, qui doivent prendre

place dans l'histoire. Cet événement est aussi pour nous un sujet de

réminiscence; il nous rappelle un de ces actes glorieux dont toute une

race, jusque dans ses plus lointaines ramifications, aime à s'honorer:

et nous devons l'avouer, nous portons nos regards sur ceux qui ont

conquis autrefois la charte des libertés anglaises, et dont la victoire

devait ainsi nous profiter, avec d'autant plus de vénération que la race

normande, d'où sortent la plupart des Canadiens, est celle qui a doté

l'Angleterre de ce bienfait, principale cause de sa gloire et de sa

puissance.[2] L'histoire de cette colonie redouble d'intérêt à partir de

ce moment. L'on voit en effet les sentimens, les tendances et le génie

du peuple, longtemps comprimés, se manifester soudainement et au grand

jour; de grandes luttes politiques et de races agiter la société, le

gouvernement et les représentans populaires combattre, sur les limites

extrêmes de leurs pouvoirs respectifs, pour des droits et des privilèges

toujours contestés; enfin tout attache dans le spectacle animé de ces

joutes paisibles de l'intelligence et de la raison, dont l'amélioration

du pays et le bien-être de ses habitans, constituent l'objet. Cette

partie de notre tâche ne sera ni la moins difficile ni la moins

importante.

[Note 2: Tous les barons qui ont forcé le roi Jean-sans-terre à signer

la Grande-Charte, écrite en français et en latin, portent en apparence

des noms français. Thierry: _Histoire de la conquête de l'Angleterre par

les Normands_.]

DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

L'histoire est devenue, depuis un demi siècle, une science analytique

rigoureuse; non seulement les faits, mais leurs causes, veulent être

indiqués avec discernement et précision, afin qu'on puisse juger des uns

par les autres. La critique sévère rejette tout ce qui ne porte pas en

soi le cachet de la vérité. Ce qui se présente sans avoir été accepté

par elle, discuté et approuvé au tribunal de la saine raison, est traité

de fable et relégué dans le monde des créations imaginaires. A ce double

flambeau s'évanouissent le merveilleux, les prodiges, et toute cette

fantasmagorie devant laquelle les nations à leur enfance demeurent

frappées d'une secrète crainte, ou saisies d'une puérile admiration;

fantasmagorie qui animait jadis les sombres forêts du Canada dans

l'imagination vive de ses premiers habitans, ces indigènes belliqueux et

sauvages dont il reste à peine aujourd'hui quelques traces.

Cette révolution, car c'en est une, dans la manière d'apprécier les

événemens, est le fruit incontestable des progrès de l'esprit humain et

de la liberté politique. C'est la plus grande preuve que l'on puisse

fournir du perfectionnement graduel des institutions sociales. Les

nuages mystérieux qui enveloppaient le berceau de la Grèce et de

Rome,[3] perdent de leur terreur; l'oeil peut oser maintenant en scruter

les terribles secrets; et s'il pénètre jusqu'à l'origine du peuple

lui-même, il voit le merveilleux disparaître comme ces légers

brouillards du matin aux rayons du soleil. Car bien qu'on ait donné aux

premiers rois une, nature céleste, que l'adulation des zélateurs de la

monarchie, les ait enveloppés de prodiges, pour le peuple, aucun acte

surnaturel ne marque son existence; sa vie prosaïque ne change même pas

dans les temps fabuleux.

[Note 3: Les historiens de ce continent sont affranchis des difficultés

qui ont embarrassé pendant longtemps ceux de l'Europe par rapport à la

question de l'origine des races dont descendent les différens peuples

coloniaux américains. Ils peuvent en effet indiquer sans peine le point

de départ des flots d'émigrans dans les diverses contrées de l'Ancien

Monde, et suivre leur route jusque dans la plus obscure vallée où un

pionnier ait élevé sa hutte dans le nouveau. S'ils veulent remonter

au-delà, ils trouveront tout fait par l'ardeur avec laquelle les

Européens ont travaillé à régler définitivement la question de leur

origine. Mais si cette grande tâche est accomplie pour eux, il en reste

une autre semblable à finir pour les Indigènes de l'Amérique, qui offre

peut-être encore plus de difficultés, et qui a déjà exercé l'ingénuité

de beaucoup de savans.]

A venir jusqu'à il y a à peu près trois siècles une ignorance

superstitieuse obscurcissait et paralysait l'intelligence des peuples.

Les trois quarts du globe qu'ils habitent étaient inconnus; ils

ignoraient également la cause de la plupart des phénomènes naturels qui

les ravissaient d'admiration ou les remplissaient de crainte; les

sciences les plus positives étaient enveloppées de pratiques

mystérieuses; le chimiste passait pour un devin ou sorcier, et souvent

il finissait par se croire lui-même inspiré par les esprits.

L'invention de l'imprimerie et la découverte du Nouveau-Monde

ébranlèrent, sur sa base vermoulue, cette divinité qui avait couvert le

moyen âge de si épaisses ténèbres. Colomb livrant l'Amérique à l'Europe

étonnée, et dévoilant tout à coup une si grande portion du domaine de

l'inconnu, lui porta peut-être le coup le plus funeste.

La liberté aussi, quoique perdue dans la barbarie universelle, ne

s'était pas tout à fait éteinte dans quelques montagnes isolées; elle

contribua puissamment au mouvement des esprits. En effet, l'on peut dire

que c'est elle qui l'inspira d'abord, et qui le soutint ensuite avec une

force toujours croissante.

Depuis ce moment, la grande figure du peuple apparaît dans l'histoire

moderne. Jusque-là, il semble un fond noir sur lequel se dessinent les

ombres gigantesques et barbares de ses maîtres, qui le couvrent presque

en entier. On ne voit agir que ces chefs absolus qui viennent à nous

armés d'un diplôme divin; le reste des hommes, plèbe passive, masse

inerte et souffrante, semble n'exister que pour obéir. Aussi les

historiens courtisans s'occupent-ils fort peu d'eux pendant une longue

suite de siècles. Mais à mesure qu'ils rentrent dans leurs droits,

l'histoire change quoique lentement; elle se modifie quoique l'influence

des préjugés conserve encore les allures du passé à son burin. Ce n'est

que de nos jours que les annales des nations ont réfléchi tous leurs

traits avec fidélité; et que chaque partie du vaste tableau a repris les

proportions qui lui appartiennent. A-t-il perdu de son intérêt, de sa

beauté? Non. Nous voyons maintenant penser et agir les peuples; nous

voyons leurs besoins et leurs souffrances; leurs désirs et leurs joies;

ces masses, mers immenses, lorsqu'elles réunissent leurs millions de

voix, agitent leurs millions de pensées, marquent leur amour ou leur

haine, produisent un effet autrement durable et puissant que la tyrannie

même si grandiose et si magnifique de l'Asie. Mais il fallait la

révolution batave, la révolution de l'Angleterre, des États-Unis

d'Amérique, et surtout celle de la France, pour rétablir solidement le

lion populaire sur son piédestal.

Cette époque célèbre dans la science de l'histoire en Europe, est celle

où paraissent les premiers essais des historiens américains de quelque

réputation. On ne doit donc pas s'étonner si l'Amérique, habitée par une

seule classe d'hommes, le peuple, dans le sens que l'entendent les

vieilles races privilégiées de l'ancien monde, la _canaille_ comme

dirait Napoléon, adopte dans son entier les principes de l'école

historique moderne qui prend la nation pour source et pour but de tout

pouvoir.

Les deux premiers hommes qui ont commencé à miner le piédestal des

idoles mythiques, de ces fantômes qui défendaient le sanctuaire

inaccessible de l'inviolabilité et de l'autorité absolue contre les

attaques sacrilèges du grand nombre, sont un Italien et un Suisse, nés

par conséquent dans les deux pays alors les plus libres de l'Europe.

Laurent Valla donna le signal au 15e. siècle. Glareanus, natif de

Glaris, marcha sur ses traces. «La Suisse est un pays de raisonneurs.

Malgré cette gigantesque poésie des Alpes, le vent des glaciers est

prosaïque; il souille le doute.»[4]

[Note 4: Michelet: _Histoire Romaine_. Nous suivons ici les données de

ce savant et ingénieux historien, et Niebuhr.]

L'histoire des origines de Rome exerça leur esprit de critique. Erasme,

Scaliger et d'autres savans hollandais vinrent après eux. Le Français,

Louis de Beaufort, acheva l'oeuvre de destruction; il fut le véritable

réformateur; mais s'il démolit, il n'édifia point. Le terrain étant

déblayé, le célèbre Napolitain, Vico, parut et donna (1725) son vaste

système de la métaphysique de l'histoire[5] dans lequel, dit Michelet,

existent déjà en germe du moins, tous les travaux de la science moderne.

Les Allemands saisirent sa pensée et l'adoptèrent; Niebuhr, est le plus

illustre de ses disciples.

[Note 5: Son livre dédié au pape Clément XII, porte le titre de la

Nouvelle Science (_Scienza nuova_). La Biographie universelle contient

un article très-détaillé sur cet auteur et ses ouvrages.]

Cependant la voix de tous ces profonds penseurs fut peu à peu entendue

des peuples, qui proclamèrent, comme nous venons de le dire, l'un après

l'autre, le dogme de la liberté. De cette école de doute, de

raisonnement et de progrès intellectuels, sortirent Bacon, la découverte

du Nouveau-Monde, la métaphysique de Descartes, l'immortel ouvrage de

l'esprit des lois, Guisot, et enfin Sismondi, dont chaque ligne est un

plaidoyer éloquent en faveur du pauvre peuple tant foulé par cette

féodalité d'acier jadis si puissante, mais dont il ne reste plus que

quelques troncs décrépits et chancellans, comme ces arbres frappés de

mort par le fer et par le feu qu'on rencontre quelquefois dans un champ

nouvellement défriché.

Il est une remarque à faire ici, qui semble toujours nouvelle tant elle

est vraie. Il est consolant pour le christianisme, malgré les énormes

abus qu'on en a faits, de pouvoir dire que les progrès de la

civilisation, depuis trois ou quatre siècles, sont dus en partie à

l'esprit de ce livre fameux et sublime, la Bible, objet continuel des

méditations des scolastiques et des savans qui nous apparaissent au

début de cette époque mémorable à travers les dernières ombres du moyen

âge. La direction qu'ils ont donnée à l'esprit humain, n'a pas cessé

depuis de se faire sentir; ils ont continué l'oeuvre de la

généralisation du Christ, et leurs paroles, qui s'adressaient toujours à

la multitude, ne faisaient que se conformer au système du maître. Le

Régénérateur-Dieu est né au sein du peuple, n'a prêché que le peuple, et

a choisi, par une préférence trop marquée pour ne pas être

significative, les disciples de ses doctrines dans les derniers rangs de

ces Hébreux infortunés, gémissant dans l'esclavage des Romains, qui

devaient renverser aussi bientôt après leur antique Jérusalem. Ce fait

plus que tout autre explique les tendances humanitaires du

christianisme, et l'empreinte indélébile qu'il a laissée sur la

civilisation moderne.[6]

[Note 6: L'ordre de St.-Benoit donna au monde ancien usé par l'esclavage

le premier exemple du travail accompli par des mains libres. Cette

grande innovation sera une des bases de l'existence moderne (MICHELET).

Cet ordre célèbre fondé Italie à la fin du 5e. siècle servait d'asile à

ceux qui fuyaient la tyrannie du gouvernement Goth et Vendale. Ce sont

les bénédictins qui ont perpétué dans leurs cloîtres le peu de

connaissances qui restaient chez les barbares.]

C'est sous l'influence de cette civilisation et de ces doctrines que

l'Amérique septentrionale s'est peuplée d'Européens.

Une nouvelle phase se passa alors dans l'histoire du monde. C'était le

deuxième débordement de population depuis le commencement de l'ère

chrétienne. Le premier fut, on le sait, l'irruption des barbares qui

précipita la chute de l'empire romain; le second fut l'émigration

européenne en Amérique, qui précipita à son tour la ruine de la

barbarie.

S'il est vrai que le spectacle tant varié de l'histoire excite

constamment notre intérêt, soit qu'on assiste aux époques où les nations

sont à leur plus haut degré de grandeur, ou penchent vers leur déclin,

soit que, se plaçant à leur naissance, l'on jette de ce point ses

regards sur la longue chaîne d'événemens heureux et malheureux qui

signalent leur passage sur la scène du monde; combien cet intérêt ne

dut-il pas redoubler lorsqu'il y a trois siècles, on vit sortir de

différens points de l'Europe, pour se diriger au-delà des mers de

l'occident, ces longues processions d'humbles mais industrieux colons,

dont l'avenir, enseveli dans le mystère, donnait à la fois tant

d'inquiétude et tant d'espérance. L'épée avait jusque-là frayé le chemin

de toutes les émigrations. «La guerre seule a découvert le monde dans

l'antiquité.» L'intelligence et l'esprit de travail sont les seules

armes des hardis pionniers qui vont prendre aujourd'hui possession de

l'Amérique. Leurs succès rapides prouvèrent l'avantage de la paix et

d'un travail libre sur la violence et le tumulte des armes pour fonder

des empires riches et puissans.

L'établissement du Canada date, des commencemens de ce grand mouvement

de population vers l'ouest, mouvement dont on a cherché à apprécier les

causes générales dans les observations qui précèdent, et dont la

connaissance intéresse le Canada comme le reste de l'Amérique. Nous ne

devons pas en effet méconnaître le point de départ et la direction du

courant sous-marin qui entraîne la civilisation américaine. Cette étude

est nécessaire à tous les peuples de ce continent qui s'occupent de leur

avenir.

Tel est donc, nous le répétons, le caractère de cette civilisation, et

de la colonisation commencée et activée sous son influence

toute-puissante. Entre les établissemens américains, ceux-là ont fait le

plus de progrès qui ont été le plus à même d'en utiliser les avantages.

Le Canada, quoique fondé, pour ainsi dire, sous les auspices de la

religion, est une des colonies qui ont ressenti le plus faiblement cette

influence, pour des raisons qu'on aura lieu d'apprécier plus d'une fois

dans la suite. C'est pourquoi aussi y a-t-il peu de pays qui, avec une

population aussi faible, aient déjà passé par tant de guerres, d'orages

et de révolutions.

Au surplus, dans une jeune colonie chaque fait est gros de conséquences

pour l'avenir. L'on se tromperait fort gravement si l'on ne voyait dans

le planteur qui abattit les forêts qui couvraient autrefois les rives du

Saint-Laurent, qu'un simple bûcheron travaillant pour satisfaire un

besoin momentané. Son oeuvre, si humble en apparence, devait avoir des

résultats beaucoup plus vastes et beaucoup plus durables que les

victoires les plus brillantes qui portaient alors si haut la renommée de

Louis XIV. L'histoire de la découverte et de l'établissement du Canada,

ne le cède en intérêt à celle d'aucune autre partie du continent. La

hardiesse de Cartier qui vient planter sa tente au pied de la montagne

d'Hochelaga, au milieu de tribus inconnues, à près de trois cents lieues

de l'Océan; la persévérance de Champlain qui lutte avec une rare

énergie, malgré la faiblesse de ses moyens, contre l'apathie de la

France et la rigueur du climat, et qui, triomphant enfin de tous les

obstacles, jette les fondemens d'un empire dont les destinées sont

inconnues; les souffrances des premiers colons et leurs sanglantes

guerres avec la fameuse confédération iroquoise; la découverte de

presque tout l'intérieur de l'Amérique septentrionale, depuis la baie

d'Hudson jusqu'au golfe du Mexique, depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu'aux

nations qui habitaient les rives occidentales du Mississipi; les

expéditions guerrières des Canadiens dans le Nord, dans l'île de

Terreneuve, et jusque dans la Virginie et la Louisiane; la fondation,

par eux ou leurs missionnaires, des premiers établissemens européens

dans les Etats du Michigan, de l'Ouisconsin, de la Louisiane et dans la

partie orientale du Texas, voilà, certes, des entreprises et des faits

bien dignes de notre intérêt et de celui de la postérité, et qui donnent

aux premiers temps de notre histoire, un mouvement, Une variété, une

richesse de couleurs, qui ne sont pas, ce nous semble, sans attraits.

Si l'on envisage l'histoire du Canada dans son ensemble, depuis

Champlain jusqu'à nos jours, on voit qu'elle se partage en deux grandes

phases que divise le passage de cette colonie de la domination française

à la domination anglaise, et que caractérisent, la première, les guerres

des Canadiens avec les Sauvages et les provinces qui forment aujourd'hui

les États-Unis; la seconde, la lutte politique et parlementaire qu'ils

soutiennent encore pour leur conservation nationale. La différence des

armes, entre ces deux époques militantes, nous les montre sous deux

points de vue bien distincts; mais c'est sous le dernier qu'ils

m'intéressent davantage. Il y a quelque chose de touchant et de noble à

la fois à défendre la nationalité de ses pères, cet héritage sacré

qu'aucun peuple, quelque dégradé qu'il fût, n'a jamais osé répudier

publiquement. Jamais cause, non plus, et plus grande et plus sainte n'a

inspiré un coeur haut placé, et mérité la sympathie des hommes généreux.

Si la guerre a fait briller autrefois la bravoure des Canadiens avec

éclat; à leur tour, les débits politiques ont fait surgir, au milieu

d'eux, des noms que respectera la postérité; des hommes dont les talens,

le patriotisme ou l'éloquence, sont pour nous à la fois un juste sujet

d'orgueil, et une cause de digne et généreuse émulation. Les Papineau,

(père), les Bedard, les Stuart, descendus dans la tombe entourés de la

vénération publique, ont à ce titre pris la place distinguée que leurs

compatriotes leur avaient assignée depuis longtemps dans notre histoire,

comme dans leur souvenir.

Par cela même que le Canada a été soumis à de grandes vicissitudes, qui

ne sont pas de son fait, mais qui tiennent à la nature de sa dépendance

coloniale, les progrès n'y marchent qu'à travers les obstacles, les

secousses sociales, et une complication qu'augmentent, de nos jours, la

différence des races mises en regard par la métropole, les haines, les

préjugés, l'ignorance et les écarts des gouvernant et quelquefois des

gouvernés. L'union des Canadas, surtout, projetée en 1822, et exécutée

en 1839, n'a été qu'un moyen adopté pour couvrir d'un voile légal une

grande injustice. L'Angleterre, qui ne voit, dans les Canadiens

français, que des colons turbulens, entachés de désaffection et de

républicanisme, oublie que leur inquiétude ne provient que de

l'attachement qu'ils ont pour leurs institutions et leurs usages

menacés, tantôt ouvertement, tantôt secrètement par l'autorité

proconsulaire. L'abolition de leur langue, et la restriction de leur

franchise électorale pour les tenir, malgré leur nombre, dans la

minorité et la sujétion, ne prouvent-ils pas que trop, du reste, que ni

les traités, ni les actes publics les plus solennels, n'ont pu les

protéger contre les attentats commis au préjudice de leurs droits.

Mais quoiqu'on fasse, la destruction d'un peuple n'est pas chose aussi

facile qu'on pourrait se l'imaginer; et la perspective qui se présente

aux Canadiens, est, peut-être, plus menaçante que réellement dangereuse.

Néanmoins, il est des hommes que l'avenir inquiète, et qui ont besoin

d'être rassurés; c'est pour eux que nous allons entrer dans les détails

qui vont suivre. L'importance de la cause que nous défendons nous

servira d'excuse auprès du lecteur. Heureux l'historien qui n'a pas la

même tâche à remplir pour sa patrie!

L'émigration des îles britanniques, et l'acte d'union des Canadas dont

on vient de parler, passé en violation des statuts impériaux de 1774 et

1791, sont, sans doute, des événemens qui méritent notre plus sérieuse

attention. Mais a-t-on vraiment raison d'en appréhender les révolutions

si redoutées par quelques uns de nous, tant désirées par les ennemis de

la nationalité franco-canadienne? Nous avons plus de foi dans la

stabilité d'une société civilisée, et nous croyons à l'existence future

de ce peuple dont l'on regarde l'anéantissement, dans un avenir plus ou

moins éloigné, comme un sort fatal, inévitable. Si je m'abandonnais,

comme eux, à ces pensées sinistres, loin de vouloir retracer les

événemens qui ont signalé sa naissance et ses progrès, et de me

complaire dans la relation des faits qui l'honorent, je ne trouverais de

voix que pour gémir sur son tombeau. Je me couvrirais la tête pour ne

pas voir agoniser ma patrie, expirer ma race. Non, homme d'espérance,

l'on n'entendra jamais ma voix prédire le malheur; homme de mon pays;

l'on ne me verra jamais, par crainte ou par intérêt, calculer sur sa

ruine supposée pour abandonner sa cause.

Mais, dans le vrai, cette existence du peuple canadien n'est pas plus

douteuse aujourd'hui, qu'elle ne l'a été à aucune époque de son

histoire. Sa destinée est de lutter sans cesse, tantôt contre les

barbares qui couvrent l'Amérique, tantôt contre une autre race qui,

jetée en plus grand nombre que lui dans ce continent, y a acquis depuis

longtemps une prépondérance, qui n'a plus rien à craindre. Mais qui peut

dire que ces luttes aient retardé essentiellement sa marche? C'est

pendant celle dont on craint les plus funestes résultats, que son

extension a pris les plus grands développemens. Dans les 152 ans de la

domination française, la population du Canada n'a atteint que le chiffre

de 80,000 âmes environ, tandis que dans les 83 ans de la domination

anglaise, ce chiffre s'est élevé à plus de 500,000, et le pays s'est

établi dans sa plus grande étendue. On voit donc que les frayeurs dont

l'on vient de parler, sont plus chimériques que réelles.

En effet, ce qui caractérise la race française, par-dessus toutes les

autres, c'est «cette force secrète de cohésion et de résistance, qui

maintient l'unité nationale à travers les plus cruelles vicissitudes et

la relève triomphante de tous les obstacles.» La vieille étourderie

gauloise, dit un auteur[7], a survécu aux immuables théocraties de

l'Egypte et de l'Asie, aux savantes combinaisons politiques des

Hellènes, à la sagesse et à la discipline conquérante des Romains. Doué

d'un génie moins flexible, moins confiant et plus calculateur, ce peuple

antique et toujours jeune quand retentit l'appel d'une noble pensée ou

d'un grand homme, ce peuple eût disparu comme tant d'autres plus sages

en apparence, et qui ont cessé d'être parce qu'ils ne comprenaient qu'un

rôle, qu'un intérêt ou qu'une idée.

[Note 7: M. Mailler: _De la puissance et des institutions de l'Union

Américaine_.]

Rien ne prouve que les Français établis en Amérique aient perdu, au

contraire, tout démontre qu'ils ont conservé, ce trait caractéristique

de leurs pères, cette puissance énergique et insaisissable qui réside en

eux-mêmes, et qui, comme le génie, échappe à l'astuce de la politique

comme au tranchant de l'épée. Il se conserve, comme type, même lorsque

tout semble annoncer sa destruction. Un noyau s'en forme-t-il au milieu

des races étrangères, il se propage, en restant comme isolé, au sein de

ces populations avec lesquelles il peut vivre, mais avec lesquelles il

ne peut guère s'amalgamer. Des Allemands, des Hollandais, des Suédois se

sont établis par groupes dans les États-Unis, et se sont insensiblement

fondus dans la masse sans résistance, sans qu'une parole même révélât

leur existence au monde. Au contraire, aux deux bouts de cette moitié du

continent, deux groupes français ont pareillement pris place, et non

seulement ils s'y maintiennent comme race, mais on dirait qu'une énergie

qui est comme indépendante d'eux, repousse les attaques dirigées contre

leur nationalité. Leurs rangs se resserrent, la fierté du grand peuple

dont ils descendent et qui les anime alors qu'on les menace, leur fait

rejeter toutes les capitulations qu'on leur offre; leur esprit de

sociabilité, en les éloignant des races flegmatiques, les soutient aussi

dans les situations où d'autres perdraient toute espérance. Enfin cette

force de cohésion, dont nous venons de parler, se développe d'autant

plus que l'on veut la détruire.

«La nationalité d'ailleurs n'est pas un fruit artificiel; c'est le don

de Dieu; personne ne peut l'acquérir, et il est impossible de le

perdre.»[8] Les six siècles de persécution, d'esclavage et de sang de

l'Irlande sont une preuve mémorable des dangers de la

_dénationalisation_, qu'on me passe ce terme, forcée et violente d'un

peuple civilisé par un autre peuple civilisé.

[Note 8: _De la philosophie catholique en Italie_, (M. Ferrari).--Revue

des deux Mondes.]

Les hommes d'état éminens qui ont tenu le timon des affaires de la

Grande-Bretagne après la cession du Canada en 1763, comprirent que la

situation particulière des Canadiens, dans l'Amérique septentrionale,

était un gage de leur fidélité; et cette prévision n'a été qu'une des

preuves de la sagacité que le cabinet de cette puissance a données en

tant d'occasions.

Livrés aux réflexions pénibles que leur situation dut leur inspirer

après la lutte sanglante et prolongée dans laquelle ils avaient montré

tant de dévouement à la France, les Canadiens jetèrent les yeux sur

l'avenir avec inquiétude. Délaissés par la partie la plus riche et la

plus éclairée de leurs compatriotes qui, en abandonnant le pays, les

privèrent du secours de leur expérience; faibles en nombre et mis un

instant pour ainsi dire à la merci des populeuses provinces anglaises

auxquelles ils avaient résisté pendant un siècle et demi avec tant

d'honneur, ils ne désespérèrent pas, néanmoins, de leur position. Ils

exposèrent au nouveau gouvernement leurs voeux en réclamant les droits

qui leur avaient été garantis par les traités; ils représentèrent avec

un admirable tact que la différence même qui existait entre leur langue

et leur religion et celles des colonies voisines, les attacherait plutôt

à la cause métropolitaine qu'à la cause coloniale: ils avaient deviné la

révolution américaine.

Le hasard a fait découvrir dans les archives du secrétariat provincial à

Québec, un de ces mémoires, écrit avec beaucoup de sens, et dans lequel

l'auteur a fait des prédictions que les événemens n'ont pas tardé à

réaliser. En parlant de la séparation probable de l'Amérique du nord

d'avec l'Angleterre, il observe «que s'il ne subsiste pas entre le

Canada et la Grande-Bretagne d'anciens motifs de liaison et d'intérêt

étrangers à ceux que la Nouvelle-Angleterre pourrait, dans le cas de la

séparation, proposer au Canada, la Grande-Bretagne ne pourra non plus

compter sur le Canada que sur la Nouvelle-Angleterre. Serait-ce un

paradoxe d'ajouter, dit-il, que cette réunion de tout le continent de

l'Amérique formée dans un principe de franchise absolue, préparera et

amènera enfin le temps où il ne restera à l'Europe de colonies en

Amérique, que celles que l'Amérique voudra bien lui laisser; car une

expédition préparée dans la Nouvelle-Angleterre sera exécutée contre les

Indes de l'ouest, avant même qu'on ait à Londres, la première nouvelle

du projet.

S'il est un moyen d'empêcher, ou du moins, d'éloigner cette révolution,

ce ne peut-être que de favoriser tout ce qui peut entretenir une

diversité d'opinions, de langage, de moeurs et d'intérêt entre le Canada

et la Nouvelle-Angleterre.»

La Grande-Bretagne influencée par ces raisons qui tiraient une nouvelle

force des événemens qui se préparaient pour elle au-delà des mers, ne

balança plus entre ses préjugés et une politique dictée si évidemment

dans l'intérêt de l'intégrité de l'empire. La langue, les lois et la

religion des Canadiens furent conservées dans le temps même où il aurait

été comparativement facile pour elle d'abolir les unes et les autres,

puisqu'elle possédait alors la moitié de toute l'Amérique. Elle eut

bientôt lieu de se réjouir de ce qu'elle avait fait cependant. Deux ans

à peine s'étaient écoulés depuis la promulgation de l'acte de 1774, que

ses anciennes colonies étaient toutes en armes contre son autorité, et

faisaient de vains efforts pour s'emparer du Canada, qu'elles disaient

n'avoir aidé à conquérir que pour l'intérêt et la gloire de

l'Angleterre.

Les Canadiens appelés à défendre leurs institutions et leurs lois

garanties par les traités et par ce même acte de 1774, que le congrès

des provinces rebelles avait maladroitement «déclaré injuste,

inconstitutionnel, très dangereux et subversif des droits américains,»

se rangèrent sous le drapeau de leur nouvelle mère-patrie, qui profita

ainsi plus tôt qu'elle ne l'avait pensé, de la sagesse de sa politique,

politique sanctionnée depuis par le parlement impérial, en deux

occasions solennelles, savoir: en 1791, en octroyant une charte

constitutionnelle à cette province; et, en 1828, en déclarant que «les

Canadiens d'origine française ne devaient pas être inquiétés le moins du

monde dans la jouissance de leurs lois, de leur religion et de leurs

priviléges, tel que cela leur avait été assuré par des actes du

parlement britannique.»

Si cette politique, qui a déjà sauvé deux fois le Canada, a été méconnue

et répudiée par l'acte d'union, il n'est pas improbable que les

événemens y fassent revenir, et qu'on s'aperçoive que les Canadiens, en

s'amplifiant, ne deviennent rien moins qu'Anglais. Rien n'indique que

l'avenir sera différent du passé; et ce retour pourrait être commandé

par le progrès des colonies qui restent encore à la Grande-Bretagne dans

ce continent, et par la perspective d'une révolution semblable à celle

qui a frayé le chemin à l'indépendance de l'Union américaine.

S'il en était autrement, il faudrait croire que le cabinet de Londres a

jugé d'avance la cause de la domination britannique dans cette partie du

monde, et qu'il la regarde comme définitivement perdue. Mais l'on doit

présumer qu'il y connaît fort bien la situation des intérêts anglais;

qu'il a déjà jeté les jeux sur l'avenir, comme on peut l'inférer de

quelques passages qui se trouvent dans le rapport de lord Durham sur le

Canada, et qu'il désire enfin le dénoûment le moins préjudiciable à la

nation. La Grande-Bretagne tient notre sort entre ses mains; et selon

que sa conduite sera juste et éclairée, ou rétrécie et tyrannique, ces

belles et vastes provinces formeront, lorsque le temps en sera venu, une

nation indépendante et une alliée utile et fidèle, ou elles tomberont

dans l'orbite de la puissante république qui semble destinée à lui

disputer l'empire des mers. Cette question mérite l'attention grave des

hommes d'état métropolitains et coloniaux; plusieurs peuples sont

intéressés à sa solution.

Dans les observations ci-dessus, nous avons énoncé franchement et sans

crainte nos vues sur un sujet qui doit préoccuper tous les Canadiens

dans la situation exceptionnelle où ils se trouvent comme peuple. Nous

l'avons fait, parce que nous croyons que nos lecteurs avaient droit de

connaître notre opinion à cet égard; nous avons dû aussi exprimer nos

espérances que nous croyons bien fondées parcequ'elles procèdent des

déductions les plus sévères des faits historiques dont nous allons

dérouler le riche et intéressant tableau.

HISTOIRE DU CANADA.

INTRODUCTION.

CHAPITRE PREMIER.

DÉCOUVERTE DE L'AMÉRIQUE.

1492-1534.

De l'Amérique; a-t-elle été connue des

anciens?--L'Atlantide.--L'Amérique n'était pas connue des

modernes.--Découvertes des Portugais et des Espagnols.--Christophe

Colomb; sa naissance, sa vie; il s'établit à Lisbonne; va en Espagne;

Ferdinand et Isabelle à qui il fait part de son projet d'aller aux Indes

par l'Ouest, lui donnent trois bâtimens.--Il découvre l'Amérique--Son

retour; réception magnifique qu'on lui fait à la cour.--Suite de ces

découvertes.--Envoyé en Espagne dans les fers par Bovadilla.--Caractère

de Colomb.--Continuation des découvertes des Espagnols et des

Portugais.--Sébastien Cabot, Vénitien, découvre la Floride, Terreneuve

et les côtes de Labrador pour Henri VII d'Angleterre.--Verazzani, au

service de François I, côtoie l'Amérique, depuis Floride jusqu'à

Terreneuve.--Les pêcheurs basques, bretons et normands faisaient la

pêche de la morue sur les bancs de Terreneuve depuis longtemps.

Les Grecs et les Romains, qui divinisaient tout ce qui porte un

caractère de grandeur et de beauté, mettaient les fondateurs de leur

patrie au rang des dieux. Chez eux Colomb eût été placé à coté de

Romulus. Le hasard auquel sont dues tant de découvertes, n'a été pour

rien dans celle de l'Amérique. Colomb seul a eu la magnifique idée

d'aller sonder les mystères qui sommeillaient sur les limites

occidentales de la mer Atlantique, vers lesquelles l'Europe jetait, en

vain, un oeil scrutateur depuis tant de siècles; lui seul, il a su

retrouver un monde perdu depuis des milliers d'années peut-être. Ce

continent qui forme presqu'un tiers du globe habitable, a été entrevu, à

ce qu'il paraît, de quelques peuples anciens de l'Europe, et

probablement en relation avec les nations plus anciennes encore, qui y

avaient précédé ceux-ci. Les traditions égyptiennes parlent d'une île

nommée Atlantide située au couchant des colonnes d'Hercule dans l'Océan,

et que les Phéniciens disent avoir aussi visitée.

Le premier auteur qui en fasse mention est Platon dans deux de ses

dialogues, dont l'un est intitulé: Timéee, et l'autre Critias. Sur une

tradition qui a un fond de vérité, il brode un événement qui paraît fait

pour flatter la vanité nationale des Grecs. Solon voyageait en Egypte.

Un prêtre de ce pays, parlant des antiquités d'Athènes, lui dit: «Il y a

longtemps qu'Athènes subsiste. Il y a longtemps qu'elle est civilisée.

Il y a longtemps que son nom est fameux en Egypte par des exploits que

vous ignorez, et dont l'histoire est consignée dans nos archives: c'est

là que vous pouvez vous instruire dans les antiquités de votre ville...

C'est là que vous apprendrez de quelle manière glorieuse les Athéniens,

dans les temps anciens, réprimèrent une puissance redoutable qui s'était

répandue dans l'Europe et l'Asie, par une irruption soudaine de

guerriers sortis du sein de la mer Atlantique. Cette mer environnait un

grand espace de terre, situé vis-à-vis de l'embouchure du détroit appelé

les colonnes d'Hercule. C'était une contrée plus vaste que l'Asie et la

Lybie ensemble. De cette contrée au détroit il y avait nombre d'autres

îles plus petites. Ce pays dont je viens de vous parler, ou l'île

Atlantide, était gouvernée par des souverains réunis. Dans une

expédition, ils s'emparèrent d'un côté de la Lybie jusqu'à l'Egypte, et

de l'autre côté de toutes les contrées jusqu'à la Tirhénie. Nous fûmes

tous esclaves, et ce furent vos ayeux qui nous rendirent la liberté: ils

conduisirent leurs flottes contre les Atlantes et les défirent. Mais un

plus grand malheur les attendait. Peu de temps après leur île fut

submergée; et cette contrée plus grande que l'Europe et l'Asie ensemble

disparut en un clin d'oeil.»

Les annales de Carthage rapportent qu'Himilcon vit une nouvelle terre

dans les mêmes régions. L'an 356 de la fondation de Rome, un vaisseau

Carthaginois ayant pris sa route vers le couchant, pénétra dans une mer

inconnue, où il découvrit fort loin de la terre une île déserte,

spacieuse, arrosée de grandes rivières, couverte de forêts, dont la

beauté semblait répondre de la fertilité du sol. Une partie de

l'équipage ne put résister à la tentation de s'y établir. Les autres

étant retournés à Carthage, le Sénat auquel ils rendirent compte de leur

découverte, crut devoir ensevelir dans l'oubli, un événement dont il

craignit les suites. Il fit en conséquence donner secrètement la mort à

ceux qui étaient revenus dans le vaisseau; et ceux qui étaient restés

dans l'île demeurèrent sans ressource pour en sortir.[9] Il semble assez

certain aujourd'hui que cette île est le Nouveau-Monde.

[Note 9: Aristote, Théophraste. La coutume de la cupide Carthage était

de faire périr ainsi tous ceux qui pouvaient sciemment ou non nuire à

ses intérêts ou exciter les soupçons du Conseil des cent, image du

Conseil des dix de Venise. «Carthage, dit Montesquieu, avait un

singulier droit des gens; elle faisait noyer tous les étrangers qui

trafiquaient en Sardaigne et vers les colonnes d'Hercule.»]

Ces rapports ou traditions ont pris la consistance de la vérité depuis

les découvertes archéologiques faites dans l'Amérique centrale par

Antonio del Rio et autres; découvertes qui donnent aussi plus de

probabilité que jamais à l'hypothèse que les Atlantes étaient des

habitans de ce continent. Mais en quel temps ont-ils existé? Quelques

écrivains veulent que ce soit avant le déluge.[10] Quoiqu'il en soit, il

est probable qu'à l'époque de l'existence de cet ancien peuple,

l'Amérique était en communication avec l'Europe. Les ruines majestueuses

de Palenque et de Mitla, dans les forêts du Yucatan, où l'on trouve des

pyramides, des restes d'édifices aussi vastes qu'imposans, des idoles de

granit, des bas-reliefs colossaux, des hiéroglyphes, &c., témoignent

qu'il avait atteint un haut degré de civilisation.[11]

[Note 10: Le bailli d'Engel:--_Essai sur cette question, quand et

comment l'Amérique a-t-elle été peuplée d'hommes et d'animaux?_]

[Note 11: Diodore de Sicile. Isoard Delisle.--_Histoire des Atlantes._]

Au reste, il n'existait plus au temps des Carthaginois, qui ne

trouvèrent dans ce continent, comme Colomb, que des forêts sans le

moindre vestige d'art ni d'industrie.

Tels sont les témoignages de l'antiquité sur l'existence de l'Atlantide

qui demeura toujours cependant un objet de spéculation parmi les savans,

anciens et modernes, jusqu'au 15e. siècle. A cette époque, les peuples

de l'Europe avaient les idées les plus confuses des pays avec lesquels

ils n'étaient pas immédiatement en rapport. Les contemporains de Colomb

croyaient encore que la Zone torride, brûlée par les rayons qui

tombaient perpendiculairement du soleil, était inhabitable.

L'imagination se plaisait à peupler d'êtres extraordinaires et

merveilleux les contrées inconnues; et l'on était plus empressé de

croire des relations fabuleuses, que de les critiquer ou d'aller en

reconnaître la vérité sur les lieux-mêmes.

Malgré toutes les fables que l'on débitait sur l'Occident, il est

certain que jusqu'à Colomb, personne n'avait pensé à aller explorer ces

régions des mers, et qu'au commencement du quinzième siècle les savans,

perdus au milieu des débris des connaissances géographiques qu'ils

avaient amassées avec peine, étaient dans une ignorance profonde à

l'égard de cette partie du globe.[12]

[Note 12: Washington Irving:--_Histoire de Christophe Colomb_.]

L'on ne s'arrêtera pas aux expéditions supposées des Gaulois, des

Scandinaves, et d'autres peuples septentrionaux, en Amérique. Le hasard

peut les avoir conduits jusque dans le Groenland, jusque dans ce

continent même.

Mais quoiqu'il soit probable que les Danois ou les Norvégiens aient

colonisé cette île à une époque reculée,[13] leurs voyages étaient

inconnus dans le reste de l'Europe, ou les contrées qu'ils fréquentaient

étaient regardées comme des îles avancées qui hérissaient les bords

orientaux de l'Océan.

[Note 13: La Peyrère rapporte que les Norvégiens découvrirent en passant

par l'Islande le Groenland en 770.--_Relation de l'Islande_.]

Enfin, les temps étaient arrivés où les hommes, sortis des ténèbres de

l'ignorance, allaient prendre un nouvel essor.

Le commerce et l'esprit d'aventures surtout, entraînaient depuis bien

des années les navigateurs au-delà des anciennes limites connues. On dit

que les Normands, conduits par le génie inquiet et entreprenant qui les

distinguait, avaient pénétré jusqu'aux îles Canaries, où les avaient

devancés les Espagnols, et même plus au sud, dans leurs expéditions

commerciales, ou à mains armées pour piller les habitans. Jean de

Béthencourt, baron normand, ayant conquis les Canaries, les posséda à

titre de fief relevant de la couronne de Castille, et les laissa à ses

enfans. Ces îles étaient fameuses chez les anciens qui y avaient placé

le jardin des Hespérides, alors les bornes du monde connu. Telle fut la

première navigation importante faite sur l'Océan par les modernes; elle

servit à enhardir les navigateurs, et à exciter leur émulation dans

leurs courses maritimes.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome I · 第 1 / 30 段