COMMENT ON PRONONCE
LE FRANÇAIS
_18ᵉ A 27ᵉ MILLE_
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
COMMENT ON PARLE EN FRANÇAIS. La langue parlée correcte comparée avec
la langue littéraire et la langue familière.
DICTIONNAIRE COMPLET, MÉTHODIQUE ET PRATIQUE DES RIMES FRANÇAISES,
précédé d’un traité de versification. Ouvrage composé sur un plan tout
à fait nouveau. Un volume in-12 de 300 pages.
(_Librairie Larousse._)
PH. MARTINON
Docteur ès lettres
COMMENT ON PRONONCE
LE FRANÇAIS
Traité complet de
prononciation pratique
avec les noms propres
et les mots étrangers
[Illustration: colophon]
LIBRAIRIE LAROUSSE
13-17, rue Montparnasse. PARIS
TOUS DROITS DE REPRODUCTION,
DE TRADUCTION, D’ADAPTATION ET D’EXÉCUTION
RÉSERVÉS POUR TOUS PAYS.
COPYRIGHT 1913, BY THE LIBRAIRIE LAROUSSE, PARIS.
_A MA FEMME,
Parisienne de Paris_
_L’AUTEUR,
Parisien de province._
PRÉFACE
_Deux grammairiens, Domergue et Mᵐᵉ Dupuis, ont publié en 1805 et 1836
des traités de prononciation qui ont longtemps fait loi[1]. On voit
qu’ils remontent un peu loin. Et pourtant, depuis cette époque, il n’en
a guère paru de satisfaisants. Je n’en connais pas du moins qui n’ait
de graves défauts._
_D’abord ils sont inexacts, je veux dire qu’ils renferment de
nombreuses erreurs, parfois des erreurs énormes, soit qu’ils
conservent, par un respect excessif de la tradition, des manières de
prononcer qui sont tout à fait sur années, soit qu’au contraire, ils
accueillent avec une facilité déplorable des prononciations qui ont
peut-être l’avenir pour elles, mais qui en attendant sont désagréables
au plus haut degré[2]. Chose fâcheuse à constater, les meilleurs
travaux sur la matière sont encore ceux des étrangers. Mais comment
espérer qu’un étranger puisse vraisemblablement nous enseigner notre
prononciation? Ch. Nyrop lui-même, qui fait autorité en ce qui concerne
la grammaire historique de notre langue, ne peut pas ne pas commettre
des erreurs[3]._
_Un autre défaut des traités de prononciation contemporains, c’est
qu’ils sont très incomplets. Seul Lesaint s’est donné la peine de faire
une revue complète, trop complète même, du vocabulaire. Je dis trop
complète, parce qu’il donne des listes alphabétiques interminables de
mots que personne n’emploie. Mais lui-même n’a pas prévu tous les cas
intéressants ou douteux, tous ceux sur lesquels on peut ou on doit se
poser des questions. Aurait-on donc tout prévu dans ce nouveau livre?
Je ne l’affirmerai pas, et sans doute plus d’un point a dû échapper:
en aucune matière on ne peut prétendre être parfaitement complet,
et il peut y avoir des difficultés à côté desquelles on passe sans
les apercevoir. Il reste toujours que l’on trouvera traités ici des
problèmes, ou indiquées des prononciations qu’on chercherait vainement
ailleurs. Pour les noms propres notamment, on sera très largement
servi. Et les faits n’y seront pas énumérés, mais classés: les longues
listes alphabétiques qu’on trouve ailleurs, et qui, dans leur désordre
réel, que cache mal l’ordre apparent, rendent si peu de services, y
seront remplacées par des classifications méthodiques et logiques._
_Mais, dira-t-on, si les traités de prononciation sont incomplets,
les dictionnaires ne le sont pas. N’y en a-t-il pas qui donnent la
prononciation de tous les mots? Eh bien! c’est encore une erreur. Les
dictionnaires, outre qu’ils sont un peu gros pour être d’un usage
pratique, sont aussi très incomplets, d’abord parce qu’ils ne donnent
généralement qu’une prononciation dans beaucoup de cas où on a le droit
d’hésiter: or, quand les individus ont le droit d’hésiter, les livres
ont le devoir de le faire; ensuite parce qu’ils oublient les flexions,
qui sont capitales: ils donneront par exemple la prononciation de
l’infinitif des verbes, mais celle de la première personne, dans
la pluralité des cas, est beaucoup plus intéressante que celle de
l’infinitif. Et puis les dictionnaires considèrent uniquement les mots
isolés: or il importe souvent de les considérer dans le corps des
phrases._
_D’ailleurs les dictionnaires aussi renferment beaucoup d’erreurs.
Celui qui aujourd’hui fait autorité en toute matière, le_ Dictionnaire
général, _de Darmesteter, Hatzfeld et M. A. Thomas, laisse autant à
désirer au point de vue de la prononciation qu’au point de vue de
l’étendue du vocabulaire[4]. D’abord sa doctrine paraît avoir varié
sensiblement au cours de l’impression, et on y trouve d’étranges
inconséquences[5]; de plus il paraît dans beaucoup de cas subordonner
ses solutions à l’orthographe ou à l’étymologie, sans tenir assez de
compte de l’usage véritable, indiquant ce qui doit être ou ce qui
devrait être plutôt que ce qui est[6]. Au surplus, le dernier auteur
du livre, qui n’était pas le principal responsable, a si bien reconnu
le fait, que la prononciation a été l’objet d’une attention toute
particulière dans la revision qui a été faite._
_J’ai cru, néanmoins, devoir signaler en note les points principaux
sur lesquels je suis en accord ou en désaccord avec le_ Dictionnaire
général: _le lecteur aurait pu me reprocher de ne pas faire connaître,
dans un ouvrage qui veut être aussi complet que possible, l’opinion
d’un livre aussi important; il pourra donc se prononcer lui-même en
connaissance de cause._
_Un autre dictionnaire qui semblerait aussi devoir faire autorité en
la matière, c’est le_ Dictionnaire phonétique de la langue française
_par Michaëlis et Passy. Mais, malgré la préface complaisante (avec des
restrictions d’ailleurs) de Gaston Paris, je crains bien que le second
de ces auteurs n’ait dans ce livre une part singulièrement réduite.
C’est encore l’œuvre d’un étranger, et elle fourmille d’erreurs
étranges[7]._
_Ainsi les dictionnaires ne sont ni plus complets ni plus exacts que
les traités de prononciation. Quant à la méthode, l’ordre alphabétique
leur interdit d’en avoir une. Mais celle des meilleurs traités de
prononciation, fort scientifique peut-être, n’est aucunement pratique.
Ils partent en effet du son pour aboutir à l’orthographe. Comme
méthode générale d’enseignement pour les étrangers, cela est sans
doute excellent. Et d’autre part il peut être très intéressant pour
tout le monde de savoir qu’un son donné, voyelle ou consonne, s’écrit
de telles et telles manières différentes. Mais ceux qui, sachant
la langue par ailleurs, désirent simplement se renseigner sur des
points particuliers, et ce sont de beaucoup les plus nombreux, ceux-là
ne partent pas du son, car il ne s’agit pas pour eux d’apprendre
l’orthographe; ils désirent au contraire apprendre quel est le son
qui correspond correctement à une graphie donnée. Un livre_ pratique,
_un livre de vulgarisation, destiné aux Français aussi bien qu’aux
étrangers, doit donc partir de l’orthographe exclusivement; il doit
partir de ce qui se voit, qui est absurde peut-être, mais qui est
fixe et certain, pour passer à ce qui s’entend, qui est souvent
douteux ou discutable. Sans doute dans les livres il y a des tables...
quelquefois, mais ce n’est pas assez; c’est dans le livre même que la
méthode doit être pratique._
_De plus, les meilleurs livres ont encore, je ne dirai, pas un défaut,
mais un inconvénient_ au point de vue pratique: _c’est de faire usage
de signes spéciaux inusités ailleurs. Je sais tout ce qu’on peut dire
en faveur des signes spéciaux, et combien il est plus aisé de marquer
les sons avec précision et correction, lorsque chaque son a un signe
unique, et chaque signe un son unique. C’est parfait au point de vue
scientifique. Le malheur, c’est qu’un profane qui veut se renseigner
et qui aperçoit ces signes dont il n’a pas l’habitude ferme le livre
immédiatement. Il est bien certain qu’il a tort, mais qu’y faire?
On aura beau simplifier, se réduire à une demi-douzaine de signes
particulièrement indispensables, rien n’y fera. Les personnes les plus
intelligentes, qui se rendraient immédiatement, si l’on avait deux
minutes pour leur montrer verbalement la nécessité de ces signes, et
combien leur usage est facile, ne feront pas elles-mêmes ce simple
effort de deux minutes, qui leur serait nécessaire pour se rendre
compte des choses avec une parfaite aisance. Elles fermeront le livre,
comme les autres. Encore une fois, qu’y faire? Tant pis pour elles,
dira quelqu’un! C’est parfait; mais alors on prêchera dans le désert!
Or, quand on fait un livre de vulgarisation, c’est pour être lu du plus
grand nombre, et il n’y a qu’un moyen de se tirer d’affaire, c’est
celui de Mahomet: quand la montagne ne veut pas venir, il faut aller à
elle! C’est pourquoi ce livre est imprimé d’un bout à l’autre avec les
caractères de tout le monde. La méthode a des inconvénients: pense-t-on
que je ne les voie pas? Elle sera certainement l’occasion de plus d’une
erreur passagère, due à l’inattention du lecteur. Mais l’avantage qu’il
y a d’atteindre la catégorie de lecteurs qui est de beaucoup la plus
nombreuse compense largement quelques inconvénients, d’ailleurs assez
médiocres en définitive._
_Ce n’est pas tout. Les traités de prononciation se bornent
généralement à énoncer les faits, sans les expliquer: on en
trouvera ici l’explication, historique ou théorique, sauf erreur,
toutes les fois qu’elle est possible et présente quelque intérêt.
Et c’est précisément l’avantage principal que présentent les
classifications méthodiques et logiques sur les simples listes
alphabétiques. Les lecteurs qui ne peuvent tirer parti que de l’ordre
alphabétique--j’espère que c’est la minorité--auront toujours la
ressource de recourir à la table des principaux mois cités, qui fera
l’office d’un dictionnaire; mais ceux qui préfèrent l’ordre véritable
et non artificiel, ceux qui veulent de la méthode, trouveront ici,
j’espère, quelques satisfactions, au moins dans les chapitres
importants, comme ceux de l’_S_ et du_ T, _sans parler des voyelles_[8].
* * * * *
_Après avoir justifié la publication de ce nouveau traité, peut-être
faut-il faire connaître au lecteur les principes généraux qui m’ont
guidé dans sa composition, plus simplement, quelle est la prononciation
que je tiens en général pour la meilleure. Sur ce point je suis
tout à fait de l’avis de l’abbé Rousselot: ce n’est pas en province
qu’il faut chercher le modèle de la prononciation française, c’est
à Paris. Toutefois je ferai à ce principe quelques restrictions. La
prononciation parisienne est la bonne, mais à condition qu’elle ne soit
pas_ exclusivement _parisienne, auquel cas elle devient simplement
dialectale. Pour que la prononciation de Paris soit tenue pour bonne,
il faut qu’elle soit adoptée au moins par une grande partie de la
France du Nord. Dans bien des cas, il est permis d’opposer à la
prononciation de Paris une autre prononciation, si elle est répandue
dans la plus grande partie de la France. Que les Parisiens ferment l’a
de_ l_a_cer _et_ l_a_cet, _je ne vois rien à redire à ce qu’on les
imite, car ils ne sont pas les seuls: encore est-il au moins aussi
légitime de l’ouvrir, s’il est ouvert un peu partout; mais si les
Parisiens vont jusqu’à fermer l’_a _de_ caden_a_sser _et_ matel_a_sser,
_je pense que cette fois c’est peut-être trop, et qu’on peut préférer
une prononciation plus répandue._
_Il y a autre chose encore. Paris est grand, et il y a bien des
mondes à Paris. «La langue varie, en effet, dit l’abbé Rousselot,
suivant les quartiers, les conditions sociales, et les intentions du
sujet parlant. Un Parisien de la haute classe ne parlera pas comme
un homme du peuple. Et l’homme du peuple lui-même se gardera bien de
parler devant un étranger, une personne qu’il respecte, comme avec
un camarade... Donc le français à conseiller à tous est celui de la
bonne société parisienne.» On ne peut que souscrire à un principe si
judicieux. Malheureusement l’auteur ajoute presque immédiatement, en
précisant ce qu’il appelle bonne société parisienne: «...L’enfant né à
Paris est Parisien, et même l’enfant qui y arrive le devient très vite,
à la condition qu’il fréquente une école populaire.» Populaire? Mais
alors voilà une bonne société qui est terriblement large. Et ceci est
justement le défaut du_ Précis de prononciation _de l’abbé Rousselot,
outre qu’il est fort incomplet[9]. Autant l’auteur est inattaquable
quand il s’agit des constatations générales de la phonétique
expérimentale, dont il est le créateur et dont il est resté le maître,
autant il prête à la critique, quand il s’agit de savoir à quelle
espèce de gens il s’est adressé pour déterminer pratiquement l’usage
dans les cas particuliers ou douteux. Quel fond peut-on faire, sur le
témoignage de gens, des enfants sans doute, qui prononcent_ aighille
_pour_ aiguille? _Cela seul suffit à ôter parfois toute valeur à ses
statistiques, d’ailleurs fort réduites, et à ses conclusions._
_On ne sera donc pas surpris d’apprendre que la phonétique
expérimentale ne donne pas par elle-même de résultats définitifs sur
les questions qui font l’objet de ce livre. Si l’on veut savoir_
de quelle manière on dispose ses organes _pour faire entendre un_
a _fermé ou articuler un_ p _ou un_ s, _on peut s’adresser à elle
en toute confiance: ses instruments sont infaillibles; mais s’il
s’agit de savoir_ dans quels mots _l’_a _est ouvert ou fermé_,
dans quels mots _on prononce ou on ne prononce pas le_ p, _les
phonéticiens expérimentaux n’en savent pas plus que les autres, et
leurs instruments, sur ce point, ne serviront à rien, tant qu’ils
n’auront pas fait prononcer les mêmes mots par un assez grand nombre
de personnes_, choisies _expressément dans ce but. Or justement, le
premier point, celui qui est expressément de leur compétence, n’est pas
traité dans ce livre: je m’adresse aux gens qui savent suffisamment le
français, et aux Français eux-mêmes encore plus qu’aux étrangers, et je
suppose qu’ils savent comment les sons s’émettent, comment s’articulent
les consonnes. C’est pourquoi ce livre ne fait pas double emploi avec
les travaux de la phonétique expérimentale: il les complète._
_Le principe général est d’ailleurs le même, autant que possible, que
celui de la phonétique expérimentale, et l’on ne saurait aujourd’hui en
concevoir d’autre: il ne s’agit plus d’ordonner péremptoirement ce qui
doit être, mais de constater simplement ce qui est. Une prononciation
admise généralement par la bonne société est bonne par cela seul,
fût-elle absurde en soi. Si l’on me voit chemin faisant résister à
certaines prononciations que je crois mauvaises, c’est qu’elles ne
me paraissent pas encore très générales, et que la lutte est encore
permise et le triomphe possible; autrement je passe condamnation, car
il n’y a rien à faire contre les faits. La seule difficulté est de
savoir à quel moment une mauvaise prononciation est assez générale
pour qu’il faille s’incliner et la déclarer bonne; car il faut bien se
mettre dans l’esprit que toute prononciation qui est bonne a commencé
par être mauvaise, comme toute prononciation mauvaise peut devenir
bonne, si tout le monde l’adopte._
* * * * *
_Ce traité se divise naturellement en deux parties, une pour les
voyelles et une pour les consonnes. Il est probable quelles seront
pour le lecteur d’un intérêt fort inégal, et voici pourquoi: la
première peut servir surtout à corriger les_ défauts _de prononciation,
autrement dit les_ accents _régionaux; mais ceci ne peut se faire
qu’avec des efforts soutenus dont peu de gens sont capables. La
seconde, au contraire, corrige les_ fautes _de prononciation, et ceci
ne demande pas d’effort: souvent il suffit que le fait soit constaté
une seule fois. Ainsi beaucoup de gens ont un_ accent _déplorable,
qui tiennent à parler fort correctement par ailleurs: c’est le cas de
beaucoup de professeurs qui seraient très mal placés pour enseigner
que l’_o _de_ rose _est fermé, alors qu’ils l’ouvrent outrageusement,
et ne font même aucun effort pour le fermer, mais qui, d’autre part,
sachant qu’on prononce_ dot _avec un_ t, _et_ comptable _sans_ p,
_pratiquent cette prononciation et l’enseignent scrupuleusement._
_D’ailleurs les voyelles sont très souvent flottantes: il y a tant
de degrés dans leur ouverture. Qu’on les ouvre un peu plus ou un peu
moins, dans une foule de cas, dans la plupart des cas, personne n’en
est choqué, et on n’y attache pas une très grande importance. Mais
qu’une consonne se prononce ou ne se prononce pas, c’est là souvent
un fait précis, catégorique, sur lequel il n’y a pas de discussion
possible, quand l’usage est suffisamment général; et beaucoup de gens
tiennent particulièrement à savoir si, dans tel mot, telle consonne se
prononce ou non._
_J’ai donné néanmoins à la première partie tout le développement
qu’elle comportait, mais je pense tout de même que ce livre servira
plus à corriger les_ fautes _que les_ défauts, _lesquels souvent sont
chers à ceux qui les ont._
_Qu’il me soit permis, chemin faisant, d’attirer spécialement
l’attention du lecteur curieux sur deux chapitres assez nouveaux, celui
de l’_e muet _et celui des_ liaisons. _La question de l’_e muet _a
déjà été traitée une fois; mais je l’ai reprise sur un plan différent.
Pour celle des_ liaisons, _on s’en tient d’ordinaire à des conseils
généraux: j’ai pris la peine d’entrer dans le détail et de classer
méthodiquement les faits._
_Enfin, je ne voudrais pas que le lecteur fût effrayé par l’abondance
des notes, qui pourraient sembler faire de ce livre un travail
d’érudition. Il n’en est rien. Ces notes, qui peuvent d’ailleurs être
négligées par ceux qu’elles n’intéressent pas, ont un double objet.
Elles contiennent d’une part la prononciation des noms propres, qui
auraient sans doute encombré le texte. D’autre part elles donnent
des renseignements qui peuvent être curieux sur les prononciations
d’autrefois; elles permettent ainsi d’apprécier certaines rimes qu’on
trouve chez les poètes classiques; elles font de plus savoir (s’ils
l’ignorent) à ceux qui aiment les vieilles éditions, que toutes
les consonnes qui jadis encombraient les textes ne se prononçaient
d’ordinaire pas plus qu’aujourd’hui où on ne les écrit plus[10]. Enfin
elles donnent parfois des explications complémentaires qui n’ont pas
paru être à leur place dans le texte._
_Après cela, et malgré les soins consciencieux que j’ai apportés à mon
travail, il y aura sans doute dans ce livre plus d’une erreur. En tout
cas, il est évidemment impossible qu’un lecteur qui a des opinions sur
la matière ait exactement les mêmes que l’auteur sur tous les points.
Si ce lecteur est particulièrement qualifié, il me suffira de ne
différer d’avec lui que sur des points secondaires. Quant au lecteur
qui cherchera ici des renseignements, j’espère qu’il ne s’égarera pas
trop souvent. Et puis, je compte un peu sur la collaboration de mes
lecteurs eux-mêmes pour perfectionner ce livre et le rendre plus utile,
si le public lui fait bon accueil: toutes les observations sérieuses,
appuyées sur une expérience suffisamment étendue, seront accueillies
avec reconnaissance._
_NOTE DES ÉDITEURS_
_Cette nouvelle édition a été, comme les deux premières, soigneusement
revue et a subi de nombreuses corrections et modifications._
_C’est qu’un ouvrage semblable, sous peine de perdre une partie de sa
valeur, doit suivre pas à pas les changements qu’apportent la mode et
l’usage._
_Dans leur vie brève ou longue, les mots voient leur sens évoluer; ils
voient aussi leur prononciation se modifier._
_Nous nous sommes efforcés, après la disparition de l’auteur de_
Comment on prononce le français _et de_ Comment on parle en français,
_de tenir à jour avec un soin constant ces livres gui ont fait à
Philippe Martinon la plus enviable réputation de technicien_.
_Il nous faut dire notre sincère gratitude à ceux qui, en grand nombre,
nous ont transmis leurs observations. Ces observations, nous les avons
examinées très attentivement et nous en avons tiré le plus grand
profit._
COMMENT ON PRONONCE LE FRANÇAIS
CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
LES LETTRES
Quoique ce livre soit plutôt un ouvrage de vulgarisation, il n’est
pas possible de traiter de la prononciation en faisant table rase des
travaux de la phonétique. L’alphabet, tel qu’on l’enseigne aux enfants,
ne peut vraiment suffire ici. D’une part, les voyelles ne sauraient se
réduire à cinq, _=a=_, _=e=_, _=i=_, _=o=_, _=u=_[11]. D’autre part,
il y a souvent deux ou trois consonnes pour un seul son, comme _=c=_,
_=k=_, _=q=_, ou bien la même consonne a deux sons différents, comme
_=c=_ encore, ou _=g=_, ou _=t=_[12]; il y a même une lettre qui réunit
ordinairement deux sons en elle: _=x=_, tandis que pour tel son unique
nous employons deux lettres, comme _=ch=_ ou _=gn=_. Tout cela fait
beaucoup de confusion. Or, en matière de prononciation, les _sons_
importent plus que les _lettres_, et, faute d’un alphabet phonétique,
au moins faut-il mettre un peu d’ordre dans les caractères que nous
possédons. On nous permettra donc de commencer ce livre par une
classification logique des sons, =voyelles= ou =consonnes=[13].
Classification des voyelles.
Pour ce qui est des voyelles, nous n’avons pas dessein d’entrer dans le
domaine de la physiologie, pour expliquer en détail leurs différences
d’émission, de timbre ou d’intensité: nous supposerons que le lecteur
sait émettre les sons et les distinguer. Nous lui dirons donc tout
de suite qu’il y a au moins dix voyelles essentielles, et l’on verra
qu’il y en a davantage. En voici le tableau, car les explications se
comprendront mieux ensuite:
=è= (ouvert), =é= (fermé), =i=.
=a=, =eu= (_id._), =eu= (_id._), =u=.
=o= (_id._), =o= (_id._), =ou=.
--------------------- ---------------------
| |
Voy. ouvertes. Voy. fermées.
Il est bien évident qu’on ne saurait identifier l’=é= aigu avec l’=è=
grave, ou, pour employer tout de suite des expressions qui seront plus
commodes ailleurs, l’=é= _fermé_ avec l’=è= _ouvert_, celui d’_enflé_
avec celui d’_austère_[14]. On ne saurait confondre non plus l’=eu=
ouvert de _j_eu_ne_ avec l’=eu= fermé de _j_eû_ne_. Et il y a encore
exactement la même différence entre l’=o= ouvert de _cour_o_nne_ et
l’=o= fermé de _tr_ô_ne_[15].
Ainsi, partant de l’=a=, qui est la voyelle type, celle qu’on prononce
d’abord quand on ouvre la bouche naturellement et normalement, nous
voyons les voyelles se répartir en trois séries divergentes: d’une part
la série =a=, =è=, =é=, =i=, dont l’émission élargit progressivement la
bouche sur les côtés en la fermant à demi; d’autre part, la série =a=,
=o= ouvert, =o= fermé, =ou=, dont l’émission rapproche progressivement
les coins de la bouche en l’arrondissant; enfin, entre les deux, la
série =a=, =eu= ouvert, =eu= fermé, =u=, qui participe à la fois des
deux autres: de la première par la position de la langue, de la seconde
par les mouvements des lèvres. On se rendra compte facilement de ce
rapport en passant successivement du son =u= au son =i=, par simple
déplacement des lèvres, et au son =ou=, par déplacement de la langue
seule, même sans avancer les lèvres; on passe de même de =eu= fermé à
=é=, ou bien à =o= fermé, de =eu= ouvert à =è=, ou bien à =o= ouvert.
Et cela fait bien dix voyelles.
Sur ces dix voyelles, six sont fermées, d’abord =é=, =eu= fermé, =o=
fermé; ensuite et plus encore, =i=, =u=, =ou=. Les autres sont ouvertes.
On remarquera en passant que les trois voyelles extrêmes, les plus
fermées, =i=, =u=, =ou=, quand elles sont suivies d’autres voyelles,
s’en accommodent si bien qu’au lieu de faire hiatus, comme dans
_h_aï_r_ ou dans _És_aü, elles font presque nécessairement diphtongue
avec elles: _d_ia_ble_, _h_ui_t_, _d_oua_ne_: c’est ce que les
grammairiens appellent _synérèse_. Pour parler plus exactement encore,
elles se transforment alors en _semi-voyelles_, ce qui veut dire
que, n’étant plus voyelles qu’à moitié, car elles se prononcent plus
rapidement que les voyelles vraies, elles font à peu près l’office de
consonnes. Le =w= anglais de _whist_ représente assez bien la consonne
=ou=; il n’y a pas de signe courant pour représenter l’=u= consonne;
mais l’=i= consonne s’écrit ordinairement au moyen de l’=y=, et
s’appelle alors =yod=: c’est celui de l’anglais _yes_.
* * * * *
Mais ces dix voyelles ne sont pas tout. Le son de l’=a= n’est pas
plus unique que celui de l’=e= ou celui de l’=o=. Les grammaires se
bornent généralement à distinguer l’=a= long de l’=a= bref, _p_a_tte_
et _p_â_te_, _f_a_ce_ et _gr_â_ce_, _t_a_che_ et _t_â_che_, et cette
distinction a certainement son importance, même pour les voyelles
autres que =a=; mais elle est insuffisante pour notre objet, car l’=a=
de _p_a_rs_ est aussi long que celui de _p_â_te_, sans avoir du tout
le même timbre. La vérité est qu’on doit faire ici une distinction
tout à fait analogue à celle qu’on fait si facilement pour =e=, =o= et
=eu=. En effet, nous avons d’une part un =a= qui n’est jamais bref,
et c’est celui de _p_â_te, gr_â_ce_ ou _t_â_che_, et un autre =a= qui
est généralement bref, mais qui peut être long, et c’est celui de
_p_a_tte_, _f_a_ce_, _t_a_che_ ou _p_a_rs_. Or nous verrons qu’il y
a de même, par exemple, un =o= qui n’est jamais tout à fait bref, et
c’est l’=o= fermé: _domin_o, _r_o_se_, _gr_o_sse_, et un autre =o=,
qui est généralement bref, mais qui peut être long, et c’est l’=o=
ouvert: _p_o_mmes_, _p_o_ste_ et _m_o_rt_. Nous admettrons, au moins
par analogie, et pour unifier les termes, qu’à côté de l’=a= ouvert
proprement dit, il y a aussi un =a= fermé, celui de _p_â_te_[16].
A ce second =a=, il faut encore ajouter l’=e= muet, appelé aussi =e=
_féminin_, qui tantôt se prononce et tantôt ne se prononce pas, suivant
les circonstances, et qui par suite n’est pas toujours muet, et cela
fait bien douze voyelles.
En outre, à ces voyelles, qui sont dites _orales_, parce que l’air
expiré passe uniquement par la bouche, on doit en ajouter d’autres,
dites _nasales_, parce que l’air expiré passe par le nez en même temps
que par la bouche. Elles sont quatre, =an=, =in=, =on=, =un=, qui n’ont
rien de commun avec des diphtongues, et elles correspondent, non pas,
comme l’indique l’orthographe, aux voyelles =a=, =i=, =o=, =u=, mais
à peu près aux quatre voyelles ouvertes =a=, =è=, =o=, =eu=: on peut
s’en rendre compte aisément, en passant de chacune de ces voyelles
à la nasale correspondante. Et ce sont bien des voyelles simples:
l’=n= n’est ici qu’un signe orthographique, qui, entendu autrefois,
ne s’entend plus aujourd’hui en aucune façon, sauf dans le Midi,
naturellement. Et cela fait _seize voyelles_.
* * * * *
En fait, il y en a bien davantage encore, et voici pourquoi. Sans
doute une voyelle est fermée ou ne l’est pas, et _pratiquement_ on
ne voit pas qu’elle ait deux manières d’être fermée. Or, quand elle
n’est pas fermée, elle est ouverte; mais c’est ici qu’il y a bien des
degrés. L’=e= de _p_é_rir_ a beau avoir le même accent aigu que celui
de _tromp_é, celui de _tromp_é seul est fermé, et celui de _p_é_rir_
est incontestablement ouvert, mais il l’est sensiblement moins que
celui de _p_è_re_. On pourrait même dire qu’il y mathématiquement une
infinité de degrés dans l’ouverture d’un son quelconque. Sans entrer
dans des distinctions scientifiques qui n’ont point d’intérêt pratique,
on peut dire que l’=é= de _p_é_rir_, _d_é_montre_, _pr_é_pare_, etc.,
est _moyen_, étant à égale distance de l’=é= _fermé_ de _tromp_é et
de l’=e= tout à fait _ouvert_ de _p_è_re_, souvent même plus près du
second que du premier. De même il y a un =o= moyen, un =eu= moyen, et
si les voyelles =i=, =u=, =ou=, ne sauraient être _moyennes_, étant
toujours fermées, à l’autre bout il peut encore y avoir un =a= moyen.
Ce mot _moyen_ a malheureusement un inconvénient: il est nécessaire par
ailleurs pour caractériser la _quantité_ des voyelles qui ne sont ni
_longues_ ni _brèves_. Nous veillerons donc à ce qu’aucune confusion
ne puisse se produire dans l’esprit du lecteur entre ces deux sens,
concernant le _timbre_ et la _quantité_. Par exemple, en parlant du
_timbre_, comme la caractéristique d’un son tel que l’=é= de _p_é_rir_
est avant tout de n’être pas _fermé_, malgré son accent aigu, nous le
qualifierons à l’occasion d’=e= légèrement ouvert ou à demi ouvert,
quand il faudra le comparer à l’=è= grave, qui l’est tout à fait.
Ainsi nous nous en tiendrons à notre tableau des voyelles, qui peut
suffire. On remarquera que trois d’entre elles sont écrites avec deux
lettres. Ce furent jadis des diphtongues; mais il y a longtemps que
ce n’en sont plus. L’orthographe a conservé le signe double, justifié
autrefois, mais l’orthographe n’y change rien, et ce sont des voyelles.
Mieux vaudrait assurément que chaque voyelle eût un signe propre, ou du
moins qu’il y en eût un spécial pour =eu=, ouvert ou fermé, et un autre
pour =ou=: nous n’avons pas cru devoir, dans un livre de vulgarisation,
choquer les habitudes du lecteur par l’usage de signes phonétiques peu
usités, et nous avons conservé l’orthographe courante.
Il y a encore en français d’autres groupes de signes qui furent aussi
jadis des diphtongues et depuis longtemps n’en sont plus, et que nous
avons conservés tels quels: =ai=, =ei=, =au=, et aussi le groupe =oi=,
sans parler d’=œ= et =æ=, qui furent diphtongues aussi, mais en latin.
Ces groupes ne figurent pas dans le tableau, parce qu’ils y feraient
double emploi; ils seront étudiés à la suite des voyelles simples
auxquelles ils sont apparentés.
Classification des consonnes.
Même en laissant de côté les semi-voyelles, nous avons dix-huit
consonnes simples.
1º Six _muettes_: =b=, =c=, =d=, =g=, =p=, =t=, ainsi nommées parce
qu’elles ne se font sentir réellement qu’avec l’aide d’une voyelle[17].
On les appelle aussi _momentanées_, pour la brièveté de leur émission,
et aussi _explosives_ ou _occlusives_, parce qu’elles produisent une
_explosion_ plus ou moins brusque, après _occlusion_ momentanée des
organes de la parole.
Les muettes sont _labiales_, si la fermeture est faite par les lèvres:
=b=, =p=; _dentales_, si elle est faite par la langue appuyée contre
les dents: =d=, =t=; _gutturales_ ou _palatales_, si elle est faite par
la langue appuyée contre le haut du palais, plus ou moins près de la
gorge: =c=, =g=. Mais surtout on les divise en deux catégories:
Les _muettes fortes_, ou _explosives sourdes_, qui ne sont accompagnées
d’aucune résonance, et qu’on peut appeler _brusques_; on les reconnaît
dans =pa=, =ta=, =ca=, ou =ap=, =at=, =ac=;
Les _muettes douces_, ou _explosives sonores_, qu’on peut appeler
_retardées_, parce que la résonance interne qui précède le son et
l’adoucit a pour effet d’en retarder l’explosion; on les reconnaît dans
=_ba_=, =_da_=, =_ga_=, ou =_ab_=, =_ad_=, =_ag_=.
2º Six =_spirantes_=: =_f_=, =_ch_=, =_j_=, =_s_=, =_v_=, =_z_=,
dont l’émission est produite par une simple émission d’air, qui ne
nécessite absolument ni l’occlusion momentanée des organes (un simple
rétrécissement suffit), ni l’intervention d’une voyelle.
Les spirantes aussi sont _labiales_, quand elles rapprochent la lèvre
inférieure des dents supérieures: =_f_=, =_v_=; _dentales_, quand elles
rapprochent les dents supérieures des inférieures: =_s_=, =_z_= (ou
=_c_= devant =_e_= et =_i_=); _palatales_, quand elles rapprochent
la langue du palais: =_ch_=, =_j_= (ou =_g_= devant =_e_= et =_i_=).
D’autre part les spirantes _labiales_ sont appelées aussi _fricatives_;
les _dentales_, _sifflantes_; les _palatales_, _chuintantes_. Mais les
spirantes, comme les muettes, se divisent surtout en deux catégorie
essentielles:
Les _spirantes fortes_, ou _sourdes_, sans résonance, =_f_=, =_s_=,
=_ch_=;
Les _spirantes douces_, ou _sonores_, et par suite _retardées_, =_v_=,
=_z_=, =_j_=.
3º Deux =_liquides_=: =_l_= et =_r_=.
Il y a diverses façons de prononcer l’=_r_=; mais il est bien inutile,
à moins que ce ne soit pour le chant, de s’évertuer à retrouver l’=_r_=
vibrant qu’on prononçait avec la pointe de la langue: cet =_r_= a
disparu à peu près de l’usage, au moins dans les villes, et surtout
à Paris, où on _grasseye_, la pointe de la langue appuyée contre les
dents inférieures.
4º Deux _nasales_, qui étaient aussi qualifiées de _liquides_ par les
grammairiens grecs: =_m_= et =_n_=, l’une _labiale_, l’autre _dentale_.
5º Deux consonnes =_mouillées_=: =_l_= et =_n_=.
L’=_l_= mouillé s’écrit par =_ll_= après =_i_=: _fi_ll_e_; par =_il_=
ou =_ill_= après =_a_=, =_e_=, =_eu_=, =_ou_=: _ba_il, _ca_ill_e_,
_sole_il, _pare_il, _deu_il, _feu_ill_e_, _bou_ill_e_. Il s’écrit
aussi =_lh_= ou =_ilh_= dans les noms méridionaux, comme _Me_ilh_ac_
ou _Mi_lh_au_ et =_gli_= en italien. A la vérité, le son véritable de
l’=_l_= mouillé, que l’on confond souvent avec =_ly_=, est aujourd’hui
perdu pour la plupart des Français, malgré les efforts suprêmes de
Littré, et se confond désormais avec le simple =_yod_=[18].
L’=_n_= mouillé s’écrit =_gn_=; il se rapproche très sensiblement de
l’=_n_= suivi de la semi-voyelle =_y_=, et se confond souvent avec lui.
6º A ces dix-huit consonnes simples il faut ajouter une consonne
double, =_x_=, qui se prononce de diverses façons, mais qui en principe
représente _cs_; et d’autre part l’=_h_=, qui ne se prononce plus
guère, même quand il est aspiré, mais qui dans ce cas sert toujours à
empêcher l’élision et la liaison.
Quelques considérations générales sur l’accent tonique.
Avant de commencer l’étude particulière des voyelles, une distinction
capitale est à faire, celle des voyelles _accentuées_ ou _toniques_, et
des voyelles _atones_, car l’=_e_= dit _muet_ n’est pas seul atone, et
toute voyelle qui ne porte pas l’accent tonique s’appelle _atone_. Or
l’_accent tonique_, très faible en français par comparaison avec les
autres langues, est cependant très important, comme on va voir. Mais il
ne faut pas le confondre avec l’accent dit _oratoire_, ou _emphatique_,
qui est tout autre chose.
L’_accent oratoire_ se place sur la syllabe quelconque que l’on désire
mettre en relief, et souvent même sur des mots complètement atones,
comme _je_. Il se met en général sur la première syllabe des mots. Ch.
Nyrop, le grammairien danois, qui est classique chez nous en matière de
grammaire française, a relevé dans un cours public la phrase suivante,
dont il a noté les accents d’après le débit du professeur: «_Ain_si
nous avons _d’u_ne part une progression _croi_ssante, _d’au_tre
part une progression _dé_croissante.» On dirait de même: _c’est un_
mi_sérable_; at_tention!_ im_possible_. Toutefois, si la première
syllabe commence par une voyelle, l’accent _oratoire_ se reporte le
plus souvent sur la seconde, afin de faire vibrer la première consonne:
_in_sen_sé_. Cela est particulièrement nécessaire quand il y a liaison
avec le mot précédent, dont la consonne finale prendrait sans cela
trop d’importance: _c’est im_pos_sible_ et non _c’est_ im_possible_.
Paul Passy a noté que certains mots sont prononcés plus souvent avec
cet accent qu’avec l’accent normal: beau_coup_, _ex_trê_mement_,
ter_rible_, ri_dicule_, ban_dit_, etc., et surtout des injures, comme
co_chon_; mais tous ces mots reprennent l’accent normal, si on les
prononce avec le calme parfait. Ainsi l’accentuation de beaucoup
de mots est dans une sorte d’équilibre instable, qui se prête
admirablement à l’expression de la pensée ou du sentiment, avec toutes
leurs nuances[19]. Seulement l’accent oratoire, qui est arbitraire,
peut bien exercer une grande influence sur l’_intensité_ des voyelles:
il n’en exerce aucune sur le _timbre_.
* * * * *
Il n’en est pas de même de l’_accent tonique_, qui est fixe, et qui
vient directement du latin: malgré sa faiblesse, il a conservé sa
place originelle dans les mots de formation populaire, et il est
uniquement sur la _dernière_ syllabe masculine des mots, les syllabes
muettes ne comptant pas: _prés_a_ge_ a l’accent tonique sur _a_,
_cour_o_nne_ sur _o_, _quatri_è_me_ sur _è_. D’ailleurs beaucoup de
mots d’une et même deux syllabes, articles, pronoms, prépositions,
conjonctions, s’appuient sur leurs voisins et n’ont pas d’accent propre
ou très peu. D’autres mots ont un accent, et peuvent le perdre au
profit d’un monosyllabe qui suit, lequel peut le perdre à son tour au
profit d’un autre monosyllabe; ainsi dans les expressions _laissez_,
_laissez-moi_, _laissez-moi là_, l’accent est toujours uniquement sur
la dernière syllabe, c’est-à-dire successivement sur _sez_, sur _moi_
et sur _là_[20]. Et il faut noter que l’accent _oratoire_ ne détruit
pas nécessairement l’accent _tonique_: dans _je reste_, _tu t’en vas_,
l’accent oratoire peut être sur _je_ et _tu_, mais cela n’empêche pas
l’accent tonique d’être sur _res_ et _vas_.
* * * * *
Cela posé, on comprend sans peine que les voyelles qui ont un accent
tonique fixe ont beaucoup plus d’importance que les voyelles _atones_.
Ce point est capital, et la question de savoir si une voyelle est
_ouverte_ ou _fermée_, _longue_ ou _brève_, ne se pose réellement avec
intérêt que si cette voyelle est _tonique_. En effet, les voyelles
_atones_, n’ayant pas l’importance des autres, se prononcent presque
toutes plus ou moins légèrement, à moins d’une intention spéciale;
aussi sont-elles rarement fermées et rarement longues; car on ne peut
fermer ou allonger une voyelle que par un acte exprès de la volonté[21].
Ainsi _les voyelles atones sont généralement assez brèves et assez
ouvertes_, sans l’être beaucoup; elles sont _moyennes_, dans tous
les sens du mot, et diffèrent assez peu les unes des autres. On peut
comparer pour la _quantité_ les deux _a_ de _adage_ ou _placard_, où le
second est beaucoup plus long que le premier, et pour l’_ouverture_,
les deux _o_ de _folio_ ou _siroco_, où le second seul est fermé.
On met le plus souvent un accent aigu sur l’_e_ à l’intérieur des
mots, quand il n’est pas muet; mais il ne s’ensuit pas que cet _e_
soit fermé: il est, lui aussi, moyen dans tous les sens. Par exemple
_dégénéré_ a d’abord trois _e_ à peu près identiques, et qui, malgré
l’accent aigu qui les assimile au quatrième, sont en réalité aussi
distincts de lui que de l’_e_ ouvert et long qui termine le présent
_dégénère_[22].
Ce phénomène est si général et si nécessaire, que la même syllabe
changera son ouverture et sa quantité suivant la place qu’elle aura
dans le mot, c’est-à-dire suivant qu’elle sera ou ne sera pas tonique.
Nous venons de voir le troisième _é_ de _dégénérer_ s’allonger
manifestement dans _dégénère_; inversement l’_a_ de _cave_ s’abrège
dans _caveau_. Une voyelle tonique qui était fermée et longue s’ouvre
à demi et s’abrège en perdant l’accent: _bah_, _ébahir_; une voyelle
tonique qui était ouverte et longue se ferme à demi et s’abrège aussi:
_or_, _dorer_; si bien que par exemple l’_e_ de _pied_, qui est fermé,
et l’_e_ de _diffère_, qui est ouvert, deviennent identiques, ni
ouverts ni fermés (malgré l’accent aigu), dans _piéton_ et _différer_.
Même si la syllabe ne se déplace pas dans le mot, il suffit qu’elle
perde l’accent au profit du monosyllabe qui la suit, pour que son
ouverture et sa quantité changent également: _aime_ est moins ouvert
et moins long dans _aime-t-il_, où l’accent est sur _il_, que dans _il
aime_; _peux_ est moins fermé et plus bref dans _peux-tu_ que dans _tu
peux_; _êtes_ se prononce plus légèrement dans _vous êtes fou_ que dans
_fou que vous êtes_. Il n’est même pas besoin d’un monosyllabe héritant
de l’accent du mot qui précède: il suffit qu’un mot accentué soit suivi
immédiatement d’autres mots liés à lui intimement par le sens, pour
que le seul affaiblissement de l’accent produise un léger changement
d’ouverture ou de quantité, car l’accent qui n’est pas tout à fait
final est toujours plus faible que l’accent final; ainsi _aime_, étant
moins accentué, est aussi moins ouvert et plus bref dans _je les aime
depuis longtemps_, articulé sans pause, que dans _je les aime_ tout
court.
* * * * *
On voit quelle est l’importance du phénomène: il se manifeste aussi
bien dans les assemblages de mots que dans les mots considérés
séparément. C’est un point qu’il ne faudra jamais perdre de vue dans
l’étude des mots pris séparément. Nous le rappellerons d’ailleurs plus
d’une fois au lecteur. Mais de toutes ces considérations il résulte que
l’objet principal de la première partie de ce livre sera l’étude des
voyelles _toniques_, qui sont de beaucoup les plus importantes. Quant
aux voyelles _atones_, j’entends celles qui sont dans le corps des
mots, nous ne laisserons pas d’en dire un mot à la suite dans chaque
chapitre, mais seulement comme complément, et parce que le phénomène
général dont on vient de parler ne se manifeste pas également dans tous
les cas. Il faut voir notamment dans quelles circonstances il peut se
faire qu’une syllabe qui perd l’accent garde néanmoins en partie ses
qualités premières.
Autres observations générales.
En dehors de la distinction capitale que nous venons de faire entre
les voyelles _toniques_ et les _atones_, nous pouvons encore, avant de
passer à l’étude des voyelles particulières, simplifier sensiblement la
besogne par avance au moyen de deux observations générales concernant
les voyelles toniques qui peuvent être ouvertes, _=a=_, _=e=_, _=eu=_,
_=o=_.
C’est un fait constant que les groupes de consonnes abrègent la voyelle
qui précède, et cela est vrai des toniques encore plus que des autres.
Donc une voyelle tonique n’est jamais longue, et encore moins fermée,
quand elle est suivie de deux consonnes articulées: _secte_, _golfe_.
Je dis _articulées toutes les deux_, car d’une part une _consonne
double_ n’a jamais en fin de mot que la valeur d’une _consonne simple_;
d’autre part, dans un mot tel qu’_amante_, on ne prononce qu’une seule
consonne, l’_n_ n’étant plus que le signe extérieur de la nasalisation;
de même dans _Duquesne_, l’_s_ ne sert plus qu’à allonger la voyelle.
Mais si les deux consonnes sont articulées, elles produisent le même
effet que l’atonie, et elles le produisent avec une régularité et une
constance parfaites, que nous ne trouverons pas ailleurs. Par exemple,
_apte_, _arc_, _arche_, _taxe_ (car _x_=_cs_), etc., ou _secte_,
_berge_, _ferme_, _reste_, _vexe_, etc., ou _docte_, _dogme_, _golfe_,
_porche_, etc., ont la voyelle plus ou moins brève, suivant les cas,
mais jamais longue et toujours ouverte, et ces finales n’ont jamais
d’accent circonflexe[23].
Toutefois, ces groupes de deux consonnes ne comprennent pas ceux où
la seconde, mais _la seconde seule_, est une liquide, _=l=_ ou _=r=_;
car ceux-là sont traités en français comme s’ils ne faisaient qu’une
seule consonne[24]. Ainsi les finales en _-acle_ ou _-adre_, par
exemple, peuvent être, comme nous le verrons plus loin, longues ou
brèves, ouvertes ou fermées, et ne doivent pas être confondues avec
les finales en _-acte_ ou _-apte_, ou même _-arle_, toujours ouvertes,
et toujours brèves ou moyennes; de même _etre_ peut être long ou bref
(_être_, _mètre_), tandis que _-erte_, fait des mêmes lettres, n’est
jamais long; l’_a_ est long et fermé dans _s_a_bre_, tandis qu’il
est nécessairement ouvert et moyen dans _b_a_rbe_, qui a les mêmes
consonnes, et même dans _m_a_rbre_, qui en a une de plus.
Malgré cette restriction, il reste un nombre considérable de finales
toniques dont nous n’aurons pas à nous occuper: plus de trente pour
chacune des voyelles =_a_=, =_é_=, =_o_=[25]. Nous n’aurons donc à
étudier que trois catégories:
1º Les voyelles finales, avec ou sans consonne muette: _panam_a,
_am_a(_s_), _clim_a(_t_), _estom_a(_c_);
2º Les voyelles suivies d’une seule consonne articulée, simple
ou double, avec ou sans _e_ muet: _cart_e_l_, _mart_è_le_,
_mort_e_lle_;
3º Les voyelles suivies de deux consonnes articulées dont la
seconde seule est =_l_= ou =_r_=, la première étant simple ou
double: _m_aî_tre_, _m_è_tre_, _m_e_ttre_.
Notre seconde observation préliminaire à propos des voyelles toniques
=_a_=, =_e_=, =_eu_=, =_o_=, c’est que, lorsqu’elles ont l’accent
circonflexe, elles sont longues en principe, quand elles sont suivies
d’une syllabe muette, sauf dans les formes verbales[26].
De plus, les voyelles =_a_=, =_eu_=, =_o_= sont fermées quand elles
sont surmontées de l’accent circonflexe: _p_â_te_, _j_eû_ne_, _r_ô_le_,
tandis que l’=_e_=, également fermé jadis, au moins dans certains
mots, est aujourd’hui très ouvert presque partout dans le même cas:
_p_ê_che_, _fr_ê_le_, _t_ê_te_.
Nous verrons qu’il en est exactement de même de nos quatre voyelles
devant l’_s_ doux: _écr_a_se_, _heur_eu_se_, _ch_o_se_ se prononcent
comme _p_â_te_, _je_û_ne_, _r_ô_le_; de même _trap_è_ze_ ou
_franç_ai_se_ comme _p_ê_che_ et _fr_ê_le_. Aussi les finales _-ase_,
_-euse_, _-ose_, _-èse_ ou _-aise_ n’ont elles jamais d’accent
circonflexe[27].
Au contraire, nous verrons l’=_r_= allonger toujours, et le =_v_=
ordinairement, la voyelle qui précède, mais sans jamais la fermer:
_ch_a_r_ et _ch_e_r_, _b_eu_rre_ et _b_o_rd_, _br_a_ve_ et _br_è_ve_,
ont la voyelle longue, mais ouverte.
PREMIÈRE PARTIE
LES VOYELLES
Pour étudier les voyelles, nous suivrons l’ordre du tableau. Nous
examinerons donc successivement:
1º La voyelle =_a_=, à laquelle nous joindrons le groupe =_oi_=,
diphtongue si l’on veut, puisqu’il exige deux sons vocaux,
_ou_ et _a_, mais qui est plus exactement un _a_ précédé d’une
semi-voyelle, _ou_ ou _w_, et qui en tout cas peut avoir les mêmes
nuances que l’_a_;
2º La voyelle =_e_=, ouverte ou fermée, en y joignant =_œ_= et
=_æ_=, diphtongues latines, généralement fermées, ainsi que
les groupes =_ai_= (ou =_ay_=) et =_ei_= (ou =_ey_=), qui sont
généralement ouverts;
3º La voyelle =_eu_=, ouverte ou fermée;
4º La voyelle =_o_=, ouverte ou fermée, avec le groupe =_au_= (ou
=_eau_=), généralement fermé;
5º Les voyelles extrêmes, =_i_=, =_u_=, =_ou_=, essentiellement
fermées, et sur lesquelles il y a donc peu à dire, parce que la
prononciation en diffère peu d’un mot à l’autre;
6º Les voyelles _nasales_, avec leurs graphies diverses, faites en
principe des diverses voyelles, suivies d’un =_n_= ou d’un =_m_=;
7º L’=_e_= _muet_;
8º Les =_semi-voyelles_=, c’est-à-dire, si l’on préfère, les
=_diphtongues_=.
I.--LA VOYELLE A.
1º L’A final.
L’=_a_= final n’est ni long ni fermé, sans être tout à fait bref ni
tout à fait ouvert; il est, si l’on veut, moyen, quelle que soit
d’ailleurs son origine, même l’ablatif latin: _cameli_a, _pari_a,
_tapioc_a, _falbal_a, _panam_a, _me_a _culp_a, _opér_a, _delt_a, _il
v_a.
Il y a quelques exceptions, j’entends quelques =a= fermés. Ce sont:
1º Le nom même des lettres _a_ et _k_, et les notes de musique _fa_
et _la_: comparez _la lettre a_ avec _il a_, et _c’est un la_ avec
_il est là_[28].
Toutefois, dans l’expression _a b c_, l’_a_, devenu atone, comme
l’_à_ de _à Paris_, est moins nécessairement fermé que quand il est
seul.
2º Le mot _bêt_a. On se demande pourquoi, si ce mot est vraiment
une forme dialectale de _bétail_, où l’_a_ s’est ouvert depuis
longtemps. Nous noterons cependant que ce mot s’emploie surtout
comme une espèce d’interjection, dont le son se prolonge.
3º Le mot _chocol_a_t_, au moins à Paris. C’est peut-être à cause
de son étymologie espagnole _chocol_a_te_, mot qui a l’accent sur
l’_a_; mais cet _a_ est destiné à s’ouvrir, comme dans les autres
mots en _-at_, et on n’est nullement obligé de le fermer.
4º Les interjections _b_a_h_ et _hourr_a, dont le son se prolonge
naturellement; mais si l’on fait de _hourra_ un substantif, il
rentre dans la règle générale. _Hourra_ est d’ailleurs d’origine
anglaise, et avait d’abord un =_h_= final; or l’_h_ final, qui, en
dehors des interjections _bah_ et _pouah_, appartient uniquement
à des mots d’origine étrangère, avait pour effet d’allonger et de
fermer l’_a_; mais cet effet est aussi en voie de disparition, à
mesure que les mots achèvent de se franciser[29].