Et Catherine songeait, ravie: «Qu’est-ce qu’on avait bien pu écrire?»

* * * * *

Bizarrerie: Griffon ne montra pas un contentement bien net! Certes, la

publication prochaine le réjouissait, mais on en abusait pour empiéter

sur son monopole, en ce qui concernait le petit Émile. Et quand les

Prestal criaient «gare là-dessous! si le livre se vend bien!» il

ébauchait des rires, des mines qui signifiaient: «N’accaparez donc pas

seuls tout le bien à faire.»

* * * * *

Le roman imprimé se produisit de par le monde, en couverture jaune

princière, avec, au front, le nom de son auteur. Les journaux lancèrent

un cortège d’annonces; une place en premier rang, chez les libraires,

fut accordée au nouveau venu.

Le mois d’octobre offrit le règne complet des saisons à la famille

Prestal. Quand Ferdinand et sa femme, descendus de leur logis, mettaient

le pied dans la rue, ils aspiraient tout à la fois des sèves de

printemps, des splendeurs d’été, des richesses d’automne, des vigueurs

d’hiver. Ils exhalaient un souffle jouissant qui éparpillait leur

personnalité en possession de la ville entière.

On sortait chaque soir après dîner, chaque dimanche dès le déjeuner; la

fête nécessaire était d’aller voir comment le roman se comportait à la

devanture des boutiques. Albert et Georges comptaient et se disputaient:

--Ça fait déjà huit fois qu’on le voit.

--Pas vrai, ça fait neuf.

Ferdinand, jovial, entraînait Marthe par le bras:

--Reluquons-nous dans les glaces... par ici, les enfants, n’oublions pas

Achille!

Et il parlait à lèvres fines, comme s’il se moquait agréablement d’un

camarade:

--Quand on a un livre exposé, les rues à libraires vous sont parentes;

elles dégagent un agrément affectueux; les maisons paraissent

intelligentes; vous êtes dans l’atmosphère de prédilection. Et vous

faites partie de Paris autrement que le commun des habitants; vous êtes

«de la représentation», les autres sont «du public». En marchant, vous

sentez votre propre poids s’ajouter à l’importance de la grande ville.

--Je me rends compte, disait Marthe plaisamment, avec une solide

affirmation du coude... Et tiens, devant ces cafés boulevardiers où

l’élite fait galerie, on perçoit une solidarité...

--Oui, j’examine... prêt au salut confraternel.

* * * * *

Dans le courant quotidien de la vie, la publication réalisée était comme

une investiture d’autorité qui faisait saillir le caractère.

A l’administration, Ferdinand connaissait quelques garçons de bureau à

qui, auparavant, il donnait d’aventure une poignée de main,--sans

chercher ni éviter,--selon les rencontres dans les couloirs et les

escaliers. Maintenant, il pensait à ne pas négliger le personnel en

livrée; il ralentissait, il se retournait, il articulait plus posément:

«Bonjour, Briou, bonjour, Jolly, ça va?» Il serrait les doigts

vigoureusement.

Et Marthe à l’ouvroir! Une femme avait-elle la tête si malpropre que

personne ne voulût la peigner--quoique le peignage fût un service que

les hospitalisées se dussent réciproquement,--Marthe maintenant ne

pouvait s’empêcher d’approcher, les mains offertes, et de demander avec

une cordialité naturelle:

--Si vous voulez me permettre, justement j’ai le temps...

Dans la cour de l’école, Georges et Albert, les deux mains dans les

poches,--à la bousingot,--disaient aux copains sur un ton de supériorité

négligente:

--Papa a fait un livre plus gros qu’une Géographie, avec une couverture

jaune.

--Zut, alors! ce qu’il doit être barbant, ton père! exclamait un

appréciateur.

--Mais pas un livre d’école, mon vieux, un livre pour les grandes

personnes, ripostait Albert.

Et Georges déclarait:

--Non, papa n’est pas trop embêtant; il ne vous le raconte pas son

livre. Seulement, le matin et le soir il écrit, et il ne vous répond pas

quand on lui parle, voilà tout.

--Ou alors, continuait Albert, à dîner, maman dit: «J’ai envie de leur

acheter des chaussures à boutons, puisqu’ils cassent leurs cordons tous

les jours?» Papa tend son assiette et répond: «Oui, encore un peu».

Mais une fois que Georges racontait sans malice:

--Devant sa table, il serre ses épaules et il renifle vite, vite, comme

quand on va pleurer, et son dos saute des grands coups...

Albert devint pourpre et, terrible, lui lança une claque:

--Pas vrai, monsieur!

Georges, hargneux d’habitude, ne se rebiffa pas. Il avait compris.

* * * * *

A la maison, on se sentait une famille forte; on appuyait du regard sur

l’entourage avec bien-être, comme on se câline à un oreiller. Plus de

nervosité, plus d’agacement: on parlait avec tolérance, comme des gens

maîtres du présent, sûrs de l’avenir.

Les enfants, dans leur chambre, se livraient à des jeux frénétiques,

impliquant des écroulements de chaises et des hurlements: «Vive

Catherine!»

Ferdinand, devant ses paperasses, riant sous cape, murmurait:

--Qu’est-ce qu’ils ont encore cassé! Ah! les rossards, c’te joie! en

v’là deux au moins qui se rattrapent de la continence imposée par le

roman.

Puis, très haut, sans se déranger, à travers les pièces, il menaçait:

--Attendez un peu, vous deux, maintenant que j’ai fini, je vais vous

faire faire des problèmes tous les soirs.

Georges prenait une mine inquiète.

Albert, plus roublard, haussait les épaules:

--Il en a déjà recommencé un autre...

* * * * *

La Toussaint arrivant, les libraires cessèrent progressivement

d’afficher le roman. La poste n’apportait plus de coupures de journaux.

C’était novembre, la saison grise, les rues désagréables, les jours sans

ampleur. L’aise diminuait. Ferdinand, qui réunissait les éléments de son

second ouvrage, ne trouvait plus la richesse entrevue.

Les visites de Chaupillard, interrompues pendant un mois, reprenaient

une régularité de mauvais augure.

Ah çà! maintenant que le roman était édité, est-ce que ce n’était pas

une affaire finie? Est-ce que Ferdinand n’avait pas répondu de sa

prétention aux yeux du monde? Est-ce que les Prestal n’étaient pas des

gens libérés, pouvant vivre bravement sur un acquit légitime?

Chaupillard dégagea bien vite le sens de cette nouvelle inquiétude.

Renversé dans un fauteuil, les jambes croisées, il tirait les

désillusions par bouffées de son cigare fastueux:

--Parbleu! écrire, éditer, c’est un bel acompte. Mais il reste à être

lu, à être accepté par le public, à propager un effet. Sans effet

produit, vous n’existez toujours pas... J’ai demandé par-ci, par là, si

votre livre se vendait; mon cher, la foule imbécile n’a pas changé.

On niait l’inquiétude, on envoyait promener Chaupillard avec ses

histoires de brigands.

Mais on se confia à Griffon, un soir que, sans être attendu, il vint

«tailler une bavette» après dîner.

Son roman, à lui, allait de mal en pis; et la bienveillance blessée de

son visage barbu, aux traits longs, incitait aux effusions chagrines,

comme si l’on ne pouvait mieux vider sa peine que sur un homme déjà

affligé.

* * * * *

Marthe et les enfants poussaient toujours une exclamation ravie quand il

arrivait inopinément: c’était de l’amitié, de l’intelligence qui

entrait. Bien mieux! la concierge le regardait avec intérêt, ainsi

qu’elle devait faire au théâtre des Batignolles, pour le personnage à

rôle justicier. Tandis qu’il montait, elle avait un visage à reflet

significatif: «Je vous connais, vous êtes un brave homme; on va être

content de vous voir.»

Albert et Georges l’apitoyaient habilement les jours de punition: il

imitait leur écriture et les aidait à copier leur pensum. En temps

heureux, bien entendu, ils se faisaient un jeu de cette compassion; ils

annonçaient faussement des misères pour pouvoir lui rire au nez. Alors,

lui, qui n’était pas dupe, leur donnait la comédie.

--Monsieur Griffon, j’ai eu cent vingt mauvais points à l’école! criait

Albert.

Griffon, de stupeur navrée, laissait choir son chapeau sur le tapis du

salon.

--Et moi, j’ai été en retenue pendant douze heures! clamait Georges.

Alors Griffon tombait en désagrégation sur une chaise, et appelait des

soins immédiats:

--Vite! une absinthe et _l’Intransigeant_!

Son adaptation cordiale aux circonstances foncièrement triviales

atteignait parfois à l’antithèse grandiose, à cause de son extérieur

distingué inchangeable, à cause de cette évidence qu’il était un

aristocrate né.

* * * * *

--Eh bien! mon pauvre vieux, dit Ferdinand avec un rire découragé, je

crois que mon livre ne tardera pas à être enterré. Au point de vue

«public», je n’aurai rien obtenu.

Griffon, assis dans la salle à manger, planta ses coudes sur la table

avec force:

--Je ne te comprends pas... Il ne doit exister qu’un raisonnement pour

ta conscience d’auteur: l’œuvre a une valeur déterminée; aucun fait

accessoire ne peut rien lui ajouter, ni rien lui retirer: qu’il se vende

cent mille exemplaires, ou qu’il s’en vende dix, en tout.

Ferdinand contesta:

--Qu’est-ce qui me prouve que mon roman a la signification désirée? Si

seulement je voyais quelqu’un qui ait été influencé.

Marthe qui suivait la conversation, en cousant des boutons, réclama:

--Il n’arrive presque jamais que l’on constate soi-même l’effet de sa

pensée dans le monde.

Griffon avait croisé les bras, il regardait Ferdinand fixement, les

mâchoires serrées. Il lâcha presque brutalement:

--Eh bien, si tu veux le savoir, je te dirai que ton roman a beaucoup

influencé des gens de ta connaissance.

Il se leva, fit des pas, comme un homme sous le coup d’une émotion.

Marthe avait cassé son aiguille; légèrement elle avait pâli, puis rougi.

--Ah parbleu! toi! admit Ferdinand sans aucun enthousiasme.

--Eh! dit Griffon radouci, mais la voix singulièrement altérée, tu as

peut-être tort de trouver sans intérêt l’effet de ton œuvre sur tes

amis.

--Dans tous les cas, déclara Ferdinand sans plus de perspicacité, il y a

ceci de chagrinant que notre projet, si le livre se vendait, était de

rendre son enfant à Catherine. Elle aurait travaillé seulement pendant

les heures de l’école maternelle, nous aurions complété son salaire

insuffisant.

Plusieurs gestes de Griffon signifièrent: «Ne vous occupez donc pas de

ça», puis quelques paroles embarrassées s’ajoutèrent:

--Écoutez, le petit Émile... c’est plutôt moi... Mais je demande crédit

quelque temps encore.

Il se balançait, piétinait, passait la main sur son front; il avait

besoin d’espace.

--Tu te plains que ton livre ne soit plus en étalage, viens avec moi

jusqu’aux grands boulevards. Il n’est que huit heures, les libraires ne

ferment pas avant dix heures. Je connais assez Dufloury pour obtenir

qu’il remette ton bouquin en bonne place.

--Va, conseilla Marthe, puisque nulle part on ne peut se dispenser de

recommandations.

--Et les libraires peuvent énormément pousser un livre, affirma Griffon;

une clientèle importante achète par correspondance: «Envoyez-moi un

roman nouveau».

--Je sais, dit Ferdinand qui mettait son pardessus; mais il y a beaucoup

de lectrices qui précisent: «Choisissez-moi un roman conforme à mon

propre cas sentimental,--un roman sans personnages misérables, etc.»

La soirée s’étendait mollement; un souffle d’air attiédi chassait la

crudité de novembre, comme une main douce s’allonge pour enlever les

plis du drap où l’on dormira. C’était l’été de la saint-Martin, un temps

à regarder les boutiques, à flâner, la pensée flottante, la tête levée

vers des lointains invisibles. La terrasse des cafés était peuplée comme

au mois de septembre.

Ferdinand, plus petit que Griffon, prenait son bras, par habitude

cordiale.

Ils s’arrêtèrent au libraire du boulevard de la Madeleine, souriants

comme des enfants devant un bazar de jouets. Sur un éventaire extérieur

s’étageaient dix rangées de couvertures multicolores; la gamme des

jaunes dominait, les titres d’encre noire brillante grésillaient sous

les réflecteurs; des enluminures mordorées semblaient faire une

concurrence d’appel aux jupons fanfreluchés en promenade sur le même

trottoir.

Après une première inspection, Ferdinand désigna du doigt une pile

d’exemplaires pareils:

--Voici l’ouvrage de Dussarbé. À la bonne heure, vingt-neuvième édition.

Griffon cligna aux becs électriques, l’accent restrictif:

--J’admire, en Dussarbé, le bénéficiaire des civilisations arrivé à ce

degré de raffinement qu’il exhale les plus nobles cris de vibration

sincère devant les peintures, les sculptures, les poèmes, les opéras,

les monuments historiques; mais dans la vie, dans la rue, rien ne

l’intéresse; la souffrance «nature», sans la mise en scène de l’art, lui

échappe. Et son émotion magnifique n’est pas en chair... Tu ne m’écoutes

pas?

Ferdinand soulevait machinalement des couvertures jaunes à portée de sa

main:

--Si, marchons, dit-il d’un ton pensif en reprenant le bras de Griffon.

Je me rappelle une histoire de Catherine, dont je n’ai pas voulu tirer

parti.

Ils allèrent lentement, regardés, regardants, devant les brasseries.

Ferdinand traînait ses pas, comme si l’anecdote s’arrachait

difficilement de l’asphalte même.

--Un matin, Catherine longeait le quai d’Orsay, portant son enfant,

le premier, qui tortillait son cou et mâchait le vide. Il

propageait,--dit-elle,--une lamentation animale de si loin venue et si

loin s’en allant, que les bêtes mêmes y étaient sensibles: les chiens

s’inquiétaient, les vieux chevaux, absorbés au miroir du ruisseau,

levaient leurs grosses paupières. Catherine se hâtait vers je ne sais

quel secours. Un monsieur à lunettes d’or suivait le même chemin en

lisant, et voilà qu’il pleurait, et voilà qu’à cause de ses verres

brouillés par les larmes, il faillit être renversé par une voiture, à la

traversée du pont. Catherine le remorqua de son bras libre, l’échoua sur

un banc. Il remercia, regarda l’enfant plaintif, hocha la tête et montra

le livre mi-fermé où son doigt gardait la page: la mort de Carthage. Et

vite il se remit à lire, en soupirant.

Griffon sentit au bras de Ferdinand un tourment.

--Catherine nous a raconté cela d’une voix douce et réfléchie; et elle a

conclu: «C’était bien triste; ce monsieur avait une figure pâle, et le

collet de sa redingote, pas brossée, était plein de pellicules; sans

doute qu’il n’avait plus de famille». Et Catherine, soulevant par excuse

son épaule où posait ce jour-là l’enfant moribond, a dit encore très

bonnement: «Quoi faire?... je sais seulement que j’ai pas pu m’empêcher

d’essuyer une de ses larmes roulée sur le revers de sa redingote, à ce

pauvre monsieur».

--Entrons chez Dufloury, dit Griffon.

Le libraire, très empressé, déterra le livre de Ferdinand, et le fit

exposer à l’extérieur.

Comme toujours, chez Dufloury, plusieurs habitués péroraient au milieu

de la boutique: un homme de lettres encore inédité, un ancien papetier,

un habitant du quartier ayant acheté un livre, deux années en ça, et

depuis lors, visiteur assidu; enfin, un sexagénaire en redingote et

chapeau de soie, chevalier de la Légion d’honneur, petit, sec, teint,

cramoisi de visage, l’air irascible et suffisant. Griffon le salua:

--Mes compliments, vous florissez depuis que vous avez pris votre

retraite.

Le personnage vira, le temps de clamer:

--Fichtre oui! soyez tranquille, j’en jouirai de ma pension.

Puis il se remit à gesticuler devant ses interlocuteurs:

--Hâtons-nous de combattre cette utopie monstrueuse du droit à la vie:

nous ne devons la vie à personne!

Ferdinand tira Griffon à l’écart:

--Oh! mais ce refus est merveilleux dans la bouche d’un retraité: nous

ne devons la subsistance à personne...

--Attends, je vais jouer au contradicteur, répondit Griffon.

Au lieu d’écouter la discussion, Ferdinand se planta sur le seuil de la

boutique, à regarder l’étalage des livres, les flâneurs, les acheteurs

et le commis-libraire.

«Tiens, remarqua-t-il, quelle quantité de titres émoustillants: _l’Amour

épileptique_; _Tiers-partage_; _les Fastes de la volupté_. Ou alors, des

ouvrages signés de noms aristocratiques: _les Flirts élégants_; _le Parc

aux étoiles_.»

Une fine main gantée saisit _Tiers-partage_. Un jouvenceau hésita

longtemps entre _l’Amour épileptique_ et un autre roman dont le titre se

faufilait entre des esquisses grivoises. Deux exemplaires de _la Vie en

habit noir_ furent vendus coup sur coup. Un monsieur, genre clergyman,

prit une Revue, la posa sur un livre orné d’une frimousse de servante et

intitulé _les Péchés du patron_, feuilleta d’autres publications à

droite et à gauche, puis ramassa et paya la Revue et le livre dissimulé

dessous.

Ferdinand rapetissait des yeux narquois:

«La littérature licencieuse et la littérature mondaine accaparent les

faveurs du public.»

Mais son observation se porta vers la foule qui s’écoulait en deux

courants inépuisables bordés par les kiosques et les arbres et par les

terrasses lumineuses. On reconnaissait des gens de sport, d’argent, des

gens d’animalité, d’élégance, des gens d’apéritif, de courses, de

café-concert. Ferdinand fut frappé de l’infime proportion de passants

attirés par la boutique de Dufloury:

«Dire qu’il y a là une majorité à qui l’idée d’acheter un livre est

aussi étrangère que celle d’acheter le mont Blanc! La plupart même de

ces boulevardiers ne savent pas qu’il y a un libraire à côté du café des

Italiens, ils ne voient qu’un certain nombre d’établissements et pas

d’autres. Et dire que l’acheteur des livres les plus bêtes accuse déjà

une supériorité sur le non-liseur!»

Dans la boutique, la discussion s’animait derrière Ferdinand; il

percevait la voix coupante du retraité, la voix souriante et posée de

Griffon.

La réflexion de Ferdinand dévia:

«Dire que les gens à opinions politiques les plus grotesques

représentent déjà une élite par rapport aux imbéciles étanches, aux

débauchés, aux hommes de proie fermés à toute conception générale.»

Il pivota:

--Dis donc, Griffon, si nous continuions notre promenade?

--Voilà, voilà; au revoir, messieurs.

Les deux amis durent imiter la lenteur des couples qui se complaisaient

à défiler devant les guéridons chargés de consommations.

--Hein! dit Ferdinand avec envie, le livre de Gestant atteint la

quarante-deuxième édition, et pourtant ce seigneur de lettres ne nous

peint que des souffrances d’amour-propre, des querelles de vanité, les

seules émotions qu’il puisse connaître pour de bon et qui, vraiment,

n’ont pas une portée incommensurable... Tiens! qu’est-ce qu’il y a donc

d’arrivé?

--Rien du tout, c’est l’entr’acte des Variétés.

--Ah! Margelin, comment ça va-t-il?

Margelin était un cousin de Ferdinand, un des parents avec lesquels les

relations avaient presque cessé, faute de préoccupations communes. Il

tenait des contremarques à la main; ses quatre enfants l’entouraient (il

était veuf); deux filles, deux garçons, âgés, l’aîné d’une dizaine

d’années, la plus jeune de cinq ans; ils portaient des bérets et des

tabliers noirs pareils: figures pointues, pâlottes, avec des yeux trop

brillants.

--Ça boulotte, dit Margelin. On m’a donné deux places pour les Variétés;

alors au premier acte je suis entré avec Henriette, maintenant pour le

deuxième acte, c’est le tour de Gaston; chacun verra un acte; ils

restent trois à m’attendre là sur le banc, justement il ne fait pas

froid. Il y a cinq actes; comme Henriette est la plus petite, c’est elle

qui en verra deux: le premier et le dernier.

Ferdinand approuvait de la tête.

Margelin continua:

--Mais je voulais vous écrire pour vous féliciter; votre livre a été

annoncé sur le journal; bien entendu, je l’ai acheté; c’est rudement

tapé!

Ferdinand, électrisé de voir un acheteur-admirateur, devint

immédiatement cordial et empressé:

--Excusez-moi si je ne vous l’ai pas envoyé, l’éditeur ne m’a donné

qu’un très petit nombre d’exemplaires...

--Vous plaisantez, répliqua Margelin; les livres sont faits pour être

vendus, et si j’étais plus riche... Ah! la sonnerie! Je remonte avec

Gaston, c’est ton tour, Gaston... Au revoir, et mes compliments à ma

cousine Marthe.

--Qu’est-ce qu’il fait? demanda Griffon après quelques pas.

--Garçon livreur, cent sous par jour.

Les Obsédés · 第 17 / 21 题