Depuis deux mois, le roman était déposé.
Pendant quelque temps, on avait eu la bravoure de supporter les chances
d’acceptation; puis, Ferdinand avait fini par juger son œuvre absolument
inacceptable; elle devenait vague, nuageuse, avec seulement une
impression de violence et d’immoralité. Après une effervescence mentale
où il avait recensé cent fois les meilleures pages du roman,--comme un
joueur manipule ses atouts,--il les avait perdus un à un, ces beaux
passages, il n’en retrouvait plus trace.
Et, d’un commun accord, on se taisait sur la réponse attendue. Marthe
possédait la vertu de ce silence qui respecte, et rend hommage.
Ferdinand occupait ses loisirs du matin et du soir à lire.
La vie régulière, placide et neutre d’une famille d’employés. La
sérénité s’exagérait même: Ferdinand chantait, sifflait. Il y avait une
telle affectation «de ne compter sur rien, de n’attendre rien», de
bavarder en bonnes gens au cerveau routinier, que les enfants,--avec
leur instinct aussi subtil que celui des animaux chasseurs,--avaient des
lubies de regarder les murs, le cuivre luisant de la suspension et du
poêle dans la salle à manger, les gravures encadrées, dans le salon,
Balzac, Dickens, Tolstoï, comme s’ils enquêtaient: qu’est-ce qu’il y a
donc de changé ici? qu’est-ce qu’il manque donc?
Et ils scrutaient aussi leur père, comme si sa coupe de cheveux ou de
moustache était modifiée.
Et, en effet, on leur avait changé leur père. Ferdinand était fait pour
vivre avec un roman dans la peau. Mais, tant que le premier n’était pas
casé, il n’avait pas l’élan de commencer le second qui lui rendrait sa
force d’individualité, son incommensurable égoïsme, son vouloir aveugle
d’élément.
* * * * *
Le 15 septembre, Marthe dans un accoutrement du dimanche, un peu moins
élégant que celui de la semaine, partit chez le grand épicier, marchand
de comestibles du quartier. Elle se plaisait à fêter la gourmandise de
son mari et des enfants. Petite mangeuse, désintéressée pour son compte,
elle savourait d’autant mieux le régal des autres; dès le jeudi, elle
méditait des menus raffinés, en passant devant les étalages.
Au bout d’une heure, voilà qu’elle remonte, brandissant une lettre:
c’était l’éditeur qui acceptait de publier le roman!
Ferdinand, assis devant sa table, consultait une carte des environs de
Paris, avec Albert et Georges debout à ses côtés. Elle leur posa le
papier sous les yeux: vlan! Puis, elle embrassa chacun, défaillante de
douceur.
Et soudain elle s’exalta, gesticulant, piétinant, devant Ferdinand:
--Je savais bien, moi! Je ne disais rien parce que ça n’aurait pas
avancé les choses, mais enfin, ta fille-mère était si souffrante et je
l’aimais tant! Ah! ah! je savais bien! Et l’éditeur a accepté du premier
coup, sans la moindre recommandation; nous allons voir la grimace de
Chaupillard.
Elle n’avait pas le triomphe modeste; à coups de front rayonnant, elle
dominait le monde, elle lui imposait la supériorité de Ferdinand, le
mérite de l’héroïne. Dans l’ivresse du bonheur personnel, Marthe se
permettait même un peu d’incohérence:
--Figure-toi qu’en passant devant les galeries de Monceau,--sans doute
un pressentiment,--j’avais été tentée par une cravate pour toi! Hein, te
plaît-elle? C’est la mode ces rayures noires et blanches. Et j’avais
acheté des plumiers aux enfants... Mais tu ne devineras pas quel gibier
j’ai dans mon panier?
Ferdinand tenait la lettre de l’éditeur, et il regardait sa femme, il
lui voyait les mains tout abîmées. Il dit avec un reproche attendri:
--Eh bien, et toi? Dans tout ça, qu’est-ce que tu as acheté pour toi? Ce
fameux boléro à vingt-deux quatre-vingt-dix, dont tu parles depuis trois
mois?
--Ah! j’ai réfléchi; mon collet beige peut encore aller. Ma foi, je ne
me suis pas décidée à courir jusqu’à l’avenue de Clichy et j’ai bien
fait: tu vois, c’est moi qui ai eu le plus de chance, c’est moi qui ai
monté la lettre!
Albert et Georges s’agitaient déjà en créanciers avides; l’acceptation
de l’éditeur ne signifiait qu’une chose pour eux; encore une surprise à
Catherine!
Ce fut encore «une semaine de vacances». On avait renoncé à toutes
sortes d’autres inventions; aucune ne pouvait faire autant de plaisir à
Catherine. Et, cette fois, elle prenait son enfant, elle l’emportait,
complètement à elle: ces huit jours, elle les passait près de Dieppe, au
bord de la mer, chez les parents nourriciers d’un collègue de Ferdinand,
qui recevaient des pensionnaires, au cours de la saison.
Catherine n’avait à se préoccuper de rien, on avait écrit.
Qu’est-ce qu’on avait bien pu écrire?
Les hôtes étaient là qui attendaient, sur le quai, l’arrivée du train, à
trois heures après-midi; des braves Normands réjouis, roux et tachés de
son. Jamais Catherine n’avait vu un épanouissement pareil, un tel
mélange d’admiration, de familiarité, de reconnaissance:
--Ah! bin! que je vous embrasse! dit la femme, vous auriez été ma fille,
je vous aurais pas mieux reconnue. Et v’là déjà du lait frais tiré,
quéquefois que c’t’éfant aurait pris soif dans le train; et puis des
poires et de la galette du pays...
--Aussi vrai que j’vous l’dis, fit l’homme, vous arrivez cheux vous,
dans vot’maison, vous êtes not’Catherine!
Et en effet, des voisins souriaient attendris, émerveillés sur les
portes, comme, de tradition, lorsqu’un fils vient en permission du
régiment, ou qu’une fille mariée à la ville amène son premier enfant.
Et le soir de ce même jour, le petit Émile s’endormit n’ayant pas moins
de cinq bateaux, près du lit sur des chaises, apportés par les marmots
d’alentour.