Pendant qu'on applaudit à pleines mains,
les portefaix d'Avignon, à la table
de face:--«N'est-ce pas le père de l'Anglore,
se disent-ils, ce gros qui chante?»--«Peste!
rien d'étonnant qu'il ait la chanterelle:
sa fille a trouvé maître, voyez donc?»
Et ils se désignaient, narquois, la jeune fille
en train de dégoiser avec le prince blond.
--«Ce tas de pleutres, que veulent-ils là-bas?»
cria Jean Roche.--«Gros balourd!
et toi, que veux-tu donc?»--«Rompre la gueule
à tous pouilleux qui nous rompent la paille.»
--«Toi? nom de Dieu! viens-t'en ici dehors!»
cria un portefaix bravache, le fameux
lutteur Quéquine: dans ses tournées de luttes,
l'ayant un Lyonnais vautré à plat de dos,
aux gens du haut fleuve il gardait rancune.
Et il piaillait:--«Viens çà dehors!»--«O bougre
de faquin! espèce de mazette!
réplique le prouvier, vous pouvez bien vous mettre
et quatre et six ensemble!» Et le colosse,
enjambant les tables, en une poussée
sautait au milieu. Mais les bateliers
s'interposent d'un bond. Dans la cohue,
déséquilibrés, les bancs se soulèvent;
les yeux de part et d'autre deviennent furieux,
les injures mortelles s'entre-croisent:
--«Mangeurs de chèvres! culs de peau!»
--«Assassins du maréchal Brune,
qui le traînèrent dans le Rhône!»
Aïe! aïe! les horions terribles vont pleuvoir,
quand Maître Apian s'écrie: «Goujats, restez tranquilles!
Le premier qui remue, je lui casse la tête
d'un coup de cette cruche... Tas d'ivrognes,
vous ne voyez donc pas que, soûls, la violence
du vin méchant vous jaillit par la bouche?
Eh! si l'on veut se battre, on a les joutes...
En manque-t-il, tout l'été, sur le Rhône?
Au Pont Saint-Esprit et à Roque-Maure...
Où donc encore? A Givors, à Valence...
La lance au poing et la targe au poitrail,
en plein soleil, aux yeux de tout un peuple,
y a-t-il rien de plus digne ou plus noble
qu'un beau jouteur nu, debout sur l'arrière,
qui fait plier son homme et le déjuche?
Te le rappelles-tu, Jean Roche, ce dimanche,
à Saint-Pierre de Boeuf, le jour de Saint-Maurice,
où tu fis (tu étais bien jeune cependant!)
au grand Misérin faire la culbute?»
--«Je me rappelle, patron,» dit Jean Roche.
--«Tu n'avais pas daigné, même, quitter la veste!»
--«C'est vrai.»--«Les enfants, allons, à la couche!
si nous ne voulons pas que la levée, demain,
soit, comme on dit, le long du Rhône.»
Et à la voix autoritaire
du prudent maître qui les calme,
les nautoniers, sous leurs tentes là-bas,
les charretiers, là-haut dans leurs fenils,
tous à l'instant vont prendre leur repos.
[Illustration]
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