XCIX

Guilhem d'Orange lors étendit le bras

sur le travers de l'eau mouvementée

et dit:--«Aie confiance en moi, Anglore!

Parce que librement je t'ai élue,

m'apportant ta foi, ta profonde foi

au merveilleux superbe de la fable,

parce que tu es celle qui, insoucieuse,

se fond dans son amour comme la cire

à la lumière, parce que tu vis

en dehors de nos liens et de nos fards,

parce que dans ton sang et ton sein pur

gît la rénovation des vieilles sèves,

moi, sur ma foi de prince, je te jure

que nul autre que moi, ô fleur de Rhône,

n'aura l'heur, le bonheur de te cueillir

et comme fleur d'amour et comme épouse!»

--«Mais quand? bientôt?» demanda-t-elle.

Guilhem répondit:--«Ma belle petite,

je te dirai cela ces jours-ci... Entends-tu

souffler le mistral? C'est la musique

majestueuse qui annonce nos noces!

C'est l'air du Rhône, le ciel, les frondaisons

qui de concert nous chantent le prélude!»

Le vent, de plus en plus, le vent de ses rafales

s'aheurtait en effet contre la flotte;

et la montée, de plus en plus pénible,

faisait tirer les chevaux. Leurs crinières,

ébouriffées en furieuses touffes,

s'échevelaient comme de grands panaches.

Et le soleil, se retirant dans l'embrasure

de ses rayons mourants, à l'horizon

disparaissait déjà, quand le Caburle

avec toutes ses barques et tout son monde

en rive d'Avignon jeta l'amarre.

C

--«Au ponton! au ponton! le Caburle à l'empire!

les Condrillots! et fais tirer la maille!»

au-devant d'eux vont criant les enfants

qui vers le port accourent et glapissent.

Les riverains enroulent leurs cordages;

les charretiers ont dételé leurs bêtes;

et, s'engouffrant dans le Portail de l'Oule[4],

pour la couchée et le repas du soir,

ils gagnent le logis et les étables

du Mal-Uni leur hôte[5]. La bande marinière

emplit peu à peu la grande cuisine.

S'étant lavé les mains au puits, à l'essuie-mains

suspendu au loquet tour à tour ils se torchent;

et sur les bancs, le dos au mur,

ils vont s'asseoir bruyamment en rangée.

Avec les bras retroussés, les servantes,

qui au moindre pinçon crèvent de rire,

gaillardement sur les tables charrient.

Oh! Dieu de Dieu! les fricassées énormes

de sang de boeuf, les platées de gras-double,

les matelotes, charbonnées et grillades,

et les berles farcies en omelettes,

s'engloutissent aux panses spacieuses,

pendant que, circulant la dame-jeanne

de main en main, chacun, les coudes libres,

se verse à verre plein. Pour finir, on découvre

une terrinée de soupe au fromage

qu'un berger, à coup sûr,

en y plantant son bâton au milieu,

n'aurait pu franchir.--«Nous en chantons une?»

pour lors dit tout à coup le baile du halage

en tapant sur l'épaule au gros Toni.

Et le pilote, ayant mouché son verre

et fait claquer sa gorge:--«Allons, les gosses!

dit-il, et à la voix! qu'il faut de l'aide...»

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 262 / 296 题