A Maliven cependant a fait halte
la grande cavalerie, et le Caburle
dans les taillis vient d'allonger sa proue,
les sept barques ensemble. Et l'on découple
et l'on paît les chevaux le long des oseraies.
Les charretiers, accroupis à la ronde,
mangent, de trois en trois, au même plat la soupe.
Les mariniers, en bande à part, s'asseyent
à l'entour du patron sur la sapine;
et Maître Apian, ayant pris sa bouchée,
tourne la tête, soucieux, vers le nord
et dit:--«Ce mistral-là, j'ai peur qu'il souffle!
La voyez-vous, la nuée grumelée
qui dans le ciel en long cyprès s'aiguise?
Et le timon, l'entendiez-vous grincer?
Et les mains, sentez-vous comme elles sont rugueuses?
C'est du vent, tout cela!» Et en faisant la lippe:
--«La lune est pleine, ajouta Ribory,
et le temps pourrait bien se mettre à la tempête...»
--«Voilà pourquoi, dit le maître, aussitôt
qu'on aura fait boire ces attelages,
qu'on mette les colliers aux bêtes et sans retard.»
Ce qu'ils font. Et les fers des quatre-vingts chevaux
aussitôt soumis à la relevée
du maréchal-ferrant qui les passe en revue,
les colliers sont remis et, fais tirer la maille!
--«O passeur! y a-t-il des gouffres en Durance?»
--«Par endroits. Avancez les bateaux... Baile,
tire couple par couple tes chevaux:
nous allons embarquer les premiers; dans les creux
les autres les suivront... Tenez le gué!
Y est-on?»--«Nous y sommes.» Dans le péril de l'eau
les grands chevaux s'ébrouant prennent pied.
Et pendant qu'en arrière le convoi
monte à long câble sur le Rhône,
au claquement des fouets, aux cris des hommes,
toute la ribambelle entre en rivière,
passeur, charretiers, valetaille,
assis ou enfourchés sur les chevaux.--«Arrive!
Fais tirer le Robin! Touche le More!
Maintiens le Bayard, qu'il ne se noie pas!
Dia! dia! hue! hue!» Et frémissante, en nage,
puis secouant ses crinières trempées,
la caravane sort victorieuse
et reprend son chemin le long des digues.