Et le chapeau en main, ayant dit, il salue
la croix de l'équipage sur la poupe,
et de son doigt obtus, qu'il trempe au Rhône,
dévotement, noblement il se signe:
--«Au nom de Dieu et de la sainte Vierge,
lors commande-t-il, fais tirer la maille!»
Le prouvier sur la proue, qui se tient à l'écoute,
répète: «Fais tirer la maille!» A terre,
le patron du halage à son tour crie:
«Eh! fais tirer la maille!» D'un à l'autre
le cri résonne en amont jusqu'au baile.
Le baile-charretier, dans l'étendue,
lance un beau coup de fouet: les vingt quadriges,
au claquement des mèches qui les percent,
s'ébranlent à la fois. Déployés en longueur,
les cordages s'étirent, se roidissent;
et, démarrées en plein toutes les barques,
le grand patron reprend:--«Marche tranquille!
et fais tirer devant!» La longue file,
sur la chaussée aux pavés rudes,
en remorquant, malgré les eaux impétueuses,
la traînerie pesante du convoi,
tout bellement à son trantran lors s'achemine.
Et sous les hautes branches des grands peupliers blancs,
dans le silence de la vallée du Rhône,
à la splendeur du soleil qui se lève,
au pas des beaux chevaux qui s'évertuent
et de leurs naseaux chassent la buée,
le premier charretier dit la prière.
De loin en loin, les autres, sur le cou
ayant le fouet qui pend avec sa longe,
en cheminant en arrière, se signent,
ou bien, pour allumer leur pipe à l'amadou,
frappent sur le briquet. La troupe,
tirant de long peut-être un quart de lieue,
va côtoyant par les saulaies touffues
où frotte et s'enchevêtre la maille du halage.
Armés d'un pieu qu'ils portent sur l'épaule,
les mariniers de terre l'accompagnent,
suivant de l'oeil le câble énorme
qu'ils font sauter sur les obstacles.
Et des cordelettes, qu'autour de leur corps
ils ont enroulées, sans cesse ils réparent
sur les palonniers quelque brin qui rompt.