Et ils vont se gîter. A l'aube, dès que chantent
dans les taillis des bords du Rhône les oiseaux,
alerte! alerte! le patron, les équipages,
tout le monde est debout. Pour la remonte,
ils ont tiré sapines et penelles,
et hale! et pousse! de l'autre main du fleuve.
Ils développent les deux longs maîtres-câbles
qui se relient à l'_aubourier_[1] de la grand'nef.
Ils nouent aux maîtres-câbles les cordelles
où vont être attelés les grands chevaux haleurs.
Au câble d'avant de la grande barque
vingt-huit étalons étayent leurs efforts,
séparément, quadrige par quadrige,
avec leur conducteur de quatre en quatre.
Les quatre chefs de file sont tout blancs; ils portent
le baile-charretier, qui a la direction
des quatre-vingts chevaux des attelages.
On joint dix couples sur le câble d'arrière;
au _câble de carate_ une douzaine;
au restant des bateaux ou de la _rigue_
le reste des superbes grands chevaux.
Et, hennissant vers les cavales des marais,
et de leurs sabots écroûtant la terre,
oh! qu'ils sont beaux, la crinière flottante,
avec les rouges houppes de leurs brides,
avec leurs housses aux bleus flocons de laine,
et leurs colliers ornés de clous de cuivre!
A Tarascon leur fut donnée l'avoine.
Le maréchal-ferrant, qui les escorte,
une dernière fois les passa en revue.
Les mariniers de terre, à leur ceinture,
portant roulées en bloc les cordelettes
qu'il faut pour radouber au besoin les ruptures
de la maille, sont prêts. Du sommet de la barque,
le vieux patron Apian, en voyant sienne
cette puissante harde chevaline
qui sur la berge du grand fleuve se prolonge,
en contemplant toute cette séquelle
de mariniers, de charretiers, qui fouillent
les Ségonaux du Rhône à son commandement,
en regardant la flotte et la tension
des hautes bannes blanches inclinées,
couvrant la cargaison des marchandises
bien arrimées, marquées à bon nolis
par l'écrivain, le vieux patron se gonfle
en son orgueil de maître d'équipage:
--«Et pour passer devant, aujourd'hui, qu'ils y viennent,
les Cuminal tant fameux, de Serrières,
les Bonnardel si riches, de Lyon,
les Marthouret arrogants et piaffeurs,
et les bouviers d'Isère et de Grenoble,
avec leurs boeufs lourdauds, souillés de bouse!
Qu'ils y viennent, s'ils veulent, à la suite:
il les fera trimer, le Caburle, d'ahan!»