LXXIV

Or, sous la tonnelle, une fois à table,

le princillon avec les cantatrices

qui, tout en mangeant et buvant, friandes,

chassent les moustiques avec la serviette:

--«Vous ne m'avez pas dit, pourtant, encore

si vous êtes, mes dames, à marier ou mariées,

leur dit Guilhem, car, suivant l'occurrence,

on pourrait là fauter, si on se leurre

au jeu d'amour...»--«De cela n'ayez cure!

répondirent-elles en grande accortise.

Le jeu, seigneur, ne demande que faute.

Et dans notre pays la femme noble,

une fois mariée, peut avoir,

sans que personne ait rien à y voir ou redire,

un, même deux, et même trois amants.»

--«Savez-vous bien que les maris, fit le jeune homme,

doivent gagner, en tel pays de promission,

le paradis de la sainte patience?»

--«Hé! s'écria la belle huppée

dont le grand peigne avait des perles d'or,

rois de la fève, ils sont les plus heureux des hommes!

car les servants d'amour les débarrassent

de tous les soins coutumiers de la vie.

Ils n'ont besoin, les maris de Venise,

de s'occuper de rien qui les ennuie.

Les cavaliers servants se font un vrai régal

d'aider madame à sa toilette:

l'un lui tient le miroir, celui-ci lui présente

les épingles pour ses cheveux;

celui-là au corsage lui passe les lacets;

l'autre lui porte à vêpres sa mantille

et l'autre en la baignoire lui tiendra compagnie;

sans compter les cadeaux, les rafraîchissements,

les sérénades et madrigaux qui pleuvent!»

--«Eh bien! irons-nous point chercher les douze apôtres?

interrompit soudain la dogaresse.

A ces joyeusetés le temps s'écoule;

mais Jaquemart vient de frapper onze heures,

et il faut remonter de grand matin en barque...

Allons?»--«Allons!»--«N'oublions pas la verge

de coudrier--qui est notre boussole.»

Et les chanteuses partent en chantant:

_--Si la lune illumine

Là-haut dans le ciel grand,

Dans le bocage ombreux

Mes bras te cacheront.

--Laisse-m'aller, pécheur,

J'ai peur de mon mari._

--_Moi je ne le crains guère,

Si méchant serait-il!

Sur un bateau qui file,

Viens, je t'enlève au frais,

Car, prince de Hollande,

Je n'ai peur de personne._

[Illustration]

[Illustration]

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 231 / 296 题