Et s'adressant--des trois--à la plus brune:
--«Duchesse de Berri, lui dit-il finement,
vous m'excuserez, n'est-ce pas? si j'entr'ouvre
l'incognito de votre emprise belle...
Car les nochers de cette flotte gaie
m'ont dit que vous allez rejoindre en Arles,
là-bas, les partisans de votre règne.»
--«Ah! cavalier!» faisant un peu la moue,
répondit la dame non sans embarras,
«comme vous plaisantez le pauvre monde!
La princesse en question, qui, oui, est à Venise,
n'est pas pour nous une inconnue,
car nous sommes voisins de palais, au Rialto.
Mais il y a palais et palais; et le nôtre,
depuis longtemps les araignées y filent...
Et nous allons chantant, comme les limaçons
dont la coquille est au feu.» Et de rire.
--«Moi, continua la brune chanteuse,
puisqu'il le faut, je vais faire mes confidences.
Je suis issue de race patricienne
et dans notre maison Venise la superbe
vint plus d'une fois élire son doge.
Mais les vicissitudes sont partout...
Et d'un grand nom, aujourd'hui, pauvre femme,
le noble orgueil, c'est tout ce qui me reste.
Dans cet Avignon qui, avec ses tours,
ses remparts, son palais, montre à la vue
ce qu'il a été dans le temps des papes,
imaginez-vous qu'un de mes ancêtres,
ambassadeur de Venise, à l'époque
où la papauté y fut en déroute,
se rencontra là, quand le désarroi
vint en bannir le beau dernier pontife...
Le fugitif--écoutez ce détail--
fit noyer, paraît-il, douze statues
en or massif (c'étaient les douze apôtres
avec le Christ en plus) dans un abîme
dont j'ai, moi toute seule, le secret.
Dans mon sein je le porte, ainsi qu'une relique,
en un vieux parchemin où est marqué,
de point en point, le lieu de la cachette.
Mais en ce pays étranger,
où nous ne connaissons personne, comment faire,
si nul ne vient en aide à la faiblesse!»