LXI

Tranquillement, au fil de l'onde belle,

les bateaux descendaient, longeant des îles.

On était entre Mornas et Saint-Estève

des Sorts (repaire d'écumeurs, ce coin-là:

lorsqu'un enfant, dit-on, y vient au monde,

pour l'éprouver, dans le Rhône on le jette;

s'il en retourne, bon pour la marine

ou la rapine[8], bref). Au défilé,

muré par les remparts des forteresses

d'où Montbrun fit jadis sauter la garnison[9]

et où son nom terrible plane encore

avec les vautours, de ruines en ruines,

entraient les sept barques. Mais sur le plat-bord,

telle qu'une sibylle, alors la vierge

éleva son bras nu et, dans l'orgueil

et dans l'enivrement de son rêve farouche,

elle dit:--«La fontaine de Tourne est un oracle!

Ceux qui l'ont vue, la fontaine de Tourne,

me seront garants, si vous avez doute.

L'eau y sort d'un rocher plein de vignes sauvages,

de clématites, de buis et de figuiers,

formant un réservoir qu'on nomme le Grand-Gourg.

Sur la paroi du roc, en un encadrement

qui regarde le Rhône, vous avez dans le haut,

gravés depuis... qui sait les siècles?

le Soleil et la Lune mauvaise--qui épient.

Vers le milieu, un boeuf, que sous le ventre

un scorpion va piquer, qu'un chien va mordre,

et un serpent qui à ses pieds ondoie.

Le taureau, lui, plus fort que tout, a tenu tête,

lorsqu'un jeune homme avec manteau flottant,

un fier jeune homme, coiffé du bonnet

de liberté, lui plonge à la nuque sa dague

et le tue. Au-dessus de la scène tragique

un corbeau effrayant étend ses ailes...

Devine-le qui pourra, ce mystère!»

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 216 / 296 题