Tranquillement, au fil de l'onde belle,
les bateaux descendaient, longeant des îles.
On était entre Mornas et Saint-Estève
des Sorts (repaire d'écumeurs, ce coin-là:
lorsqu'un enfant, dit-on, y vient au monde,
pour l'éprouver, dans le Rhône on le jette;
s'il en retourne, bon pour la marine
ou la rapine[8], bref). Au défilé,
muré par les remparts des forteresses
d'où Montbrun fit jadis sauter la garnison[9]
et où son nom terrible plane encore
avec les vautours, de ruines en ruines,
entraient les sept barques. Mais sur le plat-bord,
telle qu'une sibylle, alors la vierge
éleva son bras nu et, dans l'orgueil
et dans l'enivrement de son rêve farouche,
elle dit:--«La fontaine de Tourne est un oracle!
Ceux qui l'ont vue, la fontaine de Tourne,
me seront garants, si vous avez doute.
L'eau y sort d'un rocher plein de vignes sauvages,
de clématites, de buis et de figuiers,
formant un réservoir qu'on nomme le Grand-Gourg.
Sur la paroi du roc, en un encadrement
qui regarde le Rhône, vous avez dans le haut,
gravés depuis... qui sait les siècles?
le Soleil et la Lune mauvaise--qui épient.
Vers le milieu, un boeuf, que sous le ventre
un scorpion va piquer, qu'un chien va mordre,
et un serpent qui à ses pieds ondoie.
Le taureau, lui, plus fort que tout, a tenu tête,
lorsqu'un jeune homme avec manteau flottant,
un fier jeune homme, coiffé du bonnet
de liberté, lui plonge à la nuque sa dague
et le tue. Au-dessus de la scène tragique
un corbeau effrayant étend ses ailes...
Devine-le qui pourra, ce mystère!»