XLVIII

Et ceci et le reste. A chaque départie

c'était la même aubade. Mais Jean Roche,

sitôt monté sur le plancher des barques,

sitôt lancé sur le courant du fleuve,

lancé au large vers la Provence claire,

adieu les grosses filles du Péage,

de Serrières, d'Ampuis, ou de Glun ou de Serves!

En respirant l'air libre du Rhône,

lorsque les camarades et lui se voyaient

les maîtres absolus du royaume liquide,

de cet empire du Maëstral rude

qui en longueur s'épand au milieu des collines,

de vent en vent, de soleil en soleil,

d'un orgueil extrême ils devenaient ivres

et se croyaient invincibles au monde.

A eux le moût exquis de l'Ermitage

et le vin chaud de la Côte-Rôtie

dont, en chemin, vive le chalumeau!

ils perçaient toujours quelque pièce.

A eux les potées chavirant de viande,

avec les tranches de boeuf à l'étuvée

que le laurier parfume dans la cloche de fonte!

Et les faisans de l'île Piboulette

et les poulardes là-bas de Roquemaure,

nourries à profusion par le mil à balais;

et les lapins de Châteauneuf du Pape

dont le vin de la Nerthe rehausse la saveur!

A eux les embrassées des maritornes,

dans la sombreur, au pied des peupliers blancs,

lorsque aux grandes auberges de la rive

ils accostaient le soir pour la couchée!

Et ils n'avaient point tort, les cris de gouvernance

qui, entre les deux digues, continuellement

s'entendaient retentir: Royaume! Empire!

Les Condrillots, patrons de la rivière,

étaient vraiment des rois, des conquérants.

Vers la Provence, terre de promission

où le Rhône en son amplitude

embrasse le delta immense de Camargue,

vers la Provence où l'olive foisonne

sur les penchants de toutes les côtières,

vers le pays où s'ébat la Tarasque,

où au soleil, le jour, danse la Vieille[11],

où, la nuit, est le ciel resplendissant d'étoiles,

eux, les porteurs de l'abondance,

descendaient, bienvenus de tous.

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 200 / 296 题