XLIV

--«La voilà! la voilà!» cria-t-on dans les barques.

Le poing sur la hanche, au bord du grand Rhône,

et dans ses belles hardes du dimanche,

et à la main son cabas de jonc fin,

elle, l'Anglore, attendait souriante.

Car avec ces nochers des équipages

elle s'était rendue peu à peu familière,

folichonnant, badinant avec eux.

Et sur la berge, depuis qu'elle était née,

elle venait voir arriver les sisselandes[4],

légères, fendant l'eau à la descise[5],

chargées de châtaignes ou d'autre provende,

et sous la toile blanche de leur bâche

recouvrant les monceaux de marchandises.

Et les mariniers des barques ventrues,

en la voyant bayer le long du fleuve,

de loin, dans son tablier qu'elle tendait,

lui jetaient quelquefois des pommes rouges

ou des poires vertes à la gribouillette.

Ils la connaissaient tous, eux, cette Anglore,

comme ils l'avaient nommée par moquerie,

attendu que toujours sur les graviers

elle se traînait nue sous les rayons

du grand soleil, comme un petit lézard[6].

Puis elle avait grandi, s'était faite arrogante

et même assez jolie. Elle n'était que brune,

mais une brune claire, ou, pour mieux dire,

le reflet du soleil l'avait dorée;

et des yeux de perdrix, où difficilement

on pouvait deviner s'ils riaient enfantins

ou d'allégresse folle ou bien par gausserie.

Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française · 第 196 / 296 题