Pendant que le Caburle ainsi dévale,
croisant de loin en loin quelque autre file
dont l'équipage en marche remonte le courant
du Rhône, à la vue passent
vallées et puys: le Roubion, dans les terres,
baignant Montélimar; après, les contreforts
de la grande église arc-boutée là-haut
sur le roc de Viviers; vers l'autre rive
le gouffre de Gournier--où, quand vient la Noël,
une fois par an, s'entendent les cloches,
au coup de minuit, du couvent de nonnes
qui au temps passé y fut englouti.
Avec l'ancien château qui était vis-à-vis,
par un souterrain creusé sous le fleuve,
elles communiquaient, dit-on...--«Alerte! alerte!»
Le timonier soudain virant au gouvernail,
ils ont raclé sur l'écueil de Malmouche.
Rapide, la remorque vient d'entrer dans la cluse[1]
étroite et redoutable de Donzère.
Au passage, farouches, de côté les épient
les Trois Donzelles transformées en rochers[2].
Elles attendaient là, toutes les trois debout,
leurs chevaliers partis pour Terre Sainte:
en regardant venir le long de l'eau,
la langueur de l'attente est si mauvaise!
elles finirent par s'y pétrifier.
Ils dépassent le Bourg où le diacre Andéol
exorcisa le dieu Mithra; ils découvrent
le mont Ventour qui protubère au loin,
plus loin encore le Mézenc des Cévennes,
là-bas enfin les arches magnifiques
du Pont Saint-Esprit, bâti par miracle;
et, perdus dans les arbres, les voilà qui abordent
au Malatra, confluent de l'Ardèche,
où ils vont, pour parer aux grèves dangereuses,
embarquer l'homme de la mue[3].