Jean Roche là-dessus, tendant la jambe
au commandement du patron: empire!
et s'accotant avec toute l'équipe,
a, d'un coup de timon, poussé la _rigue_[7]
vers le fameux coteau de l'Ermitage,
pour y charger un baril de fin piot.
De la Table du Roi, en effet, ils approchent
et Maître Apian, le roi de la marine,
ainsi qu'il l'a promis en partant à ses hommes,
doit leur payer le vin de son _reinage_.
C'est, la Table du Roi, une rondelle,
un seuil de roche vive et circulaire,
en avant de Tournon, emmi le fleuve.
Saint Louis, en passant, à ce qu'on dit,
y déjeuna, quand il allait en guerre
contre les Sarrasins, là-bas au diable;
et depuis lors y ont dîné les rois qui portent
couronne dans Condrieu. En cercle les bateaux,
autour de la grande table rocheuse,
se sont rangés de proue. De la carène
ont surgi aussitôt marmites, chaudronnées,
pains de froment et liasses de saucisses
et fromages de chèvre: c'est la manne qui tombe!
La pointe des couteaux pique dans les potées
et ils mangent debout: tels les castors dévorent,
car si la nappe manque, Dieu merci,
point ne manque la faim. Le chef et maître,
à califourchon sur le tonneau plein,
au beau milieu de la table préside;
et, d'une main qu'il tient à la cannelle,
il fait jaillir pour chacun dans la tasse
le moût joyeux qui scintille au soleil.
Vive le roi! Par la soupe ils terminent
et, dans le brouet versant le vin de fête
qui fait bon estomac, selon leur mode,
chacun à son écuelle hume la soupe au vin.