Qu’un homme qui souffre dans son corps d’une façon continuelle et qui,
de plus, éprouve, comme nous le verrons, des peines d’esprit d’une
acuité formidable, montre parfois un peu de mauvaise humeur, c’est fort
naturel. Ce qui ne l’est point, c’est que plus il souffre, plus il se
montre patient, doux, charitable.
Dans l’âme, surnaturalisée par la douleur, de Clément, l’amour de Dieu
eut pour répercussion l’amour des hommes.
L’accueil qu’il faisait à ses rares visiteurs était aimable et souriant.
Il ne se plaignait point; il ne demandait pas qu’on le plaignît.
S’oubliant lui-même, il s’informait de leurs peines et de celles de
leurs proches, les consolait et leur donnait des avis pleins de bon sens
et d’affectueuse mansuétude. Jamais on ne l’entendit porter de jugements
amers sur personne. Au contraire, il cherchait des excuses à ceux qui
critiquaient hautement sa «bigoterie».
Un bon prêtre, le chanoine Isnard, qui fut son directeur après l’abbé
Raimondi, a dit de lui: «S’il arrivait qu’on lui demandât des nouvelles
de sa santé, il éludait la question ou n’y répondait que d’une façon
brève et évasive. Parfois il se bornait à dire: Comment voulez-vous que
puisse aller un vieux meuble, une machine toute détraquée? On n’en parle
pas; ça n’en vaut pas la peine... Et il accompagnait ce propos d’un rire
franc et communicatif qui empêchait le visiteur de s’apitoyer sur ce
martyr...»
N’ayant comme ressources que sa maigre pension de retraite pour les
faire vivre lui et sa mère, il se privait d’une servante et vaquait
lui-même aux soins du ménage. Plusieurs fois, une personne pieuse qui le
visitait souvent, Mlle Angélique Cresp le surprit à laver, avec mille
peines, le parquet de sa chambre. «C’est pour épargner, dit-il, cette
fatigue à ma vieille mère. La pauvre femme, j’ai reçu d’elle tant de
services; je puis bien lui rendre celui-là.»
Octogénaire, Mme Roux perdait peu à peu la vue. Faisant la cuisine, il
lui arrivait de laisser tomber des morceaux de charbon, des copeaux, de
la cendre dans les aliments qu’elle apprêtait. Clément Roux riait de ce
singulier assaisonnement et n’en mangeait pas moins. «C’est, disait-il,
une excellente occasion de me mortifier en expiation de mes péchés.»
Un jour, quelqu’un le trouva en train d’avaler un potage où naviguaient
des mouches. Comme le visiteur témoignait de la surprise et un peu de
répugnance, Roux lui dit:--Quelle différence voyez-vous entre des
mouches et des grives?... Par cette repartie il essayait de dissimuler
son esprit de mortification.
Une autre fois, comme il se mettait à table, on frappe à la porte.
C’était un pauvre qui demandait un secours. Roux n’avait pas d’argent,
car les quelques sous qu’il épargnait sur son mince revenu s’en allaient
tout de suite en aumônes. Il donne au solliciteur sa part du dîner.
Comme sa mère essayait de protester:--Ne me prive donc pas de cette
joie, lui dit-il, je suis plus heureux de donner mon repas que de le
prendre moi-même.
«N’avoir rien, écrivait-il, ne posséder rien, n’être rien, ne désirer
rien, suivre nu Jésus-Christ nu, seule science, seul trésor, seul repos,
seul bonheur que je doive rechercher encore ici-bas.»
Hiver comme été, il ne faisait usage que d’une seule couverture sur son
lit. Quand on lui disait qu’il devait parfois grelotter, il
répondait:--Pas du tout: je suis on ne peut mieux. Et cela est bien
suffisant pour un vieux loup de mer comme moi.
Sa charité s’exerçait encore d’autres façons. Un matin qu’il partait
pour assister à la messe et communier, une dame survint qui voulait lui
demander un conseil. Il l’accueillit avec son affabilité coutumière.
L’entretien se prolongea de telle sorte que lorsqu’il prit fin, l’heure
de la messe était écoulée. La visiteuse s’excusait. «Que voulez-vous,
répondit-il, je suis avec Dieu et j’accomplis sa volonté. Que puis-je
faire de mieux? Au lieu de communier avec l’Eucharistie, je communie à
la volonté divine.» Et l’on sait, ajoute la personne qui rapporte le
fait, jusqu’à quel point son âme était avide de la sainte communion.
Un jour de foire, un de ses amis le rencontra près de la place où
s’agitait la foule. Très étonné, il ne put s’empêcher de lui dire:--Vous
ici!--Eh oui, répondit-il, au milieu de ce monde qui ne pense pas à
Dieu, qui ne songe qu’aux choses de la terre, n’est-il pas juste qu’il y
ait quelqu’un pour adorer Dieu, le remercier, lui faire amende
honorable? C’est ce que je fais.
Sa gaîté douce émerveillait, édifiait tous ses interlocuteurs.
Mlle Catherine Bernard le rencontre dans la rue, riant de tout son
cœur:--Qu’avez-vous donc, monsieur Roux?
--Figurez-vous que je fais peur aux bêtes. Je viens de me trouver nez à
nez avec un âne et il s’est enfui épouvanté dès qu’il m’a regardé!...
Clément faisait allusion à l’aspect bizarre que présentait son corps
courbé sur deux cannes. Loin de s’en chagriner, il y voyait un motif
d’humilité salutaire et s’en réjouissait.
Les fidèles qu’il visitait parfois se faisaient une fête de le recevoir.
Mme Latty, modiste, rapporte ceci: «Lorsque M. Roux entrait dans mon
atelier, il nous semblait que c’était le Bon Dieu lui-même qui venait
nous visiter. Les ouvrières heureuses, attentives, charmées,
l’écoutaient ou plutôt buvaient ses paroles. Il nous parlait un peu de
tout: de notre état, de notre travail, nous égayant par sa bonne humeur
et son entrain. Puis il savait amener doucement notre esprit vers des
pensées plus élevées. Il nous disait la façon de sanctifier notre
travail. Et tandis que nos doigts maniaient l’aiguille et froissaient
les rubans, il dirigeait vers Dieu ces actes vulgaires, et nous
apprenait à les accomplir dans son Amour. Et après que le saint homme
nous avait quittées, nous étions encore sous le charme et nous nous
redisions quelques-unes des belles et touchantes paroles qui étaient
tombées de ses lèvres...»
On pourrait multiplier à l’infini ces témoignages mais il faut se
borner. Ajoutons seulement que Clément Roux obtint plusieurs
conversions. M. Henri Pigeon, ingénieur des Ponts et Chaussées, ramené à
Dieu par lui, devenu un chrétien excellent, écrivait: «Non seulement M.
Roux convertissait les âmes, non seulement il les entraînait par ses
conseils et ses exemples à la pratique des vertus héroïques, mais son
souvenir seul suffisait pour les soutenir et les animer dans les moments
difficiles.»
Un dernier trait; je le tiens du propriétaire de la maison que Clément
Roux habitait à Grasse. Le brave homme avait les larmes aux yeux en me
parlant de lui:--Voyez-vous, Monsieur, me dit-il, M. Roux, c’était un
saint. On se sentait devenir meilleur rien qu’à l’approcher.
Et il me conta ceci; Clément Roux était toujours vêtu d’habits propres
mais très usés, vu son dénuement. Cette circonstance et son infirmité
lui donnaient l’aspect d’un vieux pauvre. Or il arriva plusieurs fois
que des personnes, étrangères à la ville, édifiées par son extrême
recueillement à l’église, s’approchèrent de lui et lui glissèrent
quelque monnaie dans la main. Il saluait profondément et en silence.
Puis, dès sa sortie, il allait porter les sous ou la pièce blanche à
l’un des indigents qu’il assistait...
Et voilà ce qu’était devenu, pour l’amour de Jésus-Christ, le beau, le
fier, le sensuel, le bouillant et l’aventureux jeune homme d’autrefois.