Le converti se préparait à entrer au séminaire quand la maladie fondit
tout à coup sur lui. Les circonstances qui accompagnèrent cette entrée
dans la voie royale de la Croix furent tellement significatives qu’il
faut laisser Clément les exposer lui-même:
«Le 30 avril 1864, fête de sainte Catherine de Sienne, j’étais en
classe, dans ma chaire, surveillant mes élèves occupés à une
composition. Ayant ouvert la Bible, je tombai sur ce passage de Job qui
m’émut singulièrement: _Mon visage a été défiguré par mes pleurs, et mes
paupières se sont couvertes de l’ombre de la mort. J’ai souffert tout
cela sans que ma main fût souillée par l’injustice..._
«Je tournai les feuillets du Livre saint et cet autre passage d’Isaïe
tomba sous mes yeux: _Il s’est élevé devant le Seigneur comme un faible
arbrisseau, comme un rejeton qui sort d’une terre sèche. Il a été sans
éclat, sans beauté; nous l’avons vu et il n’avait rien qui attirât nos
regards. Il nous a paru misérable, le dernier des hommes, un homme de
douleurs et qui sait, par expérience, ce que c’est que l’infirmité..._
«J’étais loin de songer à ce moment qu’il pût y avoir dans ces paroles
un avertissement de Dieu; cependant j’allais en voir bientôt la
réalisation. Que Dieu en soit éternellement béni!
«Le soir de ce même jour, je me rendis à l’église pour l’ouverture du
mois de Marie. Je ressentis, chemin faisant, comme un travail de
contraction des muscles dans les jambes qui me rendit la marche
difficile. Invité à assister le lendemain à la première communion d’une
jeune parente, dans la chapelle de la Visitation, j’assistai à la
cérémonie et je m’associai à la communion des enfants et de la
communauté. Après l’action de grâces, je me disposai à rentrer chez moi.
J’éprouvai alors le même phénomène physique que la veille. Ce ne fut
qu’avec la plus grande difficulté que je pus sortir de l’église. Une
fois dehors, la faiblesse augmenta à tel point que mes jambes ne pouvant
plus me soutenir, je tombai. A ce moment, j’entendis une voix intérieure
qui me disait:--_Tu ne guériras jamais de ce mal. Tu perds pour jamais
l’usage de tes membres._
«Mon premier sentiment fut celui de la douleur et de l’effroi. Me
ressaisissant presque aussitôt et réunissant mes forces, je me relevai
en songeant à ces paroles de _l’Imitation_: _Il n’est rien qui puisse
détourner ou décourager ceux qui, remplis de la vie éternelle, brûlent
du feu inextinguible de la charité._ Fortifié par ces mots, je repris ma
marche, m’arc-boutant sur mon bâton, haletant et défaillant à chaque
pas. Je gagnai péniblement ma demeure. Je n’en devais plus sortir de
longtemps, encore ne serait-ce que ployé par l’infirmité, soutenu par
deux bâtons, ressemblant plus à une bête qu’à un homme, vieillard à
trente-neuf ans, ruine et loque humaine réalisant la parole d’Isaïe:
_Nous l’avons vu; c’était un homme de douleurs!..._»
Il s’alita. Le médecin qui le soigna, le docteur Albert Vidal a
diagnostiqué: «Un rhumatisme ankylosant et déformant qui lui supprima
graduellement l’usage de toutes les articulations, celles du cou surtout
(il ne pouvait plus relever la tête), celles de toute la colonne
vertébrale, du bassin, des épaules, des hanches. Il me semble qu’il lui
restait l’avant-bras, les mains et les genoux libres[42]. Mais il n’a
jamais eu ce qu’on appelle paralysie, c’est-à-dire défaut de
fonctionnement par lésion des centres nerveux, cerveau ou moelle
épinière, ou par lésion locale de certains nerfs.»
[42] En effet. Et c’est ainsi qu’il put écrire et se traîner à
l’église presque jusqu’à la fin de sa vie.
Ce certificat fut publié après sa mort pour répondre à quelques-uns qui
attribuaient sa ferveur religieuse à une maladie de nerfs.
Clément dut d’abord garder le lit assez longtemps. Puis ayant recouvré
l’usage partiel de ses jambes, il essaya de reprendre ses fonctions de
professeur. Mais ses souffrances s’accroissant d’une façon continue, il
lui fallut bientôt demander sa retraite. Notons que tous les remèdes
essayés par les médecins échouèrent à lui apporter la plus légère
amélioration. La tête à la hauteur de la ceinture, les pieds raclant le
sol, il marchait péniblement, appuyé sur deux petites cannes. Ses
souffrances furent toujours aiguës et sans trêve. Et cela dura
vingt-huit ans.
Il me semble qu’on ne peut douter du caractère surnaturel de sa maladie,
d’autant que si le corps se courbait sous le fardeau de la Croix, l’âme
allait s’épurer de plus en plus par la douleur, et atteindre l’union
avec Dieu, troisième stade de la vie mystique.
X
Voyons comment il progressa dans la voie étroite avant de fondre son âme
dans la suradorable Essence. Les premiers jours furent terribles car,
non seulement le mal lui broyait les membres, mais encore toute
consolation surnaturelle lui était retirée. Dieu voulait lui faire bien
sentir quel était son néant afin qu’il prît conscience que, sans le
secours d’En-Haut, jamais il n’arriverait à sanctifier ses tortures.
Notant ses angoisses peu après que cette période douloureuse eut pris
fin, il dit: «Ce fut d’abord une tristesse accablante, presque du
désespoir. Une pensée cruelle traversa mon esprit et ajouta une douleur
nouvelle à mes douleurs. Je me crus abandonné de Dieu et de sa Mère. Je
voyais dans le mal qui m’avait terrassé, réduit à l’impuissance, un
châtiment de mon désir présomptueux du sacerdoce. Dès lors, je ne goûtai
plus aucun repos le jour, ni aucun sommeil la nuit, me considérant comme
un réprouvé de Dieu et de son Église...»
Il était au maximum de cette agonie quand le saint prêtre qui le
dirigeait lui apporta spontanément l’Eucharistie.
L’effet du sacrement fut immédiat: l’âme comprimée par la tentation de
désespoir, se redressa et bondit, plus fervente que jamais, dans l’Amour
divin. Il s’écrie: «Changement indicible! Œuvre adorable de la droite du
Très Haut! J’étais autrefois sur un lit de roses, plongé dans les
délices, et mon âme était torturée tandis que mon corps frémissait de
volupté. Aujourd’hui, je suis couché sur un lit de souffrances, en proie
aux déchirements et à la douleur et mon âme transportée fond dans
l’amour de Dieu... Mon Dieu, je repousse du pied toutes les choses de la
terre, j’embrasse de toutes mes forces votre Croix. O Mon Dieu, _je
surabonde de joie[43]!..._»
[43] Ces quatre derniers mots sont soulignés dans le manuscrit de
Roux.
Pour féconder en lui l’esprit de sacrifice, son directeur lui fit lire
alors les vies de sainte Lydwine et d’Anne-Marie Taïgi. La lecture des
combats et des triomphes héroïques de ces deux généreuses victimes de la
loi de substitution alluma en lui le désir ardent de les imiter. Il
comprit sa mission et s’y donna sans réserve. Il ne vécut plus que pour
expier les péchés du monde. Il écrit: «Quel plus beau partage, ô mon
Dieu, pour un homme? Et comment avez-vous jeté votre regard sur la plus
misérable de vos créatures pour l’élever jusqu’à cette hauteur? Moi, un
homme de prière et d’immolation, moi un homme de douleur comme vous, mon
Sauveur adoré! Je ne veux subsister que pour me consumer devant vous
comme la lampe de l’autel. O Beauté, ô Bonté infinie, consumez,
anéantissez mon être de misère, faites de moi un sacrifice parfait...»
Comme le dit fort bien son biographe: «On ne saurait voir dans ces
dispositions l’effet d’une exaltation illusoire et passagère. Elles
étaient fondées sur une doctrine toujours reconnue et professée par
l’Église, celle de l’union du chrétien à Jésus, union en vertu de
laquelle le chrétien vivant en Jésus-Christ, comme Jésus-Christ vit en
lui, par sa grâce sacramentelle ou sa grâce habituelle, mêle ses
prières, ses actes, ses mérites à ceux de Jésus vivant en lui.»
D’ailleurs, loin de pâtir de son état de maladie et de l’ivresse d’amour
divin qui le transfigurait, son intelligence avait acquis un degré de
lucidité tout à fait supérieur. Il note: «Mon âme a acquis une étonnante
compréhension de la vie, une merveilleuse aptitude à embrasser la vie
des autres, à y entrer, à se l’approprier, à se l’assimiler; le soir,
après avoir gémi sur l’humanité, ses erreurs et ses misères, compati à
ses douleurs, pleuré sur ses crimes, je me sens vivre de tant de vies!
Impuissant à les contenir dans mon cœur, je les répands aux pieds du
Rédempteur; je le supplie de les laver dans son sang, de les recevoir
ainsi purifiées dans son cœur et de les rendre à l’éternel amour du
Père.»
Et d’ailleurs encore, la plus grande preuve qu’il n’était pas dans
l’illusion, c’est qu’à mesure qu’il ressentait davantage les joies du
sacrifice, il croissait en vertus, ce qui est, selon sainte Térèse, la
marque que Dieu habite l’âme qui se donne de la sorte.
Ces vertus, nous allons les voir se manifester.