L’histoire des poètes est une sorte de martyrologe. Sauf quelques-uns
qui se conforment aux aberrations de leur temps, que la foule acclame et
qui alors deviennent fous d’orgueil, comme Victor Hugo, ils sont voués à
la misère, aux humiliations et aux outrages.
Ils ne peuvent que vivre en marge d’une société qui, ayant pour objectif
à peu près unique d’accumuler des sommes et de réjouir ses instincts,
ouvre des yeux ahuris sur ces étranges personnages dont l’occupation
capitale consiste à poursuivre, avec désintéressement, un idéal de
Beauté.
--Qu’ai-je à faire, dit l’épicier du coin, de cette espèce de fou, de ce
paresseux que je vois flâner par les rues en marmottant des phrases
incompréhensibles, et qui se plante en extase devant la lune et les
ennuyeuses étoiles à l’heure où les honnêtes gens dorment?... Si je ne
craignais de gâter une denrée louable, je le prendrais par la peau du
cou et je le noierais dans un tonneau de mélasse.
Et tel professeur de rhétorique, couvé par la Normale, brandissant les
parchemins qui lui octroient le privilège d’assoupir deux douzaines de
jeunes cancres, s’écrie:--Quelle outrecuidance chez ces poètes!... En
voici un qui se permet de prétendre qu’il apporte une personnelle
conception de l’art. Je lui montrerai que j’ai pris patente pour
maintenir les règles. Sur quoi, le cuistre dégaîne sa critique. Il
barbouille un article où il atteste la «saine prosodie» et le «bon
goût». Il étale son incompétence gorgée de textes périmés. Il essaie des
railleries. Or supposez un hippopotame qui nourrirait la folle ambition
de se balancer sur une toile d’araignée, vous aurez une vague idée de la
souplesse qu’il met à ces exercices... Mais il égratigne la libre Muse
et il est content...
Ces déboires, et bien d’autres, constituent le lot du poète: le peu de
pain qu’il mange est saupoudré de cendres malpropres. Écorché vivant, il
saigne sans cesse par les autres et par lui-même. Il y a là comme la
rançon du don inappréciable qu’il reçut d’exprimer la _Beauté_.
Toujours un peu de divin se décèle dans l’art, si dévoyé soit-il. C’est
pourquoi j’aime à me figurer que Dieu purifie le poète par la souffrance
pour lui accorder, après le Purgatoire nécessaire, une petite place au
Ciel.
A plus forte raison si le poète est un converti. Car alors il est
équitable que les grâces reçues soient payées par des tribulations qui
éprouvent sa foi, qui lui font mériter la persévérance. Il est juste et
salutaire que les mécréants dont il se sépara le huent et le calomnient.
Il est juste et salutaire que les Pharisiens, pour qui l’Église est un
parc d’ostréiculture, lui jettent des écailles à la tête. Il est juste
et salutaire qu’il soit très pauvre, car ce serait la pire des
ignominies si sa conversion lui devenait une source d’écus.
La déchéance de Verlaine s’explique de la sorte. Il semble que Dieu lui
ait dit:--Tu subiras les angoisses d’une atroce misère; tu mendieras; tu
seras abaissé au niveau des guenilleux, des va-nu-pieds et des
meurt-de-faim. Des Juifs mettront ton nom comme enseigne à leur
boutique. Tu seras exploité par des aigrefins, bafoué par d’infectes
créatures. Couvert de crachats, tu traîneras par les ruisseaux tes
membres ankylosés. Les valets de presse et les Petdeloups donneront tes
vers comme des modèles d’imbécillité. Les hypocrites prendront un air
dégoûté, réciteront de pudibondes patenôtres quand on leur parlera de
toi. Malade, tu n’auras qu’un lit d’hôpital pour y étendre ta détresse.
Après ta mort, on t’élèvera un monument ridicule qu’inaugureront des
athées. A chaque anniversaire de ta fin, quelques poètes se réuniront:
ils se soûleront à ta mémoire et ils échangeront des coups. Et nul
d’entre eux n’aura l’idée de faire dire une messe pour le repos de ton
âme... Ces choses s’accompliront, ô mon fils, parce que je t’aime et que
je veux te faire sentir ma justice.
Et, en effet, il en fut ainsi.
Or Verlaine restait l’humble qui pleure ses péchés toujours renaissants,
considère son ordure, demande à Jésus seul d’avoir pitié de sa
faiblesse. Peu avant sa mort, cloué sur un grabat d’assistance publique,
il soupirait:
O Jésus, vous m’avez puni moralement
Quand j’étais digne encor d’une noble souffrance,
Maintenant que mes torts ont dépassé l’outrance,
O Jésus, vous me punissez physiquement.
L’âme souffrante est près de Dieu qui la conseille,
La console, la plaint, lui sourit, la guérit
Par une claire, simple et logique merveille.
La chair, il la livre aux lentes lois que prescrit
Le Verbe qui devait, Jésus-Christ, être Vous...
... Jésus répond: Pour être enfin
Mienne et le Vase pur de l’Esprit de sagesse
Et d’amour et plus tard glorieuse au divin
Séjour définitif de liesse et de largesse,
Encore un peu de temps, souffre encore un instant,
Offre-moi ta douleur que d’ailleurs la science
Peut tarir, et surtout, ô mon fils repentant,
Ne perds jamais cette vertu: la confiance,
La confiance en moi seul. Et je te le dis
Encore: patiente et m’offre ta souffrance.
Je l’assimilerai, comme j’ai fait jadis,
Au Calvaire, à la mienne; et garde l’espérance,
L’espérance en mon Père: il est père, il est roi,
Il est bonté, c’est le bon Dieu de ton enfance.
Souffre encore un instant et garde bien la foi,
La foi dans mon Église et tout ce qu’elle avance.
Comme le clair ruisseau d’espérance chuchotait toujours au fond de son
âme, Verlaine put supporter sans révolte ses dernières tortures. Reclus
en une chambre sordide de la rue Descartes, il souffrait d’une
hypertrophie du cœur, du diabète, d’une cirrhose du foie, d’une
gastralgie, d’une arthrite rhumatismale. Ainsi que je l’ai rapporté dans
mon livre: _Au pays des lys noirs_, il ne versifiait plus, mais il usait
les journées à dorer des bibelots. Quelques-uns de ses amis venaient le
voir et le trouvaient paisible, résigné à ses maux.
Une pneumonie survint qui amena le dénouement--peut-être par suite d’un
accident dû à la négligence de la personne qui le soignait.
La nuit qui précéda sa mort, ayant voulu se lever, il tomba sur le
carreau. La garde, «trop faible pour l’aider à se recoucher, n’osa pas
réveiller les voisins de palier. Ce ne fut qu’au matin que Verlaine put
être replacé dans son lit de moribond après avoir passé la nuit étendu
sur le sol[15]...»
[15] _Les derniers jours de Paul Verlaine_, par F. A. CAZALS et G.
LEROUGE, (1 vol. éditions du _Mercure de France_). M. Cazals fut le
plus fidèle et le plus dévoué des amis de Verlaine.
Le médecin, mis au courant, déclara, après examen, que le malade était
perdu sans ressources. Un prêtre fut alors appelé qui arriva cinq
minutes trop tard: Verlaine était mort. Et c’était le 8 janvier 1896, à
sept heures du soir.
Donc, les dernières heures de son existence, il les passa sur la terre
glacée. Et les secours demandés à l’Église lui firent défaut...
Cette suprême abjection, ce délaissement, je pense qu’ils furent voulus
de Dieu pour le rachat du poète. Mais je m’imagine aussi que toute
proche de l’entrée dans la vie éternelle, alors que les assistants le
croyaient dans le coma, son âme, fermée aux choses d’en bas, s’ouvrit
aux lumières d’En-Haut. Oui, j’aime à me persuader qu’à cette minute
terrible, Jésus le visita comme au temps de la cellule pénitentielle.
Oui, le Sacré Cœur, brûlant d’amour et de miséricorde, dut rayonner sur
cette âme contrite.
Il est donc permis d’espérer que le bon Maître le recevra un jour dans
son Paradis...